![]() | 12/07/2026 |
| Cinquime
TraitŽ des Falsifications ÑtragŽdie en cinq actes
![]() | ![]() |
Ouvrage ŽditŽ sous les auspices de l'AcadŽmie de Post-Histoire contemporaine ©1983
Les
citations prŽcisŽment rŽfŽrencŽes et les dates sont exactes (au sens de l'historiographie). Le reste n'est que vrai.
A Marie¥Charlotte
TraitŽ des Fortifications consacrŽ ˆ Vauban... TraitŽ des Falsifications dŽdiŽ ˆ Vauban... Le premier (1633-1707), fortificateur du Roi, construit dans les plaines des Flandres les polygones ŽtoilŽs de la Raison Triomphante... Le second (Marie¥Charlotte), falsificateur secret, prend prŽtexte de l'architecture et du militaire pour dŽsorganiser l'espace, le tordre, le travailler, jusqu'ˆ ce qu'en surgissent d'Žnigmatiques fantaisies...
Pourquoi Vauban ? Parce que les forteresses et leur charme... parce que les espions qui les explorent... Les espions ? Oui, il y a des espions ; il faut que quelqu'un croie au Sphinx pour qu'il parle. Deux espions qu'arrtera l'Žnigme. Automobile dŽroulant inlassablement (inlassablement ?) les kilomtres de la frontire qu'elle dŽtricote Ð yeux curieux, prompts ˆ saisir la moindre impertinence de l'architecture Ð, ‰mes exaltŽes, tendrement complices de Vauban... Voilˆ les espions. Ils sont deux, la Belle Espionne et l'Alligator. Ces noms (d'o les ont-ils reus ?) Žvoquent des personnages de bande dessinŽe, promettent des images dont cependant le lecteur sera frustrŽ. On ne lui dira pas si l'Espionne Žtait belle, ni si l'Alligator portait une veste rouge. Qui sont-ils ?
Le manuscrit le tait. On ne saura d'eux que Vauban. Parfois ils diront "nous", dans ce texte qu'ils n'ont pas Žcrit.
Texte sans auteur. Personne ne dit "je", ni ne s'exprime. L'auteur a fait dŽfaut ; le manuscrit est exŽcutŽ par contumace, sous la responsabilitŽ d'un chroniqueur sans ‰me, sans visage, si peu subjectif que lorsque, par accident, il parle de lui, il le fait ˆ la troisime personne. Quoique (par fiertŽ ?) il se nomme "chroniqueur", il est tout au plus un transcripteur, lisant ˆ une bande magnŽtique des notes qu'il n'a pas Žcrites. La plupart du temps, il n'en saisit pas la logique et Žchoue ˆ mettre les textes en ordre. Il prend une feuille qu'il dicte, puis une autre. Certaines se perdent, d'autres se mŽlangent, une Žcriture diffŽrente interpole soudain le document... Imperturbable, le transcripteur ‰nonne les phrases qu'imperturbable encore, il dactylographiera.
Vauban-Marie¥Charlotte (qui est Marie¥Charlotte ? Elle est ˆ Vauban ce que la Belle Espionne est ˆ l'Alligator, autant dire un mystre) Ð deux espions et (pour mŽmoire) un "chroniqueur". Voilˆ pour les personnages.
Les lieux ? Des forteresses abandonnŽes, une frontire dŽsaffectŽe... l'espace du vide.
Les cieux ? L'Ïil noir de Marie¥Charlotte au-dessus du visage de son amant qui s'y perd ; Ïil noir, constellŽ de paillettes d'or, soleils assemblŽs en galaxies tournant autour de l'axe de la pupille, Ïil nu de Marie¥Charlotte (qu'est-il de plus nu qu'un Ïil, dŽvoilŽ par une paupire qui se lve ?)... L'Ïil finira par se fermer sur un crŽpuscule italien, et le monde dispara”tra, scne abolie par la retombŽe du rideau frissonnant.
L'action ? La Falsification, action de falsifier- Žtat de la chose falsifiŽe. Falsifier, altŽrer, changer pour tromper. Anticipons, tromper le temps, l'Histoire ; altŽrer l'espace, Voilˆ, rapidement ŽnoncŽ, le secret de Vauban. DŽcouvert par les espions, il retombera sur eux comme la trappe d'une oubliette.
RŽsumŽ d'un TraitŽ des Fortifications : au dŽbut, l'oppidum celtique, dŽrisoire mur de pierres sches dressŽ du c™tŽ par lequel l'ennemi a l'habitude d'arriver. A la fin, la mŽgalomanie des forteresses modernes ; avant leur dŽfaite devant l'obus explosif "ˆ double effet", les forteresses se sont dŽjˆ dŽfaites, tellement gigantesques qu'elles ont cessŽ de servir ˆ rien. Elles ont implosŽ, ˆ l'instar de la Forteresse OubliŽe que le Lecteur rencontrera bient™t dans une vallŽe des Alpes...
L'histoire des fortifications s'ordonne en suivant un dŽveloppement spirale dont les volutes masquent l'indŽpassable sommet atteint par Vauban lorsqu'il a saisi la vanitŽ militaire de la fortification. Le dix-huitime sicle continue ˆ clore, protŽger et contre-protŽger, ˆ perfectionner, et l'art des forteresses, et celui de les prendre (poliorcŽtique, disent les techniciens).
Au dŽbut du dix-neuvime sicle, bien que la frŽnŽtique mobilitŽ des guerres napolŽoniennes ait balayŽ le minutieux cŽrŽmonial du sige (entrechats en tutus, perdus dans une chorŽgraphie de masses et de mouvements), Cormontaigne (1806 et 1809) reprend ˆ peu prs telles quelles les rgles classiques, indiscutŽes jusqu'ˆ la victoire finale de l'artillerie dans la course qui depuis toujours l'oppose ˆ la fortification. La portŽe, la prŽcision, la force destructive des canons (deuxime moitiŽ du dix-neuvime sicle) rendent dŽsuets les anciens principes.
Les nouvelles gŽnŽrations de fortifications renoncent ˆ marquer l'espace. Elles s'enfouissent pour cacher leur obsolescence. Fin des Forteresses. Les bombardements aŽriens ultŽrieurs les enseveliront sous leurs dŽcombres.
L'‰ge classique des forteresses, leur perfection conceptuelle, ne dŽpasse pas, en France, le dix-huitime sicle. Appartenant ˆ la gestation de l'Etat, elles ne survivent pas ˆ sa naissance. Au sicle de Louis XIV, le pouvoir s'affiche et se proclame dans l'espace afin d'Žtablir spectaculairement sa propriŽtŽ et son contr™le : les forteresses, palais, ch‰teaux, arcs de triomphe, Versailles mme, toutes les outrances royales participent de cette mise en espace d'un Etat qui, n'existant pas encore, prodigue ses signes symboliques pour faire croire ˆ sa rŽalitŽ. La fiction s'enracinera peu ˆ peu. L'arbre de l'Etat pousse ˆ partir des feuilles ; les minces traits qui les relient deviennent des branches ; elles s'Žpaississent et se fondent en un tronc. Rencontrant le sol, il s'y enfonce et se ramifie en racines lointaines. De lˆ, tout repart, la sve monte, le tronc forcit, les branches, vivifiŽes, se couvrent de milliers de bourgeons. L'Etat va commencer sa triste floraison...
Plus tard, devenu adulte, lorsqu'il aura saisi la sociŽtŽ, sa symbolique s'Žvanouira, sans usage dŽsormais : les fortifications s'enterrent avant de mourir, les casernes s'habillent en HLM, les lieux du pouvoir ne sont plus qu'immeubles de bureaux... La massification de l'Etat et la banalisation de sa plastique vont de pair.
A l'Žpoque classique, l'architecture militaire faussait l'espace pour y inscrire du temps, le temps futur de l'Etat triomphant.
C'est ainsi que le TraitŽ des Falsifications est nŽ du projet de TraitŽ des Fortifications et, enfant ingrat, l'a dŽvorŽ et remplacŽ sous la plume caressante, probablement complice de la substitution. La Falsification explique la disproportion, si gŽnŽrale qu'elle para”t organique, entre la faiblesse rŽelle du pouvoir et la puissance de son expression symbolique. Vauban le premier, le seul, a compris que les forteresses ne sont pas ŽdifiŽes sur le terrain de la rŽalitŽ o pourtant semblent les placer la massivitŽ des constructions, la force de leurs canons et l'orgueil du Roi (nec pluribus impar). Le pouvoir joue avec les ombres et projette sur l'Žcran de l'histoire des silhouettes dŽformŽes, abusivement allongŽes par la lumire rasante du soleil Žtatique qui point ˆ peine ˆ l'horizon du "social". Vauban devine que "l'IngŽnieur" travaille dans l'univers du spectacle : c'est l'Žclairagiste, celui gr‰ce auquel les ombres se montrent. Par modestie ? par jeu ? par Marie¥Charlotte ?, il se fait pote des apparences : Guillaumes, Entrevaux (chapitre II), Montdauphin (chapitre IV) expriment la manire de Vauban ; il importe ˆ ce temps que des forteresses existent, et soient vues, et soient crues, mais ce qu'elles sont, indiffre. Ce monde irrŽel que crŽe Vauban l'imprgne peu ˆ peu de sa magie ; dans un espace falsifiŽ, le temps, disqualifiŽ, desserre son Žtreinte et l‰che sa proie.
Car le problme est lˆ, allusif objet du "TraitŽ" : s'Žvader de la prison de l'Histoire, des cachots des histoires, ˆ majuscules et ˆ minuscules (ce ne sont pas les moins avides !). Peut-on ne pas se faire prendre ? Si une orgueilleuse abstention, un pŽrilleux retrait, donnent au sage une illusion de libertŽ, elle est factice, et surtout fragile, suspendue ˆ l'indiffŽrence complice du monde ; le sage est un otage, le fou est son gardien.
Vauban, lui, appartient ˆ l'Histoire. Aussi petit qu'il se fasse, il ne lui Žchappera pas. D'ailleurs, la mystique n'est pas son fort. Les hasards et les circonstances en ont fait un homme pratique. Familier des siges et de leurs lents prŽparatifs, Vauban sait qu'aucune attaque brusquŽe n'emportera la place. Il met donc en Ïuvre une stratŽgie de disparition pour que l'Histoire s'Žgare dans sa poursuite ; il se cache en se montrant, s'absente en exagŽrant sa prŽsence, se soustrait aux regards en leur donnant ˆ voir, trompe l'Histoire en affectant de la faire. La rŽalitŽ, falsifiŽe, doute d'elle-mme et perd son pouvoir.
C'est ˆ quoi servent les forteresses. Plus tard, leur conception mme sera touchŽe des effets rŽcurrents de la falsification : Vauban rvera de simulacres purs, places-fortes en trompe-l'Ïil, fausses meurtrires et feintes embrasures, bastions figurŽs en perspective sur des palissades dressŽes au milieu de la plaine, ombres peintes sur le sol, profils en carton des soldats veillant au rempart, pŽtards en chapelets simulant les salves, feux de Bengale des incendies et pots ˆ feu des canons... Vauban, lassŽ, irritŽ par ses contemporains, occupera ses dernires annŽes ˆ mžrir ce projet inavouable. L'expŽrience, pour tre concluante, doit avoir les conditions les plus dŽfavorables : une plaine rase et sans illusion, thމtre d'opŽrations militaires rŽelles... Il Žcrit en 1705 ˆ son ami de Puyzieulx (l'un de ses enfants naturels, susurrent les commŽrages) : je fus faire un tour en Flandres o je me suis occupŽ deux mois ˆ faire des projets qui ne s'exŽcuteront jamais (lettre du 9/9/1705 in Landosle 1924)... Vauban, au sommet de la gloire, MarŽchal de France, pensionnŽ par le Roi, honorŽ de tous, consultŽ rŽvŽrencieusement par les IngŽnieurs et les militaires, dŽserte subrepticement enfermŽ dans sa bibliothque, il dessine ˆ longueur de journŽe d'impossibles plans, et mŽdite sur la rŽalitŽ de la rŽalitŽ...
Et quoi encore ? Ce n'est pas sŽrieux, pas du tout ! Au chapitre suivant, Vauban va devenir un extra-terrestre ou un Voyageur du Temps ou...
Le lecteur sŽrieux (le Lecteur est toujours sŽrieux) refuse qu'on le leurre de "fabulations gratuites engendrŽes par une imagination maladive". Il dit et il s'insurge. Premire insurrection du Lecteur. Dont acte. Il y en aura d'autres, bien d'autres, avant que les dŽcouvertes des espions, les preuves induites ˆ partir d'elles, n'emportent la conviction. Aussi bien, convaincre, n'est pas l'ambition d'un manuscrit dont le Lecteur est un simple accident. La Lectrice, sa vŽritable et nonchalante destinataire, l'aura oubliŽ ou perdu. C'est cela, le lecteur a probablement ramassŽ le texte sous ses fentres (on se refuse ˆ croire qu'il ait pu le voler). Il proteste qu'on le lui a donnŽ ? Impossible, personne n'aurait la cruautŽ de lui offrir ce qui, n'Žtant pas pour lui, restera fermŽ, irritante promesse jamais satisfaite...
Mais, insiste le nŽanmoins Lecteur, comment admettre ces feintes forteresses qu'aucun document ne mentionne, quoique les archives relatives ˆ Vauban soient importantes et bien connues ?
Et si ces archives Žtaient incompltes ?
Si des pices en avaient ŽtŽ soustraites, prŽcisŽment pour taire les "aberrations" tardives du Grand Fortificateur ? Ne serait-ce pas la preuve qu'il y a un secret de Vauban, la justification de ce TraitŽ consacrŽ ˆ sa recherche, et l'excuse de ses mŽthodes non conventionnelles ?
Or, tel est bien le cas ! une grande partie des documents demeure inaccessible. Secret militaire ? Pas du tout ! Tous les papiers officiels peuvent tre, plus ou moins aisŽment, consultŽs, sinon par le public du moins par le chercheur autorisŽ : les rapports techniques sont archivŽs ˆ la Section Technique du GŽnie, soit dans les cartons propres ˆ chaque place (sŽrie "F"'), soit dans les manuscrits reliŽs (sŽrie "MR"), les collections de copies (sŽrie "C") ou les "MŽmoires gŽnŽraux sur la Frontire" (sŽrie "M6", la plus riche). Le Cabinet du BibliothŽcaire contient douze volumes de correspondances adressŽes ˆ Le Pelletier, Directeur GŽnŽral des Fortifications.
De leur c™tŽ, les Archives Historiques du Ministre de la Guerre conservent toutes les lettres envoyŽes aux ministres. Certains documents, en outre, ont ŽtŽ publiŽs : il est rare que les vieilles Bibliothques n'aient pas dans leur fonds un exemplaire de l'Attaque et la DŽfense des Places. On trouvera mme en librairie la fameuse Dixme Royale.
Tout cela est dŽjˆ considŽrable et exige de longs dŽpouillements. A tel point que le chercheur, saturŽ, nŽglige ou sous-estime les pices qu'il ne peut pas consulter. Il a tort. Elles sont trop nombreuses pour tre ignorŽes ou ŽcartŽes : toutes les archives dŽtenues (on verra que le mot n'est pas trop fort) par les descendants de Vauban. Les biographes, mme les plus respectables, se sont heurtŽs ˆ la mauvaise volontŽ des hŽritiers comme si, dans les papiers non classŽs dont le respect de l'Etat a prŽvenu la destruction, gisaient de dangereux mystres.
La masse de ces manuscrits interdits est Žgale ou supŽrieure ˆ celle de la partie publique. A la fin du dix-huitime sicle, la famille possŽdait cinquante (50 !) volumes de manuscrits et trente-cinq ˆ quarante (35 ˆ 40) portefeuilles bourrŽs de documents : le catalogue le plus complet, celui du GŽnŽral Laffite-Clavies (1768) ne parvient ˆ inventorier que douze volumes sur cinquante, connus sous le joli titre gŽnŽral de OisivetŽs de Monsieur de Vauban. Le Colonel Augoyat en fait une publication partielle (3 volumes in 8¡- 1842, 1843, 1845) et, repoussŽ par les hŽritiers, Žcrit un inutile plaidoyer : UtilitŽ d'une Ždition des Ïuvres compltes de Vauban (Paris, 1848). Rochas d'Aiglun, au dŽbut du sicle, se livre ˆ un important travail historiographique (Vauban, sa famille, ses Žcrits, ses oisivetŽs, sa correspondance, Berger Levrault, 1910, deux volumes, 649 et 629 pages). MalgrŽ l'imposant patronage qu'atteste la liste des souscripteurs (tout ce qui compte dans l'Europe d'avant-guerre), les archives familiales lui restent fermŽes. Si Landosle (1924) Ždite les Lettres intimes inŽdites il les a trouvŽes dans les affaires du destinataire (de Puyzieulx). Il signale d'ailleurs que Monsieur Rochas d'Aiglun dans son grand ouvrage sur Vauban (op. cit.) dŽplore de n'avoir pu consulter que 'la correspondance officielleÕdu cŽlbre ingŽnieur, il exprime aprs Monsieur de Boislile le vif dŽsir qu'Žprouvent les historiens de voir enfin s'ouvrir les archives familiales o demeurent enfouis les papiers intimes d'un personnage si intŽressant.
MalgrŽ tous ces vÏux, les archives sont restŽes closes jusqu'ˆ aujourd'hui et les biographes ont, hŽlas, appris ˆ s'en passer. De gŽnŽration en gŽnŽration, la conjuration familiale a rŽsistŽ aux mariages, aux partages successoraux, aux exigences scientifiques et au modernisme. Pour quel motif ?
La morale ne peut, ˆ la fin du vingtime sicle, justifier la censure des Žcrits de Vauban (ses mÏurs Žtaient fort lŽgre, Landosle, op. cit.). Si, en leur temps, la rŽputation de Madame son Žpouse ou de sordides questions d'hŽritage ont commandŽ le silence, deux sicles ont passŽ. Les enfants naturels ne rŽclameront plus leur lŽgitimation et les ma”tresses courtisŽes sont plus que mortes ! Les lettres de Marie¥Charlotte, si Vauban les avait conservŽes, auraient ŽtŽ autrement compromettantes, mais Marie¥Charlotte n'Žcrivait pas.
Admettons qu'on taise les affaires de galanterie. Au plus, cela concerne un dixime du fonds. Rien n'excuse la dŽtention abusive du reste. Rien ne l'explique. On ne peut comprendre cet arbitraire qu'en supposant l'existence d'un secret, honteux aux yeux de la famille, un secret qui soit de nature ˆ porter atteinte, par delˆ deux cent cinquante annŽes, ˆ la rŽputation historique du MarŽchal.
De rares rŽvŽlations font deviner l'intŽrt de ces papiers, comme la mention, dans une note anonyme de 1784 (notez bien ! anonyme ! on dirait que l'auteur cherche ˆ se soustraire ˆ de probables vengeances) d'un texte sur la concordance ou le rapport qu'ont les diffŽrents ordres de l'architecture avec les cinq sens, les sept couleurs primitives ou de l'arc en ciel, les sept notes de la musique, et les sept machines simples ou primordiales. Le GŽnŽral Haxo (in Journal des Economistes, mai 1882) cite un manuscrit au titre exquis : PensŽes d'un homme qui n'avait pas grand chose ˆ faire. Pas grand chose en effet ! Cent trente actions de guerre, quarante-huit siges, cent soixante fortifications, sans compter les Žcrits ŽvoquŽs, ni les incessants voyages aux quatre coins du Royaume ! Il est question aussi (ibid.) d'un traitŽ De l'Harmonie des Sciences, qui est peut-tre celui que mentionne l'Anonyme de 1784...
A part ces quelques intitulŽs, on ne sait rien de ce que cache le "ch‰teau de la famille". Aucune liste n'a ŽtŽ Žtablie, ni chronologique, ni mme analytique. Les visiteurs qui, exceptionnellement recommandŽs, n'ont pas ŽtŽ Žconduits, ont ŽtŽ admis ˆ passer l'aprs-midi en tte-ˆ-tte avec la tabatire du grand homme, avant d'tre victimes d'un bon d”ner trop arrosŽ. Il faudrait changer de mŽthode, s'introduire par effraction, sŽduire la fille, suborner le fils, droguer les soubrettes, saouler les valets... Ma”tre des lieux, on dresserait de lourds escabeaux vers les hauteurs tŽnŽbreuses de la bibliothque...
Sans doute ne dŽcouvrirait-on rien parmi les milliers d'ouvrages dŽsordonnŽs. Arpenter les greniers, examiner leur fouillis conventionnellement pittoresque, serait vain ; trop long de sonder les murs pour repŽrer les passages secrets ; dŽcourageant de fouiller le parc. N'est-on pas dŽjˆ passŽ ici ? Ce bosquet, a-t-il ŽtŽ explorŽ ? La fontaine, lˆ, dissimule-t-elle une crypte ? Un souterrain ne s'ouvrira-t-il pas dans le petit Temple de Diane si l'on sait en faire pivoter la statue ? Mais oserait-on porter les mains sur les charmes dŽmodŽs d'ArtŽmis ?
On profiterait de circonstances troubles, Žmeutes, rŽvolutions, invasions, tremblements de terre, pour former une bande de brigands. Une nuit, ils attaqueraient le Ch‰teau pour le piller et, pris d'une fureur qu'on aurait soigneusement exacerbŽe, le dŽtruiraient, "n'en laissant pas pierre sur pierre" (les journaux locaux). On s'apercevrait que la cachette est vide ; les hŽritiers prudents ont, depuis longtemps, bržlŽ tous les papiers, prŽfŽrŽ attenter ˆ l'Etat plut™t que de courir la chance d'une disgr‰ce posthume !
Puisque les hŽritiers ont dŽtruit leurs archives (et dissimulent leur forfait en les fermant ˆ tous), la Belle Espionne et l'Alligator nŽgligeront ce cul-de-sac. Ils ignoreront le "ch‰teau de la famille" et ses cachotteries, et ne voudront en conna”tre ni le nom, ni le lieu. C'est sur le terrain qu'ils chercheront Vauban. Ils ne poseront pas les questions que Vauban a piŽgŽes ˆ l'avance, mais inventeront des rŽponses. Le Lecteur que cette mŽthode choque doit adresser ses protestations aux hŽritiers de Vauban (l'adresse est indiquŽe dans la plupart des biographies), Leur silence obstinŽ et lui seul a imposŽ de quitter la grand-route de l'Historiographie, et emballŽ la plume. Qu'ils parlent ! Qu'ils parlent, si aprs avoir lu, ils ont encore quelque chose ˆ dire !
Le PrŽfacier de l'AcadŽmie,
Septembre
Il avait fallu attendre longtemps que les forteresses se dŽtachent de l'Etat et dŽcident de vivre pour elles-mmes. AbandonnŽes, inutiles, livrŽes aux moisissures et aux Žcroulements, la pluie, le soleil et la neige, la mer parfois, les ont lavŽes, nettoyŽes, purifiŽes des miasmes Žtatiques, achevant de les libŽrer de leur fonctionnalitŽ. Vivantes dŽsormais puisqu'elles meurent, les forteresses se nient et s'affirment ˆ la fois. C'est entre ces deux p™les, et au-delˆ de leur opposition, qu'est embusquŽ le charme, cette nouvelle vie qui vient aux choses quand elles ont perdu leur Žnergie historique.
Les ruines de Rome avaient fini par Žchapper ˆ l'Histoire. Des baraques s'adossaient aux murs du ColysŽe, construites avec les pierres de sa dŽmolition progressive. Les cochons couraient au milieu des colonnes brisŽes... Des enfants en haillons jouaient ˆ lancer des cailloux sur les statues glorieuses... Alors la Restauration (que le mot est puissant !) est venue rŽpondre au dŽfi du temps qui se fissurait et s'effritait ici plus que la pierre, et avec la mme joyeuse indiffŽrence. Le ColysŽe reconstruit, la Via Sacra, tous les monuments laborieusement remis en scne, remis en selle pour chevaucher les conventions du temps prŽsent, ma”tre du PassŽ. On produit du passŽ pour cacher que le PrŽsent n'existe pas, en attendant la passŽification instantanŽe, les autoroutes et le TGV classŽs monuments historiques, le Permis de Construire valant inscription ˆ l'Inventaire du Patrimoine, et les embouteillages urbains reconstituŽs grandeur nature sur leur propre site ! Si le PrŽsent a dŽvorŽ le ColysŽe, et d'autres choses bien plus prŽcieuses, arrachŽes ˆ leur devenir au nom de leur passŽ (ce passŽ que leur fait le PrŽsent), il demeure dans les Italies du passŽ sauvage, authentique, oui, authentique, c'est-ˆ-dire dŽformŽ, corrompu, dŽtournŽ, appropriŽ par la vie courante, sauvŽ du spectacle par l'utilisation quotidienne et na•vement subversive qui en est faite : une grange dans une Žglise romane, un palais o des familles nombreuses louent ˆ bas prix des appartements dŽlabrŽs, le linge lavŽ dans des bassins de marbre, une guinguette plantŽe dans la cour d'honneur qui sert de piste de danse...
Les maisons aspirent ˆ l'effondrement, et les tours gothiques ˆ la floraison des antennes. Les sculptures aiment qu'on les peigne maladroitement en bleu et en jaune. Les ruines romaines sourient au bulldozer qui les ensevelit. Tant d'innocence parvient rarement ˆ Žcarter les tourments de la Restauration !
Il y a, une entre cent, non loin de la mer ligurienne, une bourgade, ŽchappŽe aux RŽhabilitateurs. Les maisons aux couleurs dŽlavŽes, les ruelles entrelacŽes bordŽes d'arcades, les restes de rempart, sont dominŽs par une forteresse, aisŽment accessible par un chemin dallŽ. Le visiteur y monte en automobile, s'il est un peu aventureux, sans subir l'habituelle et douloureuse marche initiatique vers l'objet de son devoir de voir. La forteresse somnolente aux toits ŽcroulŽs s'enveloppe de jardins potagers. Les choux et les dahlias ont investi les fossŽs et leur glacis. Le poste de garde, couvert de vigne, est devenu cabanon.
Classiquement dressŽe sur un ˆ-pic, la forteresse est close par un monumental portail de bois, mais un trou ˆ c™tŽ de la serrure, permet de passer le bras et d'actionner le verrou de l'intŽrieur pour aller puiser ˆ la citerne l'eau des arrosages... Inutile d'ouvrir, la forteresse n'a pas d'importance, simple signal destinŽ ˆ attirer celui qui passe dans la vallŽe, ˆ lui faire chercher le chemin au bout duquel l'attend un ancien ch‰teau, invisible de la route, appartenant ˆ une autre Žpoque que la forteresse, ˆ d'autres guerres.
Un tour, ma”tresse des lieux, les protge du c™tŽ de la ville. Elle para”t ronde, et attire d'abord le regard par la forme particulire des pierres dont elle est faite : taillŽes en pointes de diamant, larges pyramides circulairement assemblŽes par leur base, ces blocs hŽrissent leur mille piquants incongrus auxquels le visiteur se heurte comme ˆ une question : pourquoi ces pointes ? Les pierres ont-elles ŽtŽ ainsi aiguisŽes pour qu'y ricochent les laborieux projectiles, mollement vomis par des canons primitifs ? Ou bien, devaient-elles faciliter, en multipliant les prises et aussi hasardeuses qu'elles fussent, l'escalade jusqu'ˆ la hautaine fentre derrire laquelle une jeune femme, attachŽe par des cha”nes de fer ˆ un clavecin, dŽsormais dŽsaccordŽ, attendait vainement qu'on l'Žveille ?
A moins que ces peu communes pointes de diamant ne cherchent ˆ dŽtourner l'attention de ce qui, lorsqu'on procde ˆ un examen plus attentif, rend la tour rŽellement singulire, sa forme mme, qui n'est pas ronde, comme on l'a cru, mais elliptique ; non, pas exactement elliptique car l'ovale ne se referme pas, ayant rencontrŽ en chemin la masse parallŽlŽpipŽdique d'un b‰timent qui l'engloutit.
Et de ce c™tŽ-ci, ce n'est pas tout ˆ fait une ellipse, puisque la convexitŽ s'inverse, assez semblable ˆ l'Žtrave d'un navire aux joues creuses. La gŽomŽtrie descriptive Žchoue ˆ rendre compte de cette forme en mouvement, une goutte d'huile ou une goutte d'eau au moment extrme de son allongement, juste avant de se dŽtacher pour tomber.
Nous avions dŽjˆ vu ce dessin, et les pointes de diamant Žtaient lˆ pour empcher la reconnaissance, en brouillant l'attention et les questions. A une heure Žgalement lumineuse, du haut de la Citadelle, la citŽ d'Entrevaux, en-deˆ des Monts, avait eu cette forme, arrondie d'un c™tŽ, entre la concavitŽ du mŽandre du Var et celle de la montagne, effilŽe de l'autre, vers la CathŽdrale, se terminant par la pointe de la Porte d'Italie. La ligne nette des remparts ressemblait (cela avait ŽtŽ dit alors) "au dessin d'une goutte d'huile". Ici, au crŽpuscule, au-dessus de cette bourgade italienne, la forme de la tour signifiait Entrevaux, rattachant cette expŽdition aux prŽcŽdentes, disant leur unitŽ en tant qu'approches d'Entrevaux.
Entrevaux ! La citŽ magique, secret de Vauban et foyer de ces aventures dont il est ˆ la fois le prŽtexte et la mŽtaphore !
L'enclavement d'Entrevaux dans la rive savoyarde du Var donnait aux habitants une idŽe exagŽrŽe de leur importance et de leur destin. Cette position et ces sentiments ont soufflŽ ˆ Vauban la solitaire citadelle de desperado. La ville, ni en France ni en Savoye, est extŽrieure aux deux, sŽparŽe de celle-lˆ par la rivire, alŽatoire et tumultueuse, et de celle-ci par les remparts.
Trois portes franchissent l'enceintes : deux, ˆ chaque extrŽmitŽ de la ville, vont inutilement de Savoye en Savoye ; la troisime, au milieu, s'attache ˆ la France, et se dŽtache d'elle, par le grand pont fortifiŽ sur le Var. Quant ˆ la Citadelle Haute, elle est inaccessible de partout. Vauban a refusŽ de l'adosser ˆ l'arrire-pays franais en la construisant sur la rive droite (o pourtant le Roc de l'Eventail offrait un site propice). Au contraire, en l'isolant, il l'a abstraite de l'espace rŽel. Vauban annule Entrevaux. Abolissant la France par la Savoye et la Savoye par la France, il fait d'Entrevaux une u-topie, un lieu qui n'est pas, un nulle part...
Ce point sans rŽalitŽ est le centre de l'espace imaginaire de la frontire, le but auquel conduirait chaque chemin parcouru par la Belle Espionne et l'Alligator.
Nous aimions cette frontire ˆ cause des Italies, et parce que, dŽclassŽe, elle exprime toutes les autres. Ici, l'on peut appeler Wittgenstein et Lao-Tseu, et s'enivrer ˆ la Taverne des RatŽs de l'Aventure, rue Basse, en Žquilibre sur le fil que les dŽveloppements de l'histoire europŽenne ont dŽtendu.
La limite est spatiale et temporelle, entre l'Europe dŽclinante d'aujourd'hui et les guerres franco-italiennes, entre les premires et les secondes, celles de l'Histoire, "guerres d'Italie" distraitement apprises ˆ l'Žcole, Franois Premier prisonnier ˆ Pavie, la stratŽgie papale, Sforza et Machiavel etc., et celles qui ne furent pas, pour lesquelles Vauban avait tracŽ la frontire (mais une fois, il est nŽcessaire de faire une frontire en ce pays-ci Ñ Lettre du 5/1/1693). La frontire faite, elle s'endort. Jamais les acteurs ne viennent animer le dŽcor dressŽ par Vauban.
Ces guerres auraient pu servir de cadre ˆ la mission d'espionnage, prŽparant alors la conqute de la Provence par le Duc de Savoye, ou la constitution d'un double DuchŽ, des deux c™tŽs des Monts. Mais la frontire est abandonnŽe, dŽsaffectŽe, depuis que l'annexion franaise de 1860 a tracŽ une nouvelle ligne. Les destinataires des observations des espions et de leurs rapports ne sont pas en-deˆ ni au-delˆ des Alpes, que ce soit dans ce temps ou dans un autre. L'Organisation ˆ laquelle ils appartiennent (et dont l'emblme s'Žpanouissait, cette saison, sur tous les talus, dans chaque fossŽ, au bord de toutes les routes), l'Organisation Žmane de la frontire elle-mme, elle a pour champ d'inaction les distorsions de l'espace et du temps produites par la prŽsence de la frontire, dŽcalage vers le rouge des ondes historiques, mirages gravitationnels, absorption du rŽel par l'antimatire.
La puissance de la frontire est d'tre un lieu vide, nŽgation l'une par l'autre des deux rŽalitŽs qu'elle oppose. Son tracŽ sinue capricieusement une incertaine approche de l'irrŽel. C'est pourquoi il faut des cartes dont la lecture, ˆ condition de la faire avec l'Ïil de la frontire, apporte les itinŽraires qui traversent l'historicitŽ de l'espace.
Mais les cartes, rebelles ˆ leur dŽtournement, ne marquent pas la limite ancienne entre France et Savoye. Il faut la reporter au jugŽ, aprs de besogneux calculs ˆ partir de vieilles archives et de douteux atlas.
Les cartes trichent. Michelin et l'IGN sont complices pour ne pas signaler mainte forteresse pourtant importante. Est-ce ˆ dire que les topographes ont menti ? En seraient-ils capables ? Non ! Les forteresses ont disparu de la carte en cessant d'appartenir ˆ la rŽalitŽ quÕelle reprŽsente (et pour leur malheur, elles s'y rŽinscriront lorsque d'honntes restaurateurs et autres entomologistes les forceront ˆ rejoindre le prŽsent o elles joueront le r™le mineur d'objet de consommation touristique ou culturelle).
A l'heure o ce discours fut tenu, les cartes Žtaient muettes. Il plaisait aux espions qu'il en fžt ainsi et que leurs forteresses n'existassent que pour eux... Guerres non guerroyŽes, citadelles Žvanouies, silences de l'Histoire, lacunes de la carte, voilˆ les terrains vagues de leurs aventures. Eux aussi sortiraient de l'histoire lorsque leurs dŽplacements ne pourraient plus tre reportŽs sur une carte.
Entrevaux est unanimement localisŽ en un point unique, par environ 4,92 grades de longitude et 48,82 de latitude, en coordonnŽes Lambert. Si la carte sait o est Entrevaux, elle ignore ce qu'est Entrevaux, libre donc de surgir o il veut, sur cette colline ou ailleurs.
Entrevaux partout ! Le monde a basculŽ autour d'Entrevaux.
"Nulle carte n'indique plus la position !", dirent-ils, cette fois qu'ils croyaient aller ˆ la Forteresse OubliŽe, celle dont le g”te est secret et l'approche prudente et dissimulŽe, afin de dŽjouer le contre-espionnage de la RŽalitŽ. C'est lˆ que devait conduire ce chapitre ; mais les chapitres et les routes vont o ils veulent, ignorant les poteaux indicateurs. Il y a eu erreur, interpolation, confusion. Le vent qui entre par la fentre ouverte a dispersŽ les rapports d'expŽdition rangŽs dans l'ordre de leur succession. Une main nŽgligente les a ramassŽs et empilŽs n'importe comment. Au moment o la Forteresse OubliŽe Žmergeait des eaux troubles de l'Žcriture, elle a replongŽ. Sa trace est perdue. Les balises dŽrivent, ou les chenaux et les ports qu'elles indiquent. Le phare de diamants balise la route de Bergame o, dit un compte-rendu, "nous allions acheter des masques pour devenir invisibles. Nous voulions de ces masques vides, blancs, qui couvrent tout le visage. En perdant nos visages, leur nom s'effacerait du registre o l'Histoire tient la comptabilitŽ de sa souponneuse vigilance".
Ces masques, pensaient-ils, les entra”neraient ˆ Venise. Cela avait ŽtŽ espŽrŽ, attendu, ds l'instant qu'Andreas, sur une autre route, eut rencontrŽ la jeune femme mystŽrieuse. Venise les accueillerait... (Venise ne les rejoignit pas, sombrŽe avant qu'ils n'arrivent, sombrŽs avant qu'elle n'arrive)... Ce jour-lˆ, aussi attirante que fžt l'idŽe de demander les masques ˆ Venise, la route refusait.
Elle allait ˆ Bergame, Bergame en Normandie, ville du refus, de l'exclusion, du rejet dans la fort frileuse dont, au matin, ils tentaient vainement de s'extraire, sans parvenir ˆ prendre terre, ni dans la haute ville, dont cependant les ruines calcinŽes les consolaient, ni plus loin ˆ CrŽmone, CrŽmone "o le muezzin sur son vŽlo ne craint pas le vertige". D'infinies faades de couvents carcellaires, faisant des rues les rectilignes victimes des vŽlos surabondants Ð ah ! les vŽlos de CrŽmone !Ð appellent, par les bouches b‰illonnŽes de leurs fentres, des violons qui ne viendront pas, qui ne sont plus venus, depuis ce jour que, charmŽes par ce violon dont a parlŽ certaine littŽrature, les jeunes femmes de la ville s'enfollrent, tournant en rond et tapant du pied parce que l'amour les avait prises. Le lendemain, les pres, les Žpoux et les frres, aidŽs par les enfants joueurs, abattirent les dŽlicieuses maisons dont les terrasses suspendues et les tonnelles de glycine attiraient les rendez-vous amoureux, facilitŽs par l'enchevtrement des constructions qui permettait, qui imposait mme, des cheminements dŽrobŽs par lesquels s'enfuyait la morale. Ils les dŽmolirent. Ils rasrent les collines. Avec les gravats, ils comblrent les souterrains. Ils assŽchrent les petits lacs, assoiffrent cascades et ruisseaux. Sur le sol dŽsertifiŽ, ils Ždifirent de longues prisons pour enfermer les dŽserteuses. Cependant, les violonistes et musiciens, ignorants que les fleurs avaient ŽtŽ coupŽes et leurs belles fauchŽes et fanŽes, continuaient ˆ affluer. D'autres prisons les engloutirent.
C'est pourquoi CrŽmone ne se ressemble plus, et ne conna”t ni violon ni musique, seulement les sonnettes des vŽlocipdes roulant entre les murs d'Žternelle longueur. A la vue des b‰timents massivement rectangulaires, le visiteur na•f s'imagine que la ville entire servait ˆ caserner les troupes.
"Nous rev”nmes sans masque", constatent les espions au retour de l'expŽdition. "Venise offrirait les masques, plus tard, lorsque nos visages se seraient effacŽs".
Ils apprenaient vite l'art du masque, qu'enseignait Entrevaux en commenant par ne pas exister, pour appara”tre ensuite sous la figure de diamants de cette tour d'Italie qui Žvoquait des ors roux et des bleus sombres sur un fond gris, posŽs sur la crte solitaire de la vague de l'‰me. "On ne saurait avoir son masque avant d'avoir disparu", voilˆ ce que disait Entrevaux, dont le masque Žtait postŽ, ˆ titre de symbole et de tentation, ˆ la lisire de l'aventure dans laquelle nos espions vont pŽnŽtrer. Ils atteindront alors la Forteresse OubliŽe, et la Lectrice avec eux. Qu'elle prenne patience, il faut, avant, retourner ˆ Entrevaux, rendre ˆ la citadelle une deuxime visite.
Sans doute aurait-on dž, dÕabord, rapporter la premire... Les feuillets n'Žtaient pas numŽrotŽs, les papiers sont mŽlangŽs. De ce fait, l'ordre d'exposition suit la logique du Vent, Žtrangre ˆ celle du temps qu'au reste il s'agit de nier.
Cette deuxime rencontre ignora Marie-Charlotte, la vieille gardienne de la Forteresse, dissimulŽe sous une apparence municipale, Marie-Charlotte a pris la Forteresse en charge pour la dŽfendre du RŽel : elle sait que l'Histoire comme la Nature a horreur du vide et que, pour qu'il ne s'emplisse pas, il faut le cacher. Marie-Charlotte organise les artifices par lesquels la Forteresse reste disparue. Elle vend les billets et assure la permanence pour les rares visiteurs qu'un Žcriteau, scrupuleusement placŽ sur la grille d'entrŽe, dirige vers elle. La pancarte mentionne le tarif et les heures et jours de visite, ainsi que le prescrit la coutume des Objets Culturels : date limite de vente - additifs et conservateurs - nom du producteur - prix... D'o s'ensuit une longue recherche ˆ travers la ville. Ceux qui ne se laissent pas dŽcourager arrivent enfin ˆ l'obscur appartement dans lequel Marie-Charlotte entretient une puanteur sordide qui la dŽgožte mais (c'est ˆ cela qu'elle sert) a mis en fuite plus d'un touriste, sorti victorieux des Žpreuves prŽcŽdentes.
Les recommandations redondantes dont elle accompagne la remise de la clef de la grille, la nŽcessitŽ, plusieurs fois rŽpŽtŽe, de refermer ˆ double tour ("pas ˆ un tour, ˆ double tour, n'est-ce pas") et de ne faire entrer personne qui n'ait ŽtŽ prŽalablement muni d'un ticket par elle estampillŽ, la dŽploration des "actes de vandalisme" qui furent commis "jadis" par la faute de visiteurs nŽgligents, tout cela vise ˆ persuader que la Forteresse est rŽelle - puisqu'elle est gardŽe - et qu'elle appartient ˆ la famille respectable des monuments-qu'on-visite. Marie-Charlotte s'Žpuise ˆ cette t‰che, et ne parait si vieille, si usŽe, que de cette fatigue, aggravŽe jour aprs jour par la corruption de l'air qu'elle s'est condamnŽe ˆ respirer.
La garde montŽe par la pathŽtique Marie-Charlotte ne veille pas une prŽsence, elle cache une absence. Qui est donc Marie-Charlotte ? Elle partage le secret de Vauban. Double humain de la Forteresse, est-elle un fant™me de cette Marie¥Charlotte qui trouva ici Vauban ?, cette amoureuse dont les Žtreintes engendrrent la Forteresse, ˆ l'habit tissŽ de pierres et de baisers, entrelacement d'arcs et de bras, courbure des reins et inflexion des lignes, lacets en zigzag de son corsage, prŽcipices de ses yeux, prisons clair-obscures de ses silences, donjon de sa solitude effrayŽe...
Marie¥Charlotte et la Forteresse sont indissociables. Marie-Charlotte et la Forteresse sont indissociables et la feinte gardienne seule empche la Forteresse d'tre rŽintŽgrŽe dans l'Histoire dont Vauban l'a faite fuir par un ingŽnieux stratagme militaire. Imprudemment sans doute, la Belle Espionne avait Žcrit ˆ Marie-Charlotte. MalgrŽ les prŽcautions de son langage, quelque chose avait dž transpara”tre. C'Žtait une erreur de citer Vauban, mme en passant et sans y attacher d'importance. Marie-Charlotte ne rŽpondit pas. Ainsi les espions s'Žtaient interdits de la revoir et, lorsqu'ils revinrent, ne purent prendre la clef chez elle, perdant l'accs officiel, et jusqu'alors unique, aux lacets fortifiŽs qui montent ˆ la Citadelle...
DŽsarroi.
O en Žtais-je ?, s'interrompt le narrateur anonyme, feignant l'hŽsitation, ˆ l'imitation de ces conteurs qui poussent la perfection de leur art jusqu'ˆ faire hŽsiter la voix, comme s'ils butaient sur un mot ou cherchaient leurs souvenirs, afin de recrŽer la magie de l'improvisation (et l'improvisateur ˆ son tour imitera ce truc bien-connu du rŽcitant, la fausse panne, pour cacher que son imagination a des ratŽes).
O en Žtais-je ?, demande le chroniqueur qu'on imagine perdu au milieu des rapports et des notes que le vent a brouillŽs, que le chat, en une longue et vexante glissade, a mlŽs. Peut-tre le chroniqueur ne s'est-il pas aperu qu'il y a eu une coupure d'ŽlectricitŽ, continuant ˆ dicter ˆ un magnŽtophone qui ne tournait plus. Et ˆ prŽsent qu'il s'en rend compte, il fouille dans la corbeille ˆ papiers o cavalirement il jetait les documents aprs les avoir ŽnoncŽs.
Il devrait parler maintenant de ce voyage intermŽdiaire ˆ Entrevaux, fermŽ aux espions par leur imprudence. Il dirait comment ils sont entrŽs quand mme, au moyen d'un souterrain romanesque. Aprs Entrevaux, ce serait le tour de la Forteresse OubliŽe (on a promis ˆ la Lectrice de lui en faire gožter les mystres)... mais ces papiers ne sont plus lˆ. Rien de ce qu'il pioche dans le vivier agitŽ des feuilles volantes ne convient : des notes sur les Žcrits de Vauban, des rŽsumŽs, des citations, des extraits de biographie... Doit-on, s'interroge-t-il alors, intercaler ici, en forme de digression objective, une notice biographique, ˆ laquelle1 de toutes faons, le Lecteur n'Žchappera pas ? Non, le temps n'est pas venu : "on ne saurait avoir son masque avant d'avoir disparu", a signifiŽ Entrevaux. Vauban n'a pas assez disparu pour qu'on le prŽsente aux regards du Lecteur.
Le chroniqueur repousse tous les papiers au bout de la table, les range en plusieurs tas un peu trop instables (cette insouciance est inquiŽtante), et il repart en chasse. Ah, enfin quelque chose... la forteresse de Guillaumes, due ˆ Vauban bien sžr. Entrevaux, Colmars les Alpes, Guillaumes, Embrun, Montdauphin, la liste bien connue des fleurons de la frontire, entre les places d'Outremonts, Pignerol, Oulx, Fenestrelle, Cazal la lointaine, et les citadelles de seconde ligne, Sisteron, Gap, Brianon... Le chroniqueur se dŽcide (il faut bien avancer). Ce sera de Guillaumes que traitera le chapitre suivant, et, avec de la chance, il conduira ˆ Entrevaux. Quant ˆ la Forteresse OubliŽe, rendue susceptible, elle refuse de venir tant que le Lecteur n'aura pas ŽtŽ suffisamment prŽparŽ. Elle ne peut pas, comprenez-la, courir le risque de se faire mŽconna”tre.
Guillaumes ne nous Žloigne pas trop d'Entrevaux, Vauban les associe toujours ˆ cause de la similitude des reliefs duretŽ et bossillement du pays et extrme difficultŽ des accs... lieux o on est resserrŽ et pressŽ de montagnes (lettre du 5/1/1693). Dans un pays comme celui-ci o la difficultŽ des accs, la rudesse et la stŽrilitŽ du pays et la difficultŽ des communications peuvent faire le tiers ou la moitiŽ des places, selon qu'on se les sait appliquer (ibid.), l'IngŽnieur doit se montrer digne de l'aide que la Nature lui apporte. Loin des tristes Žpures des places du Nord et des Flandres, les citadelles de Haute Provence sont promises au dŽlire. La prŽoccupation militaire et le souci d'Žconomie, commode prŽtexte, obligent ˆ tirer parti des conditions naturelles.
Vauban, grognant contre le g‰chis du chantier de Pignerol, Žcrit ˆ Louvois (22/2/1689) : il s'agit de rŽconcilier l'art et la nature, tellement brouillŽs dans les fortifications de cette place qu'il semble que tous ceux qui s'en sont mlŽs n'ont point eu d'autre attribut que de les mettre mal ensemble. Dans les constructions de cette place, j'ai toujours trouvŽ le maon, mais rien moins que ce qu'on appelle ingŽnieur.
Qu'appelle-t-on "ingŽnieur"? Aujourd'hui, le mot a dŽgŽnŽrŽ : celui qui dirige la construction de ponts, chemins, machines etc. Pour Vauban dont c'est le titre officiel depuis 1655, les connotations techniques n'effacent pas le sens de la racine "ingŽnierie", in-generare, faire na”tre : non pas crŽer en gŽnŽral, mais crŽer dans quelque chose, implanter, engendrer et non gŽnŽrer. L'action d'ingŽnier a pour effet de modifier ce ˆ quoi elle s'applique, de l'altŽrer, bref, pour dire le mot que le Lecteur attend, de le fausser. D'ailleurs, l'ancienne langue ne prend-elle pas "engŽnier" pour "tromper" ? Tel cuide engeigner autruy qui souvent s'engeigne lui-mme (La Fontaine). L'IngŽnieur, ˆ l'opposŽ de l'ingŽnu, ne conna”t le naturel que pour le falsifier avec art, "Les flammes dont il bržle sont des feux d'artifice" (Marie¥Charlotte ˆ propos de Vauban, archives privŽes).
C'est dire la joie de Vauban lorsque, aprs avoir beaucoup maonnŽ, il dŽcouvre la Haute Provence, o la nature sera enfin complice, et Marie¥Charlotte. Tout devient possible. Et ce sera Entrevaux, le chef d'Ïuvre inconnu et inavouŽ, vouŽ ˆ Marie¥Charlotte, ˆ qui Vauban offre ce monumental secret. Il met un soin jaloux ˆ dissimuler la part prŽpondŽrante qu'il a prise ˆ l'Ždification de la citadelle. L'ingŽnieur local est crŽditŽ de tous les mŽrites. Les lettres de Vauban cherchent mme ˆ faire croire qu'il n'est pas allŽ ˆ Entrevaux : Je n'ai pas ŽtŽ voir ni Colmars, ni Entrevaux, ni Guillaumes, par ce que les chemins en sont trs mauvais, mme ˆ n'y pouvoir passer en sžretŽ ˆ cause des glaces, et que d'ailleurs, je suis enrhumŽ ˆ tousser tant que la nuit dure, mais j'ai fait venir les ingŽnieurs (23/1/1693).
Vauban n'Žtait pas homme ˆ travailler sur plans. Lui qui arpentait le territoire en tous sens, lui qui une fois est allŽ de Pignerol, outremonts, ˆ Perpignan en moins de quinze jours, aprs avoir changŽ de chemin en cours de route ˆ cause de la neige qui fermait le col, il aurait hŽsitŽ devant quelques lieues de mauvais chemin, sans avoir scrupule ˆ y risquer les ingŽnieurs, convoquŽs ˆ Nice au coin de sa cheminŽe ! Non, c'est mal le conna”tre. Il est allŽ ˆ Entrevaux, et plut™t dix fois qu'une. Rendez-vous clandestins avec Marie¥Charlotte, Žchelles de soie grimpŽes dans la nuit glacŽe, cheveux noirs de la belle teintŽs dans ses bras d'Žclairs fauves par la cheminŽe rougeoyante que les amants ont oubliŽ de regarnir de bois. On ne s'Žtonne pas que le rhume l'ait saisi et qu'il tousse tant que la nuit dure !
Ou bien, si Vauban, cette annŽe 1693, n'est pas allŽ ˆ Entrevaux, la faute n'en est pas aux mauvais chemins. Les glaces et la neige sont celles de son cÏur. "Let me freeze again to Death", chante quelqu'un dans la chambre voisine. Marie¥Charlotte a disparu, on ne sait quand, on ne sait comment. Vauban n'est plus en Vauban.
Il ne retournera pas ˆ Entrevaux accomplir un pitoyable plerinage. Entrevaux n'est plus. Il en reste un nom, des plans, des travaux. Abandonnons l'affaire aux techniciens, pense Vauban ; au reste, l'essentiel est dŽjˆ inscrit dans la pierre... On ne sait pas en quelle annŽe s'est passŽ l'Žvanouissement de Marie¥Charlotte. Il n'y a pas de chronologie. Marie¥Charlotte s'est tue, et le temps s'est tuŽ. O se dŽbarrasser du cadavre ? En le dissolvant dans l'espace. Entrevaux, de cŽlŽbration, devient conjuration. On est toujours aussi loin du militaire.
Vauban accumule les projets et les garde pour lui : J'aurais souhaitŽ pouvoir vous envoyer copie de tout ce que j'y ai fait, mais il y eut eu la charge d'un mulet de papier, et, loin d'avoir la quantitŽ d'agents qu'il me faut pour pouvoir faire toutes les copies nŽcessaires, la plupart de ceux que j'ai menŽs avec moi sont tombŽs malades (25/2/1693). Les plans officiels mettront sept ans ˆ na”tre. On compte cent deux chapitres pour Entrevaux !
Vauban prŽvient le destinataire : J'avoue qu'il faut avoir bien de la patience pour le lire [le plan] mais il en a fallu bien davantage pour le faire. J'aimerais mieux tre obligŽ de rŽgler celui d'une ville comme Paris en plein terrain que celui-lˆ (lettre d'envoi 19/11/1700). Et ailleurs, il explique que dans ce pays que le dyable a fay, les rgles de la fortification n'ont plus cours, pas plus que celles du dessin : J'ai cru ne devoir rien nŽgliger pour en faire un bon dessin, chose qui n'est rien moins que facile dans un lieu o toutes les rgles sont ˆ bout (27/9/1700). Quand ailleurs une seule Žpure suffirait, ici, il faut les multiplier, diffŽrencier les niveaux, utiliser plusieurs perspectives, donner des vues complŽmentaires qui permettent de se reprŽsenter l'ensemble.
Cela saute aux yeux quand on descend le col de Fellines. Chaque lacet dŽcouvre une nouvelle citadelle. Elle Žchappe au dessin, comme un fant™me au miroir ou un rve ˆ la pellicule. Impossible de rendre sensible la fusion de la nature et de l'art ! Inconcevable de se satisfaire d'une seule vue, de face ou en coupe, en se rŽsignant ˆ ignorer les autres !
L'on songe ˆ la sŽrie des "Vues du Fuji Yama", au peintre qui rencontre un problme semblable : montrer quelque chose qui est dŽjˆ ˆ l'intŽrieur de lui et dans lequel il est inclus. La solution est de remplacer la reprŽsentation par l'allusion, le portrait par la sŽrie. Un grand nombre d'Žvocations est nŽcessaire pour que l'objet cesse de l'tre et, insidieusement, s'anime. Parfois, elles n'auront pas de rapport apparent avec "l'objet" de la sŽrie, ainsi l'estampe dont le thme est cette vague Žcumante que le peintre passa sa vie ˆ poursuivre et, au fond, ˆ l'arrire-plan, le Mont Fuji, comme accessoire et inessentiel. Trente-six vues ne suffiraient pas ˆ Entrevaux. Il en faudrait soixante-douze ou cent quarante quatre, usant de toutes les perspectives, de tous les cadrages, par tous les temps et toutes les lumires. Regardez des photographies, vous ne verrez rien d'Entrevaux. Juxtaposez cinquante clichŽs, ils ne seront pas plus Entrevaux que cinquante prises d'un cheval au galop ne donnent l'impression de mouvement. N'allez pas chercher la camŽra, la vie qui agite Entrevaux est immobile, une vibration subjective de la matire qu'on ne peut espŽrer rendre que par la variation de ses effets...
Guillaumes est pire encore puisqu'il n'y a, littŽralement, rien ˆ voir. Pas la moindre forteresse au-delˆ des rougeurs douteuses des gorges du Daluis ! Pourtant, l'endroit contr™le remarquablement la vallŽe, et les reliefs confus appellent de grandes cŽlŽbrations architecturales.
Mais il n'y a rien ˆ Guillaumes, quoique les textes soient formels : J'ai continuŽ ˆ faire des projets pour toutes les places de Provence, savoir Colmars, Guillaumes, Entrevaux, Nice, Villefranche... (25/2/93) Je n'ai ŽtŽ voir ni Colmars, ni Entrevaux, ni Guillaumes (23/1)... lettre du 16/2 ˆ propos de Colmars, Guillaumes, Entrevaux : comme les situations de ces trois places... Et ˆ nouveau au cours de la tournŽe de 1700... On cherche sur les pentes des hauteurs qui environnent et commandent le village : rien.
On rencontre seulement une ruine datant de la Reine Jeanne, fort bien placŽe au carrefour de deux vallŽes. Son anciennetŽ, son exigu•tŽ et la simplicitŽ de ses dŽfenses excluent qu'il s'agisse de la "Place". D'ailleurs Vauban est trs clair : le projet de Guillaumes est une construction, pas une rŽnovation ou une extension dont il aurait alors soulignŽ les difficultŽs et les inconvŽnients comme il le fait pour Ch‰teau-Queyras. On parcourt maints kilomtres, on pŽntre dans les vaux les plus reculŽs, sans trouver le moindre indice de citadelle. Comment interprŽter cette absence ?, se demandaient nos espions. Ils refusaient que, pour se protŽger, la forteresse fžt allŽe se cacher hors de portŽe de la vallŽe et de ses menaces. Vauban utilisait toujours des prŽtextes militaires indiscutables. Pour dŽtruire la rŽalitŽ, il lui fallait s'y inscrire ; en sortir, construire ˆ l'abri des montagnes, enlevait tout intŽrt ˆ la forteresse. Il fallait donc qu'elle fžt ˆ Guillaumes, et donc ne fžt pas. Les explications trop faciles sont exclues : manque de crŽdits, changement de conjoncture politico-militaire, ou mme destruction ultŽrieure. En effet, toutes les autres Places que Vauban associe ˆ Guillaumes (Colmars etc.) ont ŽtŽ construites. Pourquoi Guillaumes seule aurait-elle ŽtŽ oubliŽe ?
N'est-ce pas la pice manquante d'un puzzle subtil ? Toutes ces forteresses sont liŽes les unes aux autres de manire trop Žvidente pour ne pas cacher une liaison plus secrte ; des ŽlŽments plastiques, manifestes mais inessentiels, se rŽpondent, s'encha”nent. Ces transitions composeraient un tableau ŽsotŽrique dont elles diraient allusivement l'objet. Si le cercle ne se ferme pas, si l'on n'arrive pas ˆ passer de Colmars, construit ˆ la mode du pays (16/2/1693), avec son air de grosse ferme, ˆ Entrevaux la fire, si tel escalier, telle pente de toit, restent tendus vers le vide, il faut faire l'hypothse qu'un maillon manque, Guillaumes. Or ce maillon a ŽtŽ forgŽ, les textes sont indiscutables. C'est donc qu'il a ŽtŽ volŽ...
Les espions (trop scrupuleux peut-tre ?) Žcartaient l'hypothse du Ch‰teau VolŽ. Au demeurant, cette sŽduisante commoditŽ n'apprenait ni comment ni par qui le Ch‰teau aurait ŽtŽ volŽ. Elle prŽsupposait en outre que Seyne- Embrun- Colmars- Guillaumes- Entrevaux (et Montdauphin et Ch‰teau Queyras) constituent un systme signifiant. Ce postulat est infirmŽ par l'horreur notoire de Vauban pour les systmes. Elle exclut a fortiori qu'il ait conu un de ces systmes au second degrŽ qu'invente l'ŽsotŽrisme. Tout, toujours, est affaire particulire : les circonstances sont le seul principe de Vauban.
Il semble qu'il aurait dž trahir le secret de son art par la grande quantitŽ d'ouvrages qui sont sortis de ses mains. Aussi a-t-il paru des livres dont le titre promettait 'la vŽritable manire de fortifier selon Monsieur de Vauban', mais il a toujours dit, et il a fait voir par sa pratique, qu'il n'avait point de manire. Chaque place diffŽrente lui en fournissait une nouvelle, selon les diffŽrentes circonstances de sa grandeur, de sa situation et de son terrain. (Fontenelle, Eloge de Vauban prononcŽ ˆ l'AcadŽmie des Sciences, 1707).
Et le GŽnŽral de Villenoisy renchŽrit : Vauban
n'a rien Žcrit sur l'art de fortifier... Il traita la fortification en artiste, il produisit des Ïuvres (Essai historique sur les fortifications. Paris 1669).
Il n'avait point de manire, chaque place diffŽrente lui en fournissait une nouvelle, et chaque Ïuvre est unique, malgrŽ les rŽductions pratiquŽes par des admirateurs pressŽs de devenir imitateurs. Contrairement ˆ son temps, Vauban n'a pas l'esprit au systme, et ce serait le trahir que de fabriquer en Haute Provence un systme d'ordre deux, "moyennant l'hypothse du Ch‰teau VolŽ" et en fait pour introduire cette hypothse.
Non, les espions devaient trouver une raison moins na•ve ˆ l'absence de Guillaumes. Ils le devaient ˆ Vauban, et ˆ eux-mmes dont la mission Žtait niŽe soudain par cette contre-attaque du terrain. Les pcheurs d'Žnigmes avaient prŽparŽ leur filet et, ˆ l'instant de le lancer, s'apercevaient que la mer Žtait ˆ sec. Sur quoi alors flottait leur barque depuis qu'ils Žtaient sortis du port ? Ile n'osaient pas regarder avant d'avoir imaginŽ quelque chose.
La Lectrice fait confiance ˆ leur "ingŽniositŽ". Elle ne se trompe pas. Les espions inventrent : Guillaumes serait une expŽrimentation in situ des feintes forteresses ˆ la sŽduction desquelles le vieux Vauban s'abandonnerait, dŽbauche coupable dont rougissent encore les hŽritiers !
A Guillaumes, les rochers se dressent comme des tours ; des masses lointaines donnent l'illusion de fortins. La part de la nature dans la fortification, de l'ordre de la moitiŽ dans la rŽgion, atteint ici huit ou neuf diximes. Tout Žtait prt pour ingŽnier un faux-semblant de Place. La Nature a dŽjˆ fait tout le travail, qui est de produire des signes militaires. Vauban se met ˆ l'Ïuvre, favorisŽ par l'inaccessibilitŽ du lieu. La mise en scne commence : plans, demandes de crŽdits, rapports, lettres... Et les "travaux" dŽbutent. Guillaumes est alors une toute petite bourgade (pas grand chose de plus aujourd'hui, sauf le Dimanche aprs-midi lorsque les promeneurs s'arrtent pour boire aux cafŽs du boulevard, les seuls sur quatre-vingt dix kilomtres, entre Barcelonnette et Entrevaux, les Gorges du Bachelard et celles du Daluis, avant ou aprs les frayeurs du Col de la Cayolle). Peu d'habitants, qu'on Žloigne sans difficultŽ. Vauban insiste pour que la violence s'accompagne d'indemnitŽs suffisantes. Les villageois qui croupissaient misŽrablement abandonnent tout et, cramponnŽs ˆ leur pŽcule inespŽrŽ, s'Žcoulent vers la vallŽe du Var.
Vauban fait garder les accs afin de protŽger le chantier. Avec l'aide d'une petite Žquipe de maons venus du PiŽmont, parlant ˆ peine des dialectes rudimentaires et incomprŽhensibles, il se met au travail : les rochers sont taillŽs pour en gŽomŽtriser les formes. Certains sont mis au mme niveau que les voisins pour donner l'impression d'un b‰timent. Des blocs irrŽductibles sont rasŽs. DŽgagŽs, les simulacres de tours bastionnŽs ont grande allure. On les relie par une muraille grossire. On creuse un fossŽ. Aux dŽcorateurs de jouer ˆ prŽsent : des peintres italiens, ma”tres du trompe-l'Ïil, figurent des embrasures garnies de canons, des perspectives de remparts, les trous noirs des portes, dessinent des galeries couvertes. La Place, commandŽe de prs ou de loin des hauteurs qui l'environnent (16/2/1693) est rŽgie par le principe de dissimulation, ce qui facilite le travail de masque.
Lors de la prise d'armes, quand les troupes, au demeurant peu nombreuses, dŽfilrent dans le village repeuplŽ, tout le monde vit une assez imposante forteresse, si bien intŽgrŽe au site que, selon le mot du lieutenant qui commandait la parade, "la Nature semblait avoir obŽi ˆ l'IngŽnieur" (archives privŽes).
Il y eut donc une forteresse puisqu'on en voyait les signes. Vauban sut qu'il avait devinŽ le secret des apparences. Et finalement, le Roi aussi pouvait tre content : au moindre cožt, il ajoutait une nouvelle Place ˆ son inventaire, un nouveau plan ˆ son atlas, une autre maquette ˆ sa collection de plans-reliefs... C'Žtait l'humour de Vauban, de servir le Roi de manire tellement subversive qu'elle le menaait de la Bastille : trahison, lse-majestŽ, dŽtournement de fonds... A la fin de sa vie, l'ironie privŽe cŽdera la place au dŽfi public, et ce sera l'affaire de la "Dixme Royale" qui vaudra au MarŽchal de France la disgr‰ce royale et les poursuites policires.
Cela n'est rien ˆ c™tŽ du scandale qui aurait ŽclatŽ si l'on s'Žtait aperu qu'au fil des ans et des hivers, rudes dans ce pays au bas du Col, Guillaumes disparaissait ! Les peintures se fanaient, des Žboulements dŽtruisaient les alignements... Mais personne n'allait ˆ Guillaumes. Vauban avait laissŽ donner le commandement de la Place ˆ un courtisan qui ne quittait jamais Versailles, et la garnison s'Žtait joyeusement dissipŽe. En retrait par rapport ˆ la frontire, protŽgŽe par des forteresses plus avancŽes d'opŽrations militaires qui ne se firent pas, Guillaumes gardait son secret. On l'oublia, et les plans conservŽs aux Archives Techniques du GŽnie (sŽrie "P") sont la seule preuve de l'existence de la Place.
Peut-tre a-t-on envoyŽ un jour des troupes fra”ches occuper la forteresse ? Que le Lecteur imagine le gŽnŽral, remontant lentement les Gorges sans rencontrer le moindre rempart ! Il croit s'tre trompŽ, demande aux indignes qui rŽpondent en un patois grossier. Pas moyen de savoir s'il est bien ˆ Guillaumes ! Il continue. Villeneuve d'Entraune, Saint Martin d'Entraune, Entraune.
Toujours rien. Les soldats se tra”nent. Le gŽnŽral scrute la vallŽe et ses versants. La colonne s'Žtire, la discipline se rel‰che, les canons glissent dans le torrent, les soldats s'Žgaillent et s'Žgayent avec les bergres... Lorsque, bien des jours plus tard, on atteint le Col de la Cayolle, le gŽnŽral se retourne : il est seul ! Renonant ˆ rassembler les dŽbris du RŽgiment, il lance son cheval vers la Savoye et passe au service du Duc, prŽfŽrant la trahison au ridicule.
Arrtons les troupes ˆ Guillaumes, reconnue gr‰ce au vieux ch‰teau de la Reine Jeanne. Ne trouvant pas la forteresse et refusant d'avouer que la mission est impossible, le gŽnŽral transforme ses soldats en maons, et, ˆ l'aide des plans de Vauban opportunŽment emportŽs dans ses bagages, rend la fiction rŽelle... Mais dans ce cas, il y aurait des ruines aujourd'hui, et les espions n'en ont pas vu. D'ailleurs on va trop loin, on exagre et on fatigue l'imagination du Lecteur qui ne voudra plus rien croire et restera sur le ponton dŽsolŽ du rŽel tandis que le fringant canot des hypothses fictionnelles s'Žloignera de la page, passera la barre des marges et dispara”tra de sa vue.
Abandonnons une infŽrence trop plaisante, et revenons ˆ notre gŽnŽral qui dŽcouvre l'absence de Guillaumes. Prtons-lui de la subtilitŽ. Pourquoi n'en aurait-il pas ˆ une Žpoque o, avant l'industrialisation de la guerre, il y avait encore des artistes parmi les militaires, comme ce Lieutenant GŽnŽral de Mesgrigny, un entre tous, qui commandait la Place de Tournay : prs avoir capitulŽ par force, il passa au service de l'ennemi pour garder le commandement de la citadelle qu'il avait construite.
Notre gŽnŽral, dŽsormais subtil, conna”t la paradoxale mobilitŽ des forteresses, et n'est pas autrement ŽtonnŽ qu'il n'y ait personne au rendez-vous. ContrariŽ certes, vexŽ probablement, il pense que la forteresse s'en est allŽe et que les Bureaux ont oubliŽ de prŽvenir le Ministre de la Guerre. En effet, quoique vouŽes ˆ l'ŽternitŽ que revendique leur masse, les forteresses s'agitent dans le temps : elles vont, elles viennent, se dŽtruisent, se reconstruisent, disparaissent, s'Žchangent les unes contre les autres. Sur les cent six places "construites ou remaniŽes par Vauban" qu'indique la carte, quarante et une (41) ont "disparu". On a bien lu : "disparu". Il ne s'agit pas de dŽgradation, mauvais Žtat, effondrement, mais de "disparition".
On ne trouvera rien des Places de Nice ou d'Embrun, de ce c™tŽ, de Pignerol, Turin, Verceil, de l'autre. Les Monts n'y sont pour rien. Essayez de trouver ˆ Lyon le Ch‰teau de Pierre-Seize qui, disent les chroniques, "domine la ville de sa masse terrifiante"!
On recherche les Forteresses dont les noms suivent : Dunkerque, Furnes, Ypres, Knocke, Menin, Oudenarde, Namur, Saint Omer, Ath, Philippeville, Montroyal, Valenciennes, Bouchain, Guise, MŽzires, Philipsbourg, Landau, Phalsbourg, Fort Louis, Strasbourg, Marsal, SŽlestat, Brisach, Huningue, pour le Nord-Est. De Givet, Žgalement disparue, un rŽcit de voyage en Belgique au dix-neuvime sicle parle ainsi : La ville dispara”t presque sous l'accumulation des dŽfenses militaires. Forts tapis au haut des pics, terrasses armŽes, enceintes bastionnŽes, casemates blindŽes, fossŽs, pont-levis, m‰chicoulis, Žchauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce qu'inventa pour la sŽcuritŽ des frontires la science ancienne et moderne des fortifications, Givet en est pourvu... Et que de casernes ! Quelles immenses esplanades pour l'Žvolution des troupes ! Que de soldats !... Allez ˆ Givet et vous verrez ce qu'il en reste !
Dieppe, Cherbourg, Port en Bessin, Brest (Fort de Recouvrance), La Rochelle, Rochefort, Bordeaux, pour la face atlantique du monument aux victimes de la curieuse catastrophe... La liste, trop rapidement dressŽe ˆ partir d'une carte peu scrupuleuse, est incomplte. Pour chacune de ces Places, on citerait des descriptions aussi formidables que celle de Givet, et on mettrait en regard la date de disparition. On se trompe si l'on croit que les bombardements amŽricains, les exploits de l'artillerie lors la guerre prŽcŽdente ou les travaux d'urbanisme de la fin du sicle dernier suffisent ˆ expliquer les disparitions qui auraient de ce fait un caractre "naturel". Les villes ont souvent fait Žclater leur enceinte, transformŽe en boulevard, elles n'ont jamais dŽvorŽ leur Citadelle.
Les pŽripŽties de la vie des Forteresse proviennent du dualisme de leur nature : signes symboliques, mais aussi constructions colossales qu'il faut dŽtruire lorsque leur rŽalitŽ devient dangereuse. Par exemple Cherbourg en 1688 ou Dieppe dont les murailles furent rasŽes pour ne pas tre prises ! On a dŽmoli trs imprudemment toute la fortification au commencement de la dernire guerre, crainte que les ennemis ne s'en emparassent, et on n'y a laissŽ qu'une simple cl™ture, ˆ peu prs de la force d'un mur de clo”tre. Les ennemis qui devaient tout emporter n'en firent rien et, un an ou deux aprs, on aurait bien voulu ne pas y avoir touchŽ (ˆ de Puysieulx 23/8/1699).
Amusant sabordage ! Crainte que les ennemis ne s'en emparassent, on dŽtruit les ouvrages qui dŽfendaient la ville contre eux ! Peut-on avouer plus clairement, ˆ l'occasion d'un mouvement de panique incontr™lŽ, que la fortification est simulacre ? Prise dans des effets rŽels, elle est dŽsemparŽe. Faut-il construire ou dŽtruire ?
Les Princes ont employŽ diffŽrents moyens pour maintenir sžrement leurs Etats, Žcrit Machiavel, chapitre XX, "Si les forteresses et plusieurs autres choses que font souvent les Princes, leur sont utiles ou nuisibles": ... Quelques uns ont construit des forteresses et d'autres en ont dŽmoli... Les forteresses sont donc utiles ou non, selon les circonstances, et mme si elles servent dans un temps, elles nuisent dans un autre.
Si la Place est faible, elle est inutile ; si elle est forte, elle constitue un danger. Lorsque l'ennemi s'en sera emparŽ (et il n'est pas de place qu'un sige judicieux ne rŽduise), le pays lui appartiendra et il faudra des efforts extrmes pour le dŽloger. Si la Place est ˆ l'ennemi et qu'on la lui a prise, il peut la reprendre : ne faut-il pas profiter de la conqute pour tout dŽmolir ? On n'aura rien, lui non plus !
Les forteresses sont des p™les symboliques. Trop pesantes, elles distordent l'espace militaire et produisent des effets pervers, comme cette citadelle de Philipsbourg que Vauban propose au Roi de raser et de rendre ˆ l'Žvque de Spire : Je sais que c'est la meilleure entrŽe que nous ayons en Allemagne, mais c'est cela mme qui nous attire les Allemands et nous les fait ennemis ! Ici encore, les "circonstances" sont bien l'essence de la Forteresse. En 1694, Vauban rŽdige et prŽsente un MŽmoire sur les Places dont le Roi pourrait se dŽfaire en faveur d'un traitŽ de paix, sans faire tort ˆ l'Etat ni affaiblir sa frontire. Le catalogue comprend vingt-trois paragraphes : une centaine de Places sont visŽes. Vauban manipule les forteresses-signes sans Žgard pour leur matŽrialitŽ ni amour-propre d'auteur. Moyennant quoi Sa MajestŽ Žpargnera toutes les troupes de leur garnison, avec tous les Žtats-majors, vivres et munitions dont la dŽpense annuelle rŽelle et effective monte ˆ plus de 10,4 millions de livres par an. La recette d'Žconomie est amusante : supprimer les forteresses pour en Žpargner la dŽpense ! Vauban n'aime pas les opŽrations militaires ; il s'irrite toujours des dŽrangements qu'elles causent.
Dans une lettre ˆ Catinat (15/2/1693) il se plaint qu'en Flandres, les troupes ne font qu'aller et venir, ŽtŽ et hiver, sans Žgard pour les travaux [de fortification] qui en sont ˆ toute heure interrompus. En pleine guerre, sur une frontire disputŽe, rŽpond sans doute Catinat, on Žvite difficilement les mouvements des soldats ! Mais Vauban et ses forteresses n'appartiennent pas ˆ l'univers du militaire. Ce n'est pas par hasard que Vauban a changŽ de camp en 1653. En apparence, il abandonne la Fronde pour le Roi, en fait, il rompt avec le militaire.
Cornette chez CondŽ, il devient adjoint du Commissaire du Roi aux Fortifications. Il passe la ligne, laisse derrire lui les panachŽs, avec lesquels il entretiendra par la suite des rapports ambigus. Dans le monde des apparences fortifiŽes, les militaires sont une gne : leur manie organique de croire aux apparences en perturbe le travail. L'IngŽnieur prŽside aux circonstances ; son action se heurte ˆ l'inertie des monstres de pierre qu'il faut des annŽes et des millions pour construire. Ses travaux emprisonnent l'IngŽnieur quand ils sont accaparŽs par les militaires.
Les forteresses faites, il faut les dŽfendre ; dŽfaites, on est incapable de les faire rena”tre. Une architecture de faux-semblant est au contraire Žconomique et surtout, parfaitement adŽquate ˆ la nature-signe des forteresses. Il ne s'agit pas d'Ždifier mais de montrer, pratique courante lors des Merveilles, des Ftes ou des EntrŽes Royales ! on Žrige de fabuleux dŽcors, des palais, des temples chinois, des arcs de triomphe. Tout est possible. Et puis, la cŽrŽmonie finie, on dŽmonte. Le Lecteur comprend mieux Guillaumes ˆ prŽsent ! un pur signe militaire qui s'efface ˆ volontŽ, sans dŽlai ni scrupule. Guillaumes est la Forteresse IdŽale, flexible, adaptable ˆ chaque circonstance.
En a-t-on besoin ? On la fait rugir, on refait les badigeons, on envoie des troupes. Veut-on la supprimer ? Quelques peintres la gomment. Vauban n'aspirait pas ˆ transformer la Nature, ˆ la pŽtrifier en monuments militaires, puisqu'il Žtait plus plaisant et plus efficace de la subvertir. DŽtournement de paysages, subornation de forteresses, perversion du sens de l'Etat, corruption de l'Histoire, sŽduction de Marie¥Charlotte ou sŽduction par Marie¥Charlotte...
Villefranche de Mer porte la marque des promenades clandestines avec l'amoureuse. Le rempart, au lieu de tomber directement dans la mer, ce qui le rendrait imprenable, en est sŽparŽ par un passage, un promenoir au long duquel Vauban, abritŽ par la muraille des regards des constructeurs, enlaait Marie¥Charlotte ŽchappŽe d'Entrevaux...
La Lectrice sent venir une transition, une bifurcation possible vers Entrevaux dont on lui doit une narration (deux ! proteste-t-elle). Aprs avoir juste esquissŽ l'autre Marie-Charlotte, le crayon est restŽ levŽ, suspendu entre la qute des Bergamasques et la dŽcouverte qui reste ˆ faire de la Forteresse OubliŽe, ˆ laquelle, que le Lecteur se rassure, on arrivera bient™t. Elle approche, elle est lˆ. Le compte-rendu s'est dŽcouvert, un petit cahier bleu sur la couverture duquel on lit : "La Forteresse OubliŽe". Il a surgi du fouillis, ou bien le Vent a emportŽ les feuilles qui le couvraient... Il faut se dŽpcher, couper la route, inventer une prioritŽ, pour faire passer Entrevaux avant la Forteresse OubliŽe.
La premire narration est toujours introuvable. Par chance, la corbeille ˆ papiers a recrachŽ la deuxime qui, semble-t-il, la rappelle. Elle est au style direct : il s'agit d'un rapport, peut-tre conservŽ en entier, peut-tre, ainsi qu'il arrive trop souvent dans ces documents avec lesquels le chroniqueur se dŽbat, interpolŽ de considŽrations gŽnŽrales, tracŽes d'une Žcriture semblable et diffŽrente, de sorte qu'on ne sait si la main qui tenait la plume Žtait la mme.
Une dernire hŽsitation retient le chroniqueur : ces pages sont-elles vraiment nŽcessaires ? Tout ce qui, depuis le dŽbut, s'entasse sur cette ombre lunaire n'en souligne-t-il pas suffisamment les contours ? Chaque Žclair de ces Žtranges aventures fait appara”tre le visage de Marie¥Charlotte et la vŽritŽ de Vauban, de mme que (pour parler comme nos espions) les lacets successifs de la descente du Col de FŽlines rŽvlent la Citadelle... Mais le chroniqueur s'Žgare. Il n'a pas ˆ s'interroger. Son travail est de donner une apparence de cohŽsion au chaos des feuilles volantes. Dieu sait (Dieu et la Lectrice) si le transcripteur s'acquitte mal de sa t‰che ! Qu'au moins il soit fidle au texte ! (mais ˆ quel texte ?).
***
A la premire visite ˆ la Citadelle, Marie-Charlotte, contre argent et promesses, nous avait remis la clef de la grille. Ayant soigneusement refermŽ derrire nous, nous avions gravi les lentes rampes, rŽgulirement traversŽes d'arcades qui sont autant de coupures dŽfensives.
Aprs le poste de garde, la sŽrie des prisons, ˆ l'aplomb du prŽcipice, se termine par un portail solidement fermŽ, pour empcher les entrŽes clandestines et les actes de vandalisme, se rappelle-t-on alors. On ne peut pas gagner le plateau auquel s'adosse la Citadelle qui se mŽnageait par lˆ une issue de secours. Le pont-levis aperu par une fente entre deux planches, est rŽduit ˆ son squelette, ces poutrelles de fer qui supportaient le tablier, dont les planches ont pourri, ˆ moins qu'elles n'aient ŽtŽ volŽes et bržlŽes au cours d'un hiver rigoureux, en temps de guerre, lorsque le bois manque, ou ˆ l'occasion de ces joyeux feux de camp que des jeunes gens sportifs perptrent parfois sur le plateau o ils viennent Žpingler les Žtoiles sur leur carte du ciel (lˆ c'est la Grande Ourse, et lˆ CassiopŽe), indiffŽrents aux remparts qui ont survŽcu ˆ bien d'autres importunitŽs et mauvaises manires.
On s'arrache ˆ cette contemplation courroucŽe, et, se retournant, on est saisi par la lumire de l'Žtroite ruelle comprise entre la falaise et les prisons : leurs portes, ˆ demi ouvertes, rŽpandent une clartŽ tamisŽe, Žpaissie, ombrŽe par l'Žtroitesse des fentres grillŽes.
On traverse ˆ pas lents pour faire durer plus longtemps la jouissance (on traverse ˆ pas lents, rugira le guide, dans un autre sicle, lorsque ces lignes incohŽrentes appartiendront au rituel touristique). On traverse ˆ pas lents pour faire durer plus longtemps la jouissance, hurlera le mŽgaphone du syndicat d'initiatives, cherchant ˆ couvrir les cris des enfants grognons et les bavardages des touristes (on s'est trouvŽ un petit restau dans la vallŽe de la Roudoule...). Se dŽgageant des foules ˆ venir, on rebrousse chemin jusqu'au poste de garde d'o l'on repart (jusqu'au poste de garde d'o l'on repart, crie le guide en Žcho). L'entrŽe de la citadelle proprement dite (l'entrŽe de la citadelle proprement dite, construite par Vauban-qui-fortifia-les-frontires-franaises...) est percŽe dans la deuxime enceinte, et commandŽe par une grande salle vožtŽe dont les fentres ouvrent ˆ ras du sol.
Dans le porche, un large escalier s'amorce, qui le franchit et le prolonge au-delˆ de la vožte. Assez bref, une quinzaine de degrŽs, il se dŽtache des murs par d'Žpaisses bordures obliques qui le soulignent, presque brutalement. La porte est dŽfendue : rempart, m‰chicoulis, chicane, feux croisŽs des salles adjacentes.
Qui entrerait si, perpendiculairement, l'escalier n'invitait, n'incitait, ˆ pŽnŽtrer ? Horizontalement, la Forteresse. Verticalement, Marie¥Charlotte. La ligne de pierre se troue de cet appel qui la traverse, Žclairant la noirceur du porche d'un ruissellement de lumire venu de deux sources encore cachŽes ˆ l'intŽrieur de l'enceinte.
A droite en effet, un jardin enchantŽ, plantŽ de trois ch‰taigners semble l'‰me de la Citadelle, ˆ laquelle d'un b‰timent ˆ deux Žtages, des escaliers ruinŽs parlent d'impossibles communications.
A gauche, au-dessus de la longue salle vožtŽe qui commande l'entrŽe, portes et fentres de la faade arrire ouvrent sur une terrasse allongŽe, couverte par l'avancŽe du niveau supŽrieur, et sŽparŽe du chemin par trois arcades, esquisse d'un clo”tre ou d'une galerie.
C'est alors, aprs le deuxime Žtage, que surgit ce nouvel escalier : avec le jardin et le porche, il forme un triangle enfoncŽ dans l'enceinte. Escalier dŽcisif puisque, au flanc du dernier rocher, il joint le bas et le haut de la Citadelle. Escalier indicible, ˆ cause de sa subtile courbure, indescriptiblement liŽe ˆ l'arrondi de la rampe de pierre. Son tracŽ n'est ni rectiligne ni courbe ; aucune figure, ou engendrement gŽomŽtrique ne pourrait illustrer ce troublant distors. Il faudrait quitter l'espace pour le temps, et utiliser analogiquement des images musicales, le dŽveloppement d'un thme qui, sans subir de franches modulations, conna”trait d'imperceptibles ondulations ˆ travers lesquelles sa ligne s'affirmerait sans qu'on puisse jamais l'entendre. Devant cette courbure retenue, nous songions, doucement agitŽs, ˆ Vauban retraant dans la pierre l'inexprimable ligne de hanche de Marie¥Charlotte, Žmoi profond d'un galbe non marquŽ mais pourtant sensible, pris dans l'Žlan vertical du corps que les hanches minces inflŽchissaient cependant, flŽchissant sous les caresses... horizon de Vauban, ligne imaginaire, limite du dŽsir, frontire de la vue, insaisissable et douloureuse proximitŽ...
De tous les escaliers cherchŽs, devinŽs, imaginŽs, vus, parcourus, montŽs, dŽgringolŽs, glissŽs, de tous les escaliers qui ornrent les maisons et les villes rvŽes, celui-lˆ Žtait le plus beau, le seul peut-tre puisqu'il Žtait par sa seule forme ; s'il signifiait un passage, c'Žtait celui de la reprŽsentation ˆ l'allusion, de la reproduction ˆ la distorsion.
L'Žmotion nous gagnait ; nous effleurions de lentes caresses la tendresse de la rampe de pierre, pendant que Vauban, dans la cour des ch‰taigniers, couvrait de baisers Marie¥Charlotte accourue, attirŽe par ce double appel ˆ travers l'escalier du porche, pont sous le pont pour le franchir. L'escalier, la cour, le pont, mŽtaphore triangulaire d'une phrase tue d'un pome ˆ venir...
Eblouis, nous ne donn‰mes pas ˆ la Citadelle dŽue l'attention mŽritŽe, et repart”mes aprs une visite de politesse. Par la suite, nous retourn‰mes parce qu'il fallait voir et dire les chambres du Donjon, les pices casematŽes, sombres, grises, enventŽes, la dernire salle, tout en haut, ouverte sur l'ˆ-pic et le mystre des bassins de pierre. Nous retourn‰mes, et ainsi il y eut cette deuxime fois que le Lecteur attend depuis si longtemps qu'il en est lassŽ ˆ l'avance, on lui promet d'aller vite...
Nous n'avions pas la clef, et rŽpugnions ˆ nous introduire de force en sautant la grille. Il fallait trouver une autre entrŽe. Si elle s'ouvrait quelque part, c'Žtait en haut, sur le plateau derrire la forteresse (vieux souvenir de pirate : attaquer ˆ revers). Nous grimp‰mes la colline pour atteindre, par l'extŽrieur, les sommets de la citadelle. Le plateau, dont nous buvions l'herbe rafra”chissante aprs les fatigues de l'escalade (et le style, est-ce que vous supportez le style ?, demanda le juge), le plateau est si petit, si resserrŽ qu'il exclut toute attaque. Nous avions cru que, inaccessible ˆ partir de la plaine, la forteresse aurait son faible sur les hauteurs. Ce n'Žtait pas le cas ; la puretŽ de la Place exigeait qu'Žtrangre aux contingences militaires, elle fžt respectueuse de leurs normes. Le plateau, inoffensif, n'en est pas moins solidement dŽfendu : la hauteur des remparts s'augmente de la profondeur du fossŽ qui, ˆ chaque extrŽmitŽ, plonge dans l'ab”me. Mais, sans raison (sans raison, vraiment ?), un escalier de pierre permet de descendre confortablement dans le fossŽ dont il annihile la valeur dŽfensive. Pourquoi ce passage ? Pourquoi conduit-il ˆ une ouverture pratiquŽe dans le soubassement du Donjon ? Pourquoi la galerie continue-t-elle en souterrain ˆ l'intŽrieur du rocher ? Pourquoi, aprs une longue marche obscure, se retrouve-t-on entre les deux enceintes, dans le couloir des prisons ?
Nous exultions : la Forteresse nous Žtait ouverte en permanence, de jour comme de nuit. Si la vieille Marie-Charlotte contr™lait l'accs officiel, nous avions notre porte nocturne et clandestine.
Dans la cour aux ch‰taigniers, nous nous penchions sur d'inquiŽtantes profondeurs, souterrains possibles, nŽcessaires, puisque la fermeture de la Citadelle l'obligeait ˆ s'ouvrir secrtement, ˆ se creuser de maints couloirs, discret contrepoint du thme principal.
Nous parcouržmes l'itinŽraire dŽjˆ connu, avant de rejoindre la CitŽ, ouvertement, par le chemin des touristes estampillŽs. En bas, la porte Žtait ouverte, au mŽpris de toutes les recommandations de la vieille Marie-Charlotte.
DŽsarroi.
Comment excuser le Vent ? Le chroniqueur, perplexe, contemple le dŽsordre qui rgne sur la table et dans la pice. Nombre de notes ont ŽtŽ balayŽes ou resurgiront plus tard. La gueule ouverte de la fentre en a happŽ plus d'une. Le chroniqueur a d'abord combattu : pinces ˆ linge, trombones, presse-papiers, remparts de livres. Le Vent trop fort, avec des bourrasques alŽatoires, l'a fait renoncer.
Mais ˆ la fin, s'exclame la Lectrice, d'o vient-il ce vent ? et ne peut-on fermer les fentres ?
C'Žtaient des vents, c'Žtaient de trs grands vents sur toutes faces de ce monde, de trs grands vents ˆ l'Ïuvre parmi nous..., cite le chroniqueur en guise de dŽfense, invoquant les Vents qui, dans un chapitre ultŽrieur, souffleront sur le plateau dŽsert de Montdauphin et se glisseront entre la Belle Espionne et l'Alligator.
Le Vent appartient ˆ cette histoire dont on cherche le hŽros : les espions ? l'un d'entre eux ? Vauban ? les forteresses ? le Lecteur ?... la Lectrice peut-tre. Le chroniqueur n'a pas fermŽ la fentre car les Vents s'agitent ˆ l'intŽrieur de la pice (ˆ l'intŽrieur de sa tte, souffle quelqu'un). Rien ˆ faire, qu'accepter leurs caprices, et les hasards de leurs coupures et raccords.
On arrive ˆ la Forteresse OubliŽe. Le petit cahier bleu est toujours lˆ, derrire le magnŽtophone, il ne s'est pas encore envolŽ. Ne pourrait-on essayer d'avoir fait exprs ? Qu'inventer ?... Voyons... Fabriquer une transition ˆ partir d'Entrevaux... Par exemple...
Ah oui c'est cela, branchons le magnŽtophone. Tiens ! Il tournait dŽjˆ. Tant pis !
Avec plus de logique qu'il ne para”t, les divagations antŽrieures et leurs circonvolutions, circonvallations autour de la place assiŽgŽe, investie peu ˆ peu avec une confusion feinte qui dissimule la progression mŽthodique des sapes et des tranchŽes, ont ouvert la brche (dixime temps de l'Attaque des Places). C'est par lˆ qu'on pŽnŽtrera dans la Forteresse OubliŽe, toujours prŽsente, toujours pesante de la masse de son inexistence... Pourquoi y entrer ? Elle n'est pas due ˆ Vauban, et ne nous apprend rien de lui. Pourquoi lui donner cette place centrale, dans le chapitre mŽdian ˆ partir duquel le livre se renverse, l'histoire se rŽsorbe ?
Les espions invoquent une opposition polaire entre la Forteresse OubliŽe et Entrevaux, la premire ayant servi longtemps de prison ˆ l'Alligator, tandis que la Belle Espionne Žtait enfermŽe dans le Donjon d'Entrevaux... Les espions s'abusent s'ils se croient les sujets de leurs aventures !... N'est-ce pas plut™t que, dans ce traitŽ des Disparitions, la Place centrale doit rester vide ? L'ingŽnieur de la Forteresse OubliŽe est inconnu et sera dŽsignŽ par "X", la localisation n'est pas donnŽe et l'analyse de la fortification n'apporte aucun ŽlŽment nouveau. Et pourtant, ce vide doit tre dit, ˆ la manire allusive ici ˆ l'Ïuvre. Ah ! La cassette est finie, il faut la changer. La transition n'est pas trop mal ficelŽe. La Lectrice sera contente, on croirait vraiment que la Forteresse arrive par nŽcessitŽ... Prenons le cahier bleu...
Prendre le cahier bleu et le dicter au magnŽtophone...
Pas si simple ! Plusieurs feuilles sont agrafŽes ˆ la premire page. Extraites d'on ne sait quelles archives, elles dŽcrivent une "premire visite". DŽcidŽment, les espions redoublent toujours ! En marge du texte, quelques lignes d'une autre Žcriture :
Les forteresses sont trop vivantes pour tre fixŽes, mme ˆ la colle forte du souvenir. La Forteresse OubliŽe change ˆ chaque approche. Entre son invention et son souvenir les rapports restrent incertains. Souvent, les espions s'Žtonnrent que la forteresse qu'ils visitaient fžt si peu semblable ˆ la Forteresse Souvenue. Ce pourquoi on donne ici la premire narration de la Forteresse.
Ce rŽcit aux Žgarements fastidieux ne sera pas reproduit. Le Narrateur se perdait dans les fragments d'un espace ŽclatŽ, sans jamais savoir o il Žtait, ni la place de cet endroit dans un espace insaisissable. Il allait et venait vainement ˆ travers sa peur, cramponnŽ au fil de son vertige. EmportŽ par les tourbillons de la Forteresse, il franchissait la montagne par un couloir souterrain. De l'autre c™tŽ, une nouvelle Forteresse s'Žtendait. Chacune ignorait l'autre, bien qu'elles se joignissent sur la crte qui s'Žlevait rapidement, comme pour se soustraire ˆ cette rencontre. Trs haut, le Narrateur apercevait des tours rectangulaires. Il avait renoncŽ ˆ monter vers ces "solitudes inaccessibles".
On citera seulement les dernires lignes :
Je gagne le portail de fer pour jouir du contraste entre l'abandon d'en-haut et la rigueur d'en bas. Lˆ, les portes blindŽes battantes ou jetŽes ˆ terre, les fils Žlectriques pendants, les remparts effondrŽs et les escaliers ruinŽs, tout dit la rupture de la Forteresse avec ses origines et fonctions Žtatiques. Ici, elle n'a pu s'en dŽlivrer. Les portes de fer fra”chement repeintes sont closes, saturŽes de verrous. De petites fentres carrŽes montrent les dents de leurs barreaux neufs. Il y a quelque chose ou quelqu'un et, regardant ensuite du fond de la vallŽe, je verrai un homme, vtu d'un habit bleu, pressŽ contre les barreaux. Le dernier prisonnier de la Forteresse abandonnŽe ?...
Le texte se termine sur cette interrogation. Aujourd'hui, au jour de la deuxime visite, si l'on apercevait cet homme, on se demanderait s'il n'est pas l'ultime gardien d'une forteresse oubliŽe de tous et de lui-mme, claquemurŽ et barricadŽ en bas, ayant renoncŽ ˆ penser ˆ ce qu'il y a en haut que ses yeux ne voient pas ˆ cause de la falaise, et dont son esprit a perdu le souvenir. Avec le soin extrme qu'attestent les verrous, il garderait son propre poste de garde. Il garde, et il regarde, de l'autre c™tŽ des barreaux, un souvenir perdu.
Nous ne v”mes pas l'homme en bleu. Voulions-nous vraiment le voir ? Sommes-nous seulement descendus jusqu'au portail de fer ? L'homme en bleu aurait ŽtŽ ce gardien dŽrisoire mais, au jour de la narration, qui appartient ˆ un autre calendrier, ˆ un autre univers, il Žtait bien "le dernier prisonnier de la Forteresse abandonnŽe", le Narrateur lui-mme qui s'est vu, accrochŽ aux barreaux, surveiller la route par laquelle il arrivait.
Fantasme carcŽral ! briser la prison du miroir, s'enfermer mille fois dans les dŽbris Žtincelants. Se libŽrer par ubiquitŽ, par multiplication. "Mes prisons sont ma libertŽ", disait celui ˆ qui l'un des Žclats montrait le bas de la Forteresse, et lui-mme emprisonnŽ.
Lorsque plus tard d'obscurs souvenirs nous guidrent vers la Forteresse, nous la trouv‰mes toute autre que la Narration la dŽcrivait. Les "altitudes inaccessibles" s'abaissaient ˆ fr™ler la vallŽe. Pourtant, la Forteresse ne s'Žtait pas renversŽe, tte en bas, comme cet arbre droit rvŽ auquel un jour quelqu'un a failli se pendre, affolŽ par la fort embrasŽe qu'il cachait. Non, on ežt dit, s'il avait vraiment fallu dire, que la Forteresse avait grandi, dŽpassŽ le premier repli de la montagne, gravi les pentes, atteint le plateau supŽrieur que la premire visite n'avait pas souponnŽ, o elle s'apaisait en une lente effusion horizontale... Notre folie Žtait trop haute pour s'arrter aux "altitudes inaccessibles".
La Forteresse enfiŽvrŽe Žtait devenue torrent. Les flots de pierres, s'arrachant ˆ la vallŽe, se prŽcipitaient vers le ciel avec une impŽtuositŽ croissante, remontaient la crte et emplissaient tout l'espace libre du plateau. Ce torrent, l'inverse d'un torrent, charriait de la matire ˆ la place de lumire, escaladait au lieu de dŽgringoler, et offrait l'apparence d'une immobilitŽ totale...
Mais reprenons du dŽbut, sinon le Lecteur n'y comprendra rien.
La Forteresse OubliŽe.
Deuxime visite.
Nous arrivons par le c™tŽ franais... Nous ? Elle et lui, la Belle Espionne et l'Alligator, Vauban et Marie¥Charlotte, le deuxime Narrateur et le premier, le manuscrit et le Lecteur, le conteur et la Lectrice... Nous, qui vous voulez, ˆ condition d'tre deux, seuls, et attendus par la Forteresse. Le banal pronom "personnel" est ici un duel, premire personne d'un pluriel conditionnel ˆ deux d'une grammaire qui se cherche, mode hypothŽtico-pathŽtique, temps de ce qui est en train de dispara”tre.
On a beau tirer la langue, le Lecteur la tire dans l'autre sens. On dira "nous", et comprenne qui peut.
Nous arrivons, toujours par le c™tŽ franais.
A quelque hauteur, de dŽcevants casernements, anodins parallŽlŽpipdes posŽs au flanc de la montagne, cachent qu'il y a une forteresse. On passe cent fois sans la deviner. Si on vient d'Italie, en descendant le Col, on a une vue, ˆ peine plus excitante, du rempart sur la crte et des tours carrŽes qui la dominent. Comment accŽder ˆ une forteresse qu'on ne voit pas ? Nous refusons la fatigue d'une pŽnible marche ˆ pieds et cherchons, c™tŽ italien, un chemin pour l'automobile. Sans cette paresse, nous ne trouverions rien. La Forteresse, offusquŽe de nos efforts suants, se replierait sur elle-mme, se dŽrobant ˆ une convoitise malsaine... Etre assez l‰ches pour ne pas l'Žtrangler, et assez rŽsistants pour que ne nous noient pas les vagues vertes des arbres qui roulent sur les pentes, effacent les chemins... Routes ŽtrŽcies entre les p‰turages jusqu'au cul-de-sac du hameau abandonnŽ. Ruisseaux de bitume aux tra”tres affluents, dŽbouchant soudain dans le canal de la Nationale.
Chemins de terre qui peu ˆ peu se terrent sous les buissons... Aprs dix Žchecs, une piste se dŽcide enfin ˆ monter devant nous. Nous la suivons, dubitatifs, elle monte, certes, mais chaque virage l'Žloigne du lieu supposŽ de la Forteresse. Nous tirons des bords, ˆ l'allure lente imposŽe par la chaussŽe, calculant tout. Soudain, dans une clairire, nous voyons (regarde lˆ, ˆ droite) un camping-car anglais arrtŽ, faussement insignifiant, indice attendu de la proximitŽ de la forteresse (de mme qu'une corneille rencontrŽe au milieu d'une fort indique le voisinage d'une vieille tour).
L'encouragement vient ˆ point car nous avons encore perdu notre mission d'espionnage, depuis que nous ne savons plus contre qui la Forteresse a ŽtŽ construite.
La Premire Narration n'abordait pas la question ; il allait de soi que la Forteresse, franaise aujourd'hui, l'avait toujours ŽtŽ, protection de la vallŽe (et des chemins qu'elle ouvre) contre d'improbables excursions savoyardes.
Mais la galerie de canons tourne leur gueule vers le c™tŽ franais. Mais c'est par lˆ que la Place est imprenable, dŽfendue par le prŽcipice alors que vers l'Italie les accs sont en pente douce. Mais elle n'est pas marquŽe dans le rŽpertoire des forteresses franaises...
Nous ne savons plus de quel c™tŽ de la frontire nous sommes, et s'il y a une frontire. Reste-t-il de la place pour des espions ? Heureusement, le vŽhicule anglais, et son dessein supposŽ de surveillance, nous rendent au sentiment de notre identitŽ. Nous ne nous arrtons pas ˆ sa nationalitŽ. Tout est devenu si flou que rien ne pourrait nous surprendre, pas mme la dŽcouverte de contre-espions serbo-croates, tapis sous le feuillage, avec de longues moustaches et un chapeau de feutre gris. Si la forteresse n'est ni franaise ni italienne, pourquoi ne serait-elle pas l'enjeu d'une dispute entre l'Angleterre et la Serbie ? Ces Anglais sont suspects parce qu'ils doivent l'tre. Notre progression tranquille serait guettŽe de toutes parts. Des radars embusquŽs nous suivraient des yeux. Depuis le matin, un curieux trafic d'hŽlicoptres emplit le ciel et, la nuit prŽcŽdente, n'avons-nous pas ŽtŽ interpellŽs par les gendarmes ?
Nous continuons. Quelques centaines de mtres plus loin, un Žboulement obstrue la route juste ˆ la sortie du virage. L'automobile aux aguets Žtait prte ˆ tout, elle dŽrape mais s'immobilise. Nous devinons : l'Anglais, innocemment assis dans son fauteuil pliant, est lˆ pour vŽrifier que le pige a happŽ nos corps, dŽchiquetŽs au fond du prŽcipice, enfermŽs dans "la carcasse calcinŽe de l'automobile" (Rapport de l'agent anglais, agrŽmentŽ d'une mention marginale Ð clichŽ journalistique, paragraphe "imprudence de touristes" en tout petits caractres ˆ la page 7).
Demi-tour difficile et passage ˆ toute vitesse devant le camping-car dans lequel une feinte bobonne communique fŽbrilement avec les quartiers gŽnŽraux. Nous roulons, attentifs. Un chemin appara”t, presque parallle ˆ la route, ce qui, ˆ la montŽe, le rendait invisible.
Il aspire l'automobile, et nous nous surprenons tout ˆ coup ˆ longer un ouvrage fortifiŽ, profond fossŽ derrire lequel s'alignent de puissantes casemates couvertes de gazon. Nous y sommes. Mais o sommes-nous ? La Premire Narration ne signalait pas ce long fossŽ qui ne s'intgre pas ˆ la description de "la forteresse" (les guillemets commencent ˆ voleter autour de nous).
O qu'il soit, l'obstacle est infranchissable. Derrire, lˆ o le plateau s'inflŽchit en une brutale descente, de terribles grilles, armŽes de pointes acŽrŽes, prennent la suite du fossŽ. Ces poignards obliques semblent rouillŽs du sang des assaillants, transpercŽs par leur assaut trop impŽtueux. Craintifs, nous remontons vers l'automobile. Aprs avoir calŽ plusieurs fois, la machine refuse de dŽmarrer, sabotŽe peut-tre. Nous la quittons et continuons ˆ pied. Au bout du fossŽ, un autre, perpendiculaire et strictement identique.
Nous marchons sans comprendre comment le plateau et "la forteresse" se combinent. OrientŽe contre l'Italie, la fortification est conventionnellement enterrŽe. Le dessin d'ensemble est gŽomŽtrique. Rien ne rappelle "la forteresse", prise dans les lignes schisteuses de la montagne. Est-ce une dŽfense de "la forteresse" italienne pour en commander les hauteurs ? Sommes-nous au contraire devant la vraie forteresse, franaise alors, dont "la forteresse" serait seulement un ouvrage infŽrieur, la protŽgeant de la vallŽe ? Mais peut-tre sont-elles deux, deux forteresses, italienne en bas, franaise en haut, deux places qui se tournent le dos sans pouvoir se battre, de sorte qu'une armŽe italienne pourrait tre arrtŽe d'un c™tŽ de l'Žperon rocheux derrire lequel seraient immobilisŽes les troupes franaises...
Nous accŽlŽrons le pas. Cette face, plus exposŽe aux intempŽries, Žclate de partout. Le talus effondrŽ montre les murs Žpais des casemates, jusqu'au prŽcipice o le fossŽ se jette. Un pont-levis oblique et vermoulu enjambe la cascade sche, nous sommes dans la place. Un nouveau talus casematŽ, un deuxime, que franchissent des souterrains transversaux. La construction est ancienne et colossale.
Elle nous fait songer ˆ ce que la veille nous avons dŽcouvert dans la vallŽe italienne symŽtrique : b‰timents gigantesques parcourus de routes, rempart si large qu'il porte dans ses flancs un chemin pavŽ o les paysans garent leurs charrettes... Et au-dessus, un village, entortillŽ de fossŽs, de forts, d'enceintes, en sorte qu'on ne sait jamais si l'on est ˆ l'extŽrieur ou ˆ l'intŽrieur. On est dehors sans sortir, on sort sans tre entrŽ. Nous avions pŽnŽtrŽ dans le rempart, dŽpassŽ les voitures. L'obscuritŽ d'une galerie absorbait la lumire de la lampe de poche ; un petit cercle jaune marchait devant nous, frileux, ayant renoncŽ ˆ Žclairer le chemin.
Ce tunnel, assez large pour qu'une automobile y roule ˆ son aise, Žvoquait des crimes, des rglements de compte silencieux, des expŽditions douteuses. Dans tout le village, misŽrable et dŽsert, aucune rue n'Žtait aussi bien tracŽe et dallŽe que cette avenue close. Les ruelles rabougries ˆ peine pavŽes bordaient des masures ˆ la crasse moyen‰geuse, devant lesquelles quelques idiots nous avaient regardŽs passer de leurs yeux vides. Auberge dŽserte et laborieusement accueillante. Une fois encore nous Žtions seuls dans la salle ˆ manger. Depuis combien de temps, toutes les tables Žtaient-elles apprtŽes, le couvert mis sur des nappes blanches ? A chaque instant, une sonnette retentissait, marquant l'ouverture de la porte du bar que nous ne voyions pas s'emplir de crŽatures patibulaires, bruyamment entassŽes dans cette petite salle qu'il fallait traverser pour sortir...
Une angoisse de plus en plus pŽnible naissait du dŽfilŽ de ces images sordides sur l'autoroute souterraine qui Žpuisait nos pas privŽs de repre. Et lorsqu'un monumental escalier nous fit dŽcouvrir, au niveau infŽrieur, un boulevard pareil au n™tre (et sans doute d'autres Žtages encore redoublaient-ils ces tunnels), l'angoisse fit place ˆ une fuite rapide qui, le lendemain, le Col montŽ et descendu, nous jette ˆ nouveau dans ces constructions dŽmesurŽes. L'esprit refuse d'imaginer qu'un jour des troupes aient ŽtŽ assez nombreuses pour les occuper toutes. On quitte le militaire pour le mŽtaphysique...
Turin, rŽfŽrence obligŽe, Turin duelle, Turin aux nuits sŽparŽes, Turin crŽpusculaire, Turin ratŽe, Turin la vengeance, ombre de petite fille au cerceau sur une avenue dŽserte... Des armŽes de figurants n'empliraient pas ses places, si grandes que les automobiles se perdent sur ces mers immobiles o les jettent les canaux d'avenues si larges que leur lit para”t toujours ˆ sec, mme aux heures d'embouteillage. Les piŽtons n'ont pas envie de rire du dŽsespoir des machines : perdus sous les vožtes d'arcades surdimensionnŽes, ils ne voient personne et croient que tous les autres ont fui ˆ l'annonce d'une catastrophe dont chacun (chaque un qui marche) n'aurait pas eu connaissance. La ville, construite pour elle-mme, prŽsente la sagesse du minŽral.
Ces pensŽes nous font conclure prŽmaturŽment que, ˆ cause de sa redondance, la forteresse o nous sommes est italienne. Tout en rŽflŽchissant, nous arrivons au second talus intŽrieur. Un portail devant nous. PoussŽ par hasard ou par jeu, il s'ouvre sur un souterrain qui s'enfonce en pente douce. Nous avanons prudemment au milieu des Žboulis, inquiets du froid obscur et de la disparition du rond lumineux qui marquait l'entrŽe. Devant, tout est noir et incomprŽhensible...
Enfin, ˆ notre droite, une lueur indique l'extŽrieur. Nous faisons surface du c™tŽ franais, trs bas dŽjˆ par rapport au plateau. Un petit b‰timent borde le prŽcipice. Ses fentres permettent de se pencher pour regarder en contre-bas : nous apercevons quelques constructions mais "la forteresse" reste invisible, aussi loin que le regard descende. Impatients, nous reprenons le souterrain et la sombre plongŽe.
Elle conduit ˆ des casemates accrochŽes au prŽcipice. Une devinette inscrite sur le mur : "Fort Moyen". C'est donc qu'on se trouve entre un Fort "supŽrieur", les constructions du plateau, et un "infŽrieur", probablement "la forteresse" dont les "altitudes inaccessibles" effrayrent le premier Narrateur.
Nous ne voulons pas de plan. L'irrŽalitŽ ne se reprŽsente pas. Le Lecteur cherchera en vain des illustrations ou des croquis. Cependant, nous faisons semblant de dessiner un schŽma. Sinon, le territoire bouderait et refuserait de nous perdre. Sans l'illusion que le promeneur s'illusionne, l'espace reste inerte. C'est pourquoi nul ne se perdra s'il renonce ˆ l'usage des cartes. Il faut savoir quelle route prendre pour constater son absence. Celui qui s'abandonne au grŽ des courants, ne ressentira pas l'insŽcuritŽ voluptueuse de l'Žgarement. Pour tre vaincu, on doit lutter !
Inventons des cartes si elles manquent, imaginons des marques pour que leur disparition ou, au contraire leur survenance incongrue, montrent que l'on s'est perdu. On arrivera ainsi ˆ errer, par temps calme, sur l'autoroute la plus rectiligne.
Aussi, nous crayonnons des croquis, plaons le "Fort Moyen" sur la courbe de la montagne et affectons de raisonner pour exciter la forteresse ˆ nous duper. Le souterrain nous avale ˆ nouveau. Plus proche de la falaise, il s'Žclaire par intervalles.
Nous Žteignons la lampe qu'il faut mŽnager et atteignons un Žtroit passage maonnŽ qui franchit deux prŽcipices : les bords du plateau, peu ˆ peu rapprochŽs, finissent par se joindre sur cette arte qui domine Žgalement les deux versants. La galerie couverte est percŽe de meurtrires ambivalentes. A son entrŽe, comme un vestibule, une salle ronde trouŽe d'embrasures dirige ses feux dans les deux directions. La dŽfense s'inverse : dirigŽe en haut contre le c™tŽ italien, elle se retourne contre le franais. Ici, au point d'inflexion, le contr™le est total.
PassŽe la galerie, le souterrain devient couloir, au rez-de-chaussŽe d'une construction rectangulaire dont l'amŽnagement interne est confus. Le toit en terrasse domine et protge de ses parapets l'arrivŽe d'un chemin qu'un pont escamotable sŽpare de la galerie couverte. Ce pont, coulissant sur des rails, s'enfonce dans la falaise pour couper le passage, dŽfendu au-dessous par une enfilade de casemates. Sans nous attarder davantage ˆ leur clair-obscur, nous dŽgringolons la pente dans l'espoir de rencontrer enfin "la forteresse".
Un pont-levis dŽtruit nous arrte. Nous apercevons en bas des b‰timents trop lointains pour tre identifiŽs dans l'aveuglante lumire caillouteuse. Nul souterrain ne venant nous tirer d'affaire, nous remontons avec efforts le fleuve de chaleur qui dŽvale la montagne, traversons la galerie couverte et nous arrtons dans la salle ronde de l'ambivalence. Nous en savons assez, il est temps de rŽflŽchir ˆ la nature de la forteresse.
Peu importe la date des travaux et leur nationalitŽ. Quand Vauban tresse sa fameuse couronne de fer, la vallŽe est savoyarde (et, pour cette raison, il la ferme en aval par de puissants ouvrages). Ensuite, elle passe ˆ la France, bien avant l'annexion de la Savoie et de Nice... Nous refusons de questionner l'Histoire, servile bavarde toujours prte ˆ jacasser. C'est la forteresse et son silence, que nous interrogeons. Ici, dans cette pice singulire, Žpicentre du tremblement de pierre qui a jadis secouŽ la montagne, nous commenons ˆ voir les choses avec les yeux de la forteresse.
Ses immensitŽs maonnŽes forment un ensemble dont les exigences apparaissent. L'IngŽnieur a cherchŽ l'absolu, une forteresse qui se garde de tous c™tŽs et ne soit vulnŽrable d'aucun, o tous les dŽcrochements du terrain et les niveaux de la construction se rŽpondent et se protgent.
Il y aurait eu un IngŽnieur. Appelons-le "X" pour lui ™ter sa nationalitŽ et parce que cet anonymat convient ˆ l'indiffŽrence de l'Histoire. X est chargŽ d'ingŽnier une forteresse qui verrouille la vallŽe. Non loin du col, un Žperon rocheux la rŽtrŽcit. Sagement, X commence ˆ arpenter, ˆ mesurer, ˆ tirer des plans, ˆ brouillonner l'emplacement et la disposition des ouvrages. Le Fort InfŽrieur (que nous n'avons pas vu, nous reprenons la description de la Premire Narration), le Fort InfŽrieur est Žvident : utiliser le repli de la falaise pour y adosser la construction, protŽgŽe par le prŽcipice dont on renforce les dŽfenses. Mais la forteresse est borgne ; ne voyant que le c™tŽ franais, elle court le risque d'tre attaquŽe par dessus la crte. Pour Žviter cette menace, on occupe l'autre versant, en traversant la montagne par un tunnel qui dŽbouche sur un nouveau fort. La crte, restŽe sans dŽfense, inquite les deux constructions ; on la fortifie.
Et ce sont les remparts scandŽs de tours carrŽes ("altitudes inaccessibles") pour garder d'en-haut les deux fortifications qui se gardent.
La forteresse mange son ingŽnieur, dŽvore son plan, se dŽvore elle-mme et grossit sans cesse. Les projets dŽrapent les uns sur les autres ! chaque dŽfense est un nouvel enjeu qu'il faut dŽfendre. Le Fort InfŽrieur est dŽjˆ devenu un monstre, mais le monstre a peur ! plus haut, s'Žtend un vaste plateau d'accs facile. X pourrait dŽtruire l'arte par laquelle on passe du plateau aux hauteurs de la forteresse. En effet, le danger est minime, les ouvrages sont en contre-bas et en dŽvers : du canon, tra”nŽ lˆ-haut ˆ grand peine, ne pourrait les battre. Mais X refuse cette solution trop facile. La forteresse emballŽe lui a fait perdre la tte. La construction est dŽjˆ tellement Žnorme et compliquŽe, ramifiŽe sur des centaines de mtres en longueur et en hauteur, qu'elle doit tre un chef d'Ïuvre. Toute menace, ŽventualitŽ de menace, soupon d'ŽventualitŽ, doivent tre exclues. X n'a plus le choix. La Forteresse SupŽrieure enveloppe le plateau de son ŽnormitŽ gŽomŽtrique, permise et exigŽe par le terrain. Ouvrage banal de contr™le d'une position dominante.
Souvent par ici, Vauban a rencontrŽ ce problme d'une place commandŽe par des hauteurs proches qu'on ne peut raser et qui appellent la protection. Il a gŽnŽralement ŽvitŽ le perfectionnisme ; il savait que, dans la fortification, le militaire est inessentiel. Aussi, se contentait-il de couvrir les chemins de ronde pour les soustraire ˆ la vue et de creuser quelques charmants souterrains.
X ne le sait pas. Il ferme le plateau, l'entoure de fossŽs, enterre plusieurs rangs de casemates. Paradoxalement l'ensemble devient plus vulnŽrable : le passage central qui n'a pas ŽtŽ dŽtruit conduit dŽsormais aux deux forteresses ! Il est trop tard pour faire sauter l'arte puisqu'elle assure l'indispensable liaison entre le Haut et le Bas, trop loin cependant pour la dŽfendre.
Appara”t alors l'hybride Fort Moyen qui couvre l'arte de ses ouvrages multiples. Les embrasures opposŽes symbolisent la duplicitŽ de la Forteresse et de son IngŽnieur. X ne sait plus par qui il est commanditŽ, de qui il doit se protŽger. Perdant pied devant les exigences de la Forteresse, X trompe son Etat, dupe son contribuable et se leurre lui-mme ! la forteresse absolue est un Žchec, la structure ne peut pas fonctionner. La longueur des distances et la hauteur des dŽnivelŽs empchent les communications. Les cheminements en lacets, lents, exposŽs ˆ la vue et au feu de l'ennemi, interdits par la neige, demandent ˆ tre doublŽs par le grand souterrain qui lie les Forts SupŽrieur et Moyen. Mais si l'assaillant y entre, la forteresse est ˆ lui.
Et malgrŽ ce risque acceptŽ, la circulation interne demeure difficile. Combien de temps la nouvelle d'une attaque mettrait-elle pour tre connue ˆ l'autre extrŽmitŽ, y dŽclencher la mobilisation et l'envoi de renforts ? On imagine les rondes des sentinelles et la course de relais des messages. La Forteresse ressemble ˆ ces animaux prŽhistoriques dont la taille Žtait si grande et le systme nerveux si faible que les prŽdateurs les dŽvoraient ˆ moitiŽ avant qu'ils commencent ˆ rŽagir.
Pour tre opŽrationnelle, la Forteresse exige des milliers d'hommes, et du matŽriel de guerre en quantitŽs correspondantes. Aut Caesar, aut nihil. Toute puissante ou nulle. Elle sera nulle. X comprend que la forteresse est si parfaite que son inefficacitŽ est absolue. Devenue le centre du monde sans que le monde le sache, elle a implosŽ. X devrait asservir le monde pour que la Forteresse soit justifiŽe et possible... Elle est vaine. X ayant ŽtŽ esclave des apparences militaires de la Fortification, la Forteresse n'a pas hŽsitŽ ˆ se falsifier. Trop forte, elle s'est transformŽe en faibleresse. Une nuit d'extase mŽtaphysique, X saisit le rapport, jamais ŽlucidŽ, entre l'essence et l'apparence des choses : l'essence se rŽvle par l'hypertrophie des apparences. C'est l'hyperbole, non la nŽgation, qui fait dispara”tre la rŽalitŽ phŽnomŽnale des choses... X, probablement fou ˆ ce stade, exulte que ce principe d'irrŽalitŽ s'inscrive dans la montagne. X ne dira pas son secret, il mŽnagera une allusion au cÏur du dispositif de dŽfense. Il ouvre une brche qui annihile toute la fortification : un chemin de terre sort de l'enceinte et descend vers la vallŽe, sans qu'aucun rempart, redoute ou retranchement ne monte la garde. Au-dessus, les grilles effroyables et le fossŽ ; au-dessous, les dŽfenses prolifŽrantes du Fort Moyen. Entre les deux, ce chemin non protŽgŽ, improbable, posŽ lˆ en hommage ˆ la nature, dŽsormais philosophique, de la Forteresse.
Avec la mŽticulositŽ des fous, X dissimule son crime, Il explique au GŽnŽral que, trop parfaite, la Forteresse est imparfaite. L'ennemi ne l'attaquera pas et choisira une autre vallŽe dont les dŽfenses seront moindres. Un point faible attirera l'ennemi et permettra ˆ la Forteresse de remplir son r™le. J'appelle cela, dit-il, le principe du paratonnerre. Le GŽnŽral le fŽlicite chaudement et lui recommande de prendre soin de sa santŽ.
X revient alors ˆ la Forteresse InfŽrieure. Il conoit les escaliers embo”tŽs, le cache-cache des souterrains, les jeux de lumire et la chambre du Forgeron de Lune. Sur la crte, il construit une petite pice, semblable ˆ une cabine de pilotage, o l'on aurait envie d'Žcrire sur la Vie, l'Histoire, l'Amour, l'Amort, la Mour, tandis qu'une Renarde perdrait ses pas au long des escaliers, dŽcrivant dans l'espace le labyrinthe dŽpourvu de sens qu'Žcrirait la plume...
DŽsarroi.
Une note griffonnŽe sur la couverture du cahier bleu :
L'histoire n'est-elle pas finie, maintenant qu'elle a dit la Forteresse OubliŽe ? L'oubli ne s'Žpand-il pas partout, opaque et froide vapeur, effaant les figures et aussi les silhouettes ? Le manuscrit continue cependant, route dans l'Žpaisseur de la brume, lignes sensibles mais sans rŽalitŽ, sans avant ni aprs. Les promeneurs perdus ignorent le paysage (marais ? steppe ? quelque chose d'horizontal en tous cas, vide et silencieux). Qui marche sur ce chemin ? Moi seul ? Personne au bord, pas une maison, pas un feu, pas un lieu, qui puisse avoir vu.
Quelque chose s'est passŽ au cours du chapitre prŽcŽdent. C'est le soir ˆ prŽsent. Le vent faiblit. Le calme saisit la table o les derniers papiers frŽmissent. L'heure du reflux. La mer se retire, emportant les ch‰teaux de cartes. Montdauphin seul nous sŽpare de la fin. Le fleuve des aventures, torrent bondissant aux bras emmlŽs s'est Žlargi et ralenti. A peine s'il coule encore... Montdauphin ou le ratage parfait, c'est le titre Žcrit en travers de la page. On revient ˆ Vauban qu'on n'a pas quittŽ. C'est l'avant-dernier acte, tous les fils finissent de se nouer, immobilisant le Lecteur dans le fauteuil de sa lecture dont le dŽlivrera le cinquime acte.
Le chroniqueur aimerait Žchapper ˆ Montdauphin, pressŽ de voir tomber le rideau sur l'apothŽose de Vauban, cŽlŽbrŽe par les applaudissement de la Lectrice dont il espre le suffrage. Mais il faut remonter les ressorts dramatiques, dŽtendus par le troisime acte. L'Allusion aussi respecte ses rgles de composition.
D'ailleurs, Montdauphin ne sera pas difficile ˆ transcrire. Une liasse de feuilles s'est prŽsentŽe. Des heures, nous err‰mes par les chemins couverts et les fossŽs... Cela ressemble ˆ un rŽcit, Žcrit par nos espions ou en leur nom, il suffit de le suivre.
Des heures, nous err‰mes par les chemins couverts et les fossŽs, essayant de faire le tour de la Place. Jusqu'ˆ la nuit, nous arpent‰mes, perdant nos mesures au long d'un trajet qui ne se boucle pas mais se double, se triple, ˆ l'image de ces labyrinthes circulaires dans lesquels le voyage d'un point ˆ un autre de la pŽriphŽrie, lorsqu'il est possible, emprunte des arcs de cercle concentriques et brutalement interrompus, ce qui oblige ˆ changer perpŽtuellement d'orbite ; la circonfŽrence est alors une notion dŽpourvue de sens puisqu'on ne peut la mesurer : les chemins suivis, les distances, ne disent rien du pŽrimtre.
Nous cherchions les limites d'une steppe infinie, avec son herbe rase et sche, les contreforts dŽnudŽs du plateau, ces buttes rondes de poudingues que n'Žgaye nulle vŽgŽtation. Les remparts, les fossŽs se succŽdaient, comme des dunes dans le dŽsert, qui ne marquent rien, qui ne comptent pas, transition entre deux autres dunes... Au matin suivant, nous Žtions ˆ nouveau au travail, armŽs de plans et de cartes qui ne parvenaient pas ˆ se projeter sur le terrain. Aprs un deuxime tour, presqu'aussi incertain que le premier, nous nous rŽsolžmes ˆ suivre la visite guidŽe, pour que quelqu'un mettre de l'ordre ˆ notre place. C'est dire notre dŽsespoir, et le degrŽ de lassitude que nous avions atteint !
Nous Žchouions ˆ nous matŽrialiser dans cette structure, ˆ la fois trop pleine et trop vide ; nous restions incapables de sentir l'‰me de cette forteresse dont on ne sort jamais, tant elle multiplie ses dehors, et les dehors des dehors, pour augmenter la profondeur du front : courtine - fossŽ - tenaille - fossŽ - rŽduit de demi lune - fossŽ - demi lune - fossŽ - lunette - fossŽ - chemin couvert - fossŽ... N'en sortant plus, nous ne pouvions y pŽnŽtrer... De temps en temps, une joie sans suite : cet escalier qui conduit aux greniers-Žcuries et dŽcrit un arc dont la courbure asymŽtrique est d'une puretŽ extrme... fossŽ - rempart - fossŽ - rempart... un petit souterrain au tracŽ dŽlicieusement arrondi franchit l'enceinte pour rejoindre une batterie extŽrieure... fossŽ - fossŽ - fossŽ - fossŽ... dans l'axe du bastion central, une galerie s'assombrit en pente douce. Plus de cent mtres passent avant qu'un escalier (un large escalier de bois qu'un systme de ressorts et de contrepoids permettait de manÏuvrer) retourne ˆ la surface, dans le dehors le plus lointain du Front d'Eygliers.
Nous reconnaissons la Lunette d'Aron (qui plus tard deviendrait, dans les rves, un lieu dŽcisif). Ses murs avaient dŽfiŽ l'escalade et il n'y avait pas la moindre porte. Pas de communication non plus entre le rŽduit de sžretŽ et le reste de l'ouvrage. Nous avions admirŽ cette tour parfaitement ronde, construite d'un granit rose qui ne se rencontre dans aucun autre b‰timent de la Place, ni dans aucune montagne de la rŽgion.
La tour est plus qu'ˆ demi enterrŽe, de sorte que son diamtre para”trait disproportionnŽ ˆ sa hauteur, si elle n'Žtait couverte d'un toit conique d'ardoises grises. Bibelot prŽcieux et isolŽ, elle offrait un contraste saisissant avec la gŽomŽtrie gŽnŽrale de la Place...
Mais ces instants de plaisir se dissipaient vite, sans adoucir le sentiment de frustration qui nous poussait ˆ nous acharner, ˆ prendre l'automobile pour faire le tour de l'enceinte, ˆ la laisser, ˆ gravir des bastions toujours semblables, cherchant une surprise.
La monotonie du front bastionnŽ en faisait un plan-relief ˆ l'Žchelle de deux pour un, illustrant le "systme de Vauban". L'Art avait disparu derrire l'application des rgles. Cela aurait suffi ˆ nous chagriner et ˆ nous faire fuir devant ces alignements ˆ la manire des Flandres dont nous ne voulions rien savoir. Mais nous restions ! Quelque chose n'allait pas. Montdauphin, on le sait, est l'extrŽmitŽ d'un plateau, entre le Guil et la Durance : de trois c™tŽs, il domine la plaine par d'importants prŽcipices. Mais du quatrime, lˆ o la pente est faible et bossillŽe, on est renvoyŽ aux fronts de plaine et au "systme".
Montdauphin appartient aux trois quarts aux forteresses de montagne et pour un quart au "systme", sans tre ni l'un ni l'autre. Notre dŽsarroi Žtait causŽ par la perte des repres qui nous auraient perdus. La dŽmesure nous Žtouffait, nous Žtreignait, nous Žteignait.
DŽmesure de l'espace : dimensions du plateau, profondeur des prŽcipices, souffle perpŽtuel de mille vents maudits, vastitude des paysages que l'on aperoit de cette terrasse naturelle...
DŽmesure du temps : les travaux, ˆ peine commencŽs par Vauban, se poursuivent sous Louis XV et s'achvent ˆ la fin du dix-neuvime sicle. Rien n'est vraiment imputable ˆ Vauban sauf l'idŽe, poursuivie par des gŽnŽrations d'ingŽnieurs. Lorsqu'en 1860, on dŽclare la Place "achevŽe", beaucoup de choses manquent encore.
Montdauphin n'a aucun sens. La Place aggrave la sur-fortification de la frontire Sud-Est. A l'Žpoque, cette frontire, dŽfendue par de hautes montagnes aux passages difficiles, se garde toute seule, diffŽrant de la frontire Nord-Est par les reliefs autant que par les masses politiques en prŽsence. C'est pourquoi nous l'aimions et elle nous aimait. Mais Montdauphin n'avait rien ˆ voir avec notre frontire. C'Žtait une erreur, un plan dont la localisation aurait ŽtŽ mal orthographiŽe.
Vauban se sert de la fiction savoyarde pour justifier ses projets et obtenir des crŽdits. Peut-tre ˆ l'occasion de la visite qu'il a faite ˆ Turin avec Louvois pendant une pŽriode d'alliance, a-t-il mis Monsieur de Savoye dans son jeu, obtenant qu'il montre les dents et grogne parfois pour accrŽditer l'idŽe d'une menace savoyarde. Celui-ci, alliŽ douteux, double d'intŽrt, encore plus de nature, Žtait homme ˆ accepter. Gr‰ce ˆ ce plan, il Žchapperait ˆ la mesquinerie de son destin politique en jouant ˆ l'Histoire. Bien sžr, des accords de ce genre ne laissent pas de traces dans les archives diplomatiques, il faut les lire dans le paysage : les rares forteresses d'Outremonts ont ŽtŽ faites ou remaniŽes par Vauban afin de justifier celles qu'il construirait de ce c™tŽ-ci des Alpes. Il resta six semaines prs de Monsieur le Duc de Savoye, ˆ visiter ˆ sa rŽquisition les places de Verrue, Verceil et Turin dont il fit des dessins pour S.A.R. qui en fut si contente... (archives de la Guerre). S.A.R. avait raison d'tre contente !
Turin, douze bastions royaux soigneusement agencŽs qui en 1706 rŽsisteront victorieusement ˆ l'armŽe franaise ! Saint Simon dŽplore que le Roi n'ait pas confiŽ ce sige ˆ Vauban : puisqu'il [le Roi] avait fait la faute autrefois de le prter ˆ M. de Savoye pour fortifier Turin, il Žtait bien naturel de le choisir pour en faire le sige (MŽmoires, tome 5, p 169).
Exilles aussi, perfectionnŽe et renforcŽe par Vauban, Exilles que nous dŽcouvririons quelques jours plus tard, dressŽe au milieu de la vallŽe de la Doria Riparia (qu'on aimerait traduire par "rivire dorŽe " et qu'une fois encore, nous ne verrions pas Žpouser le P™ ˆ Turin, dŽcidŽment impitoyable). D'aval et d'amont, s'Žlvent deux faades d'une beautŽ stricte, tandis que les flancs bourgeonnent de constructions superposŽes, fouillis de protections latŽrales et de b‰timents de service Žvoquant une gravure romantique (Ch‰teau, dit sa lŽgende)... Ah ! les faces d'Exilles dans le soleil couchant des Forteresses... Ah ! la rectitude de la ligne, imperceptiblement courbŽe (un angle si obtus qu'ils para”t plat), dont on renonce ˆ faire partager l'Žmotion au Lecteur. Qu'il y aille ! D'aval, le pont-levis conduit ˆ un portail de fer, non seulement clos mais scellŽ ˆ la pierre. En amont il n'y a pas d'entrŽe. Tout serait fermŽ, comme pour signifier que nous avions abusŽ des Forteresses et que la route ˆ prŽsent allait au cÏur de l'Europe o nous attendaient d'autres hypothses d'inexistence. Nous aurions trop explorŽ, et la Belle Espionne serait lasse. L'Alligator, accrochŽ au prŽcipice, descendrait dans le fossŽ en arc de cercle qui prŽcde l'avant-fort. Derrire l'oreillon du bastion ("grattez toujours les bastions derrire l'oreille''), il trouverait l'habituelle porte ouverte et dŽciderait, crŽpuscule oblige, de
***
Ici s'arrte la narration. On se croirait dans un roman moderne. La plume a attirŽ la foudre ou, trop lasse elle aussi, a renoncŽ... Les espions ont disparu devant Exilles au conditionnel. Ils ont ŽtŽ pris par une organisation rivale et pourrissent maintenant, l'une ici, l'autre lˆ, dans les cachots fermŽs de trop rŽelles Forteresses. Leur image a ŽtŽ gommŽe par la brume ˆ la faveur de laquelle Vauban est en train de s'enfuir : ils savaient de lui que, puisqu'on ne peut Žviter de laisser des traces derrire soi, l'art de l'effacement consiste ˆ faire de fausses traces...
Mais le Lecteur, et surtout la charmante Lectrice, resteront perplexes : quoi qu'il soit advenu aux espions, ils sont partis sans achever leur mission ; ils abandonnent les lecteurs au milieu du dŽsert de Montdauphin, avec Vauban sur les bras. Et Vauban pse lourd (un homme de mŽdiocre taille assez trapu, Saint-Simon, Tome 1, p 88). Vauban ne s'Žvanouira pas si le chapitre ne se ferme pas, si tout n'est pas dit de ce qui est nŽcessaire ˆ cet effet : le rituel de la disparition doit tre "scrupuleusement exŽcutŽ".
Avec quoi combler le trou qui a englouti les espions et nous sŽpare encore du chapitre final ? Le texte s'est interrompu. Aucun des papiers qui tra”nent encore ne parle plus des espions. Les tiroirs sont vides ; les armoires de ce ch‰teau o nos espions avaient, un instant, pris leurs quartiers, solidement closes sur leur fant™me. Le manuscrit va rester inachevŽ ; il ne mŽritera pas le nom qui doit tre le sien un jour, "le manuscrit oubliŽ du ch‰teau perdu". S'il ne se termine pas, le "Ch‰teau perdu" le refusera. Il n'y aura pas eu d'espions, de frontire, de Vauban, de Marie¥Charlotte, ni de Forteresses... Or les Forteresses sont lˆ. Certains en ont vu. C'est donc que le manuscrit se sera terminŽ, que le transcripteur, sorti de son r™le instrumental, sera devenu acteur : il aura repris le fil de la dŽmonstration, heureusement esquissŽe dans les pages prŽcŽdentes et il l'aura tirŽ (ˆ quel prix ?) jusqu'ˆ la fin du chapitre.
Il ne sera pas allŽ ˆ Montdauphin, il n'aura pas farfouillŽ dans Exilles, aujourd'hui restaurŽe et ouverte au tout-venant, ni fouillŽ les auberges ˆ la recherche de tŽmoignages ou de notes abandonnŽes. Ces recherches auraient ŽtŽ inutiles car "les lieux ne survivent pas aux cieux" (archives privŽes).
Il inventera. Il inventera pour reconstituer, tant mal que pire, ce qui aurait pu tre la suite du chapitre de Montdauphin, Montdauphin sans espions, mort de solitude. Il y parviendra ˆ cause de la Belle Espionne dont la pensŽe le trouble, et qu'on lui pardonne d'avoir parlŽ de ce qu'il ne conna”t pas !
O en sommes-nous ?... Exilles... L'Alligator pŽnŽtrant au conditionnel dans l'avant-fort, la lassitude de la Belle Espionne... Non, ils ont disparu...
Avant, il faut reprendre avant... Ah ! la fiction savoyarde, Turin, douze bastions royaux. C'est cela.
Les faits dŽmontrent la complicitŽ de Vauban et de Monsieur de Savoye. Cette entente rŽpond ˆ l'objection du Lecteur qui croit voir venir une digression historique destinŽe ˆ fournir de la copie jusqu'ˆ ce qu'on puisse dŽcemment finir le chapitre. Cette entente est importante au raisonnement : gr‰ce ˆ elle, Vauban peut sur-fortifier la frontire, la sur-falsifier suivant une courbe exponentielle dont Montdauphin mme n'est pas le maximum, la courbe tendant vers l'infini.
Tout cela est terriblement embrouillŽ et le style affreux.
Le dŽcollage est difficile. Il aurait fallu Žcrire d'abord, au lieu de dicter directement au magnŽtophone des phrases encore confuses. C'est ce qui Žtait prŽvu, mais le transcripteur ne sait pas Žcrire, et d'ailleurs, dans tout le ch‰teau, on ne trouve plus une seule plume, le vent les a envolŽes, et le temps presse, tout doit tre fini avant le jour qui fera s'Žvanouir les fant™mes.
Tant pis ! Que la Lectrice soit indulgente ˆ ce dŽbut laborieux ! Le transcripteur Žtait engagŽ pour une t‰che limitŽe et simple : lire, avec le plus d'ordre possible, des documents prŽparŽs ˆ l'avance. A part les caprices du vent et la soif (qu'il suscitait ?), le travail avanait bien. Et voilˆ qu'il faut dire, rŽflŽchir, former les phrases dans sa tte avant de les prononcer...
Reprenons.
On comprendra Montdauphin lorsqu'on aura saisi la vraie nature des rapports entre la France et la Savoye (ah ! c'est dŽjˆ mieux !). L'hypothse est que Vauban s'est assurŽ le concours de Monsieur de Savoye pour inventer une feinte menace. Mais, dira le Lecteur aux aguets, bien dŽcidŽ ˆ ne pas permettre au transcripteur les raisonnements Žquivoques qu'il a dž supporter jusqu'alors, mais que faites-vous de la campagne de 1704 ? Vous oubliez l'invasion de la Provence par Monsieur de Savoye passŽ dans la coalition qui unit toute l'Europe contre Louis XIV. Ne prouve-t-elle pas que la menace savoyarde est bien rŽelle et que, si Vauban a voulu jouer au plus malin, il a perdu ?
Le coup est bien portŽ, mais, tirŽ trop vite, il manque de force. Le Lecteur n'a pas examinŽ tous les faits, recherchŽ tous les documents, analysŽ la campagne dans ses dŽtails, ni les pŽripŽties du sige d'Entrevaux (encore Entrevaux ! On reviendra donc toujours ˆ Entrevaux et ˆ l'ombre de Marie¥Charlotte ?).
Lorsqu'on lit le rŽcit du sige d'Entrevaux (par exemple dans l'excellent opuscule du brave Docteur Michel), on n'est frappŽ, ni de la vaillance des dŽfenseurs (pourtant bruyamment exaltŽe par l'auteur, entrevalais lui-mme), ni de l'excellence de la fortification (que l'amateur s'attend ˆ voir cŽlŽbrŽe), ni de la science militaire des assiŽgŽs ou des assaillants (ils font ˆ peu prs n'importe quoi, de manire purement dŽmonstrative). Non, ce qui Žtonne, c'est la facilitŽ avec laquelle la situation se renverse, transformant en vainqueurs hŽro•ques des Entrevalais aux abois.
Une pluie soudaine sauve Entrevaux, jette les bourgeois ˆ l'assaut de 1'armŽe savoyarde ("la sortie hŽro•que"), surprise en plein sommeil, taillŽe en pices (on relvera quatre morts sur le terrain !), et mise en dŽroute au milieu de la nuit. Ce qui surprend, c'est l'insouciance des Savoyards : le camp n'est pas gardŽ ; pas une sentinelle, ni le moindre retranchement. Tout le monde dort tranquille. Les chefs semblent avoir reu l'assurance de ne pas tre attaquŽs. En effet, la garnison militaire d'Entrevaux ne leur fait pas la guerre. Ostensiblement, elle s'est retirŽe des opŽrations et, abandonnant la ville et ses remparts, enfermŽe dans la forteresse quÕil ne fallait pas laisser dŽgarnie afin que la citŽ ne soit pas prise ˆ revers par sa propre Citadelle. La Contardire, le gouverneur, confie la dŽfense de la ville aux milices bourgeoises, mal armŽes et notoirement inoffensives. Les Savoyards ont de bonnes raisons pour dormir tranquilles.
L'attitude curieuse du gouverneur lui vaudra d'tre accusŽ de trahison. L'annŽe suivante, une mŽchante affaire l'oppose ˆ l'Žvque, CŽsar de Sabran. Le contentieux, relatif ˆ la rŽparation du corps de garde de l'une des portes de la ville, dŽgŽnre. La porte (c'est la "Porte d'Italie") jouxte la cathŽdrale. L'Žvque s'en autorise pour dŽclarer son accord nŽcessaire pour les moindres travaux. La Contardire passe outre, envoie les maons effectuer la rŽparation (en fait, un tout petit travail de routine). Les gens de l'Žvque les attaquent. Les maons se dŽfendent. Pour mettre fin ˆ la bastonnade, la Contardire dŽpche la garde et met les valets en prison. L'Žvque excommunie promptement le Gouverneur et, pour se justifier auprs de Versailles, lui reproche de n'avoir pas dŽfendu la ville pendant le sige. La Contardire persiste. Vauban, aussit™t prŽvenu, intervient avec force auprs du Ministre de la Guerre (lettre ˆ Chamillart du 4/5/1705) et on contraint l'Žvque ˆ reculer et ˆ faire sa paix avec le Gouverneur. Pourtant, la Contardire n'est pas un ami de Vauban, et les liens officiels entre les deux hommes (qui ne se sont jamais vus) n'expliquent pas cet appui rŽsolu.
Le lecteur est-il convaincu que le sige d'Entrevaux prouve la complicitŽ entre Vauban et le Duc ?
Non ? Pas encore ? Alors, voyons la suite de l'affaire.
Aprs avoir ŽtŽ bousculŽe par surprise (par tra”trise mme, comme des figurants de thމtre qui se font tirer dessus par des fusils chargŽs ˆ balle alors qu'ils auraient dž l'tre ˆ blanc), l'armŽe savoyarde n'essaie pas de se reformer, ni de reprendre le sige. Elle prend la fuite, abandonnant ses bagages, hŽsite un instant en arrivant ˆ Thouet, et court jusqu'ˆ Nice o, ulcŽrŽe, elle s'enferme dans la Citadelle.
Aurait- elle pu se retrancher ˆ Thouet, et de lˆ repartir ˆ l'attaque ? A une quinzaine de kilomtres d'Entrevaux, Thouet ferme, en Savoye, la vallŽe du Var. Mais Thouet n'est pas, n'a jamais ŽtŽ une place-forte. Le village en a l'allure, ˆ mi-pente de la falaise ˆ laquelle il s'accroche, mais les fortifications qu'on a cru voir d'en bas sont des maisons qui grimpent les unes sur les autres et s'arrtent toutes au bord du prŽcipice, faisant l'effet d'un rempart en surplomb. Voilˆ Thouet ! Aucune pensŽe fortificatrice n'a mis ˆ profit un site et une disposition exceptionnels, plus favorables encore qu'Entrevaux.
Le Ch‰teau des Templiers o nos espions de frontire avaient Žtabli leur base n'a de la forteresse que l'Žpaisseur de ses murailles dans lesquelles se perdra ce manuscrit. Ses jardins suspendus, la terrasse couverte d'o l'on surveille l'unique rue du village, la source dans sa grotte de mousse, la tour elle-mme o se niche une petite pice circulaire, tout dŽnie au Ch‰teau le moindre caractre militaire. Il ne contr™le pas la vallŽe, il regarde le paysage, hŽsitant perpŽtuellement entre les eaux grises du Var et la ligne de pins sur la crte voisine, peinture japonaise matŽrialisŽe dans l'espace. Le Ch‰teau ne commande mme pas l'entrŽe du village ! La vožte qui le traverse est depuis trs longtemps doublŽe d'un autre accs, en contre-bas, pour faciliter la circulation que coupait tous les soirs la fermeture rituelle de la grande porte.
La diffŽrence entre Thouet et Entrevaux illustre la nŽgligence savoyarde. Une pensŽe militaire aurait inspirŽ de tout autres actions. Jamais la Savoye ne s'est prŽoccupŽe de la vallŽe du Var.
Ds lors, le "glorieux sige" est facile ˆ reconstituer. N'est-il pas clair que, conformŽment aux accords passŽs entre Vauban et le Duc, La Contardire et le marquis de Senantes ont rŽglŽ le scŽnario ? Les troupes franaises restent dans la Citadelle que personne n'attaque sŽrieusement, et les Savoyards dŽfilent sous les remparts de la citŽ, faisant beaucoup de bruit des quelques coups de feu inoffensifs ŽchangŽs avec les bourgeois d'Entrevaux. Pour Žviter les accidents, la Contardire a fait enlever les canons des remparts. Le carnaval doit durer assez longtemps pour que les renforts franais permettent aux Savoyards de lever le sige. Tout est prŽvu ˆ l'avance et il n'est pas Žtonnant que d'insistantes rumeurs de trahison se soient faites entendre.
Mais les bourgeois sont victimes de l'illusion thމtrale, ˆ la manire de ces paysans qui, ˆ la fin de la pice, bondissent sur scne pour pendre l'acteur qui jouait "le mŽchant". On a dŽjˆ signalŽ la mŽgalomanie des Entrevalais : imbus de leur mission de place-frontire, et pŽnŽtrŽs de chauvinisme micro-local, ils trouvent dans la mollesse des assaillants l'occasion de s 'affirmer et d'entrer dans l'histoire, et font irruption sur la scne o ils n'Žtaient pas attendus.
L'orage (une pluie soudaine) a permis aux Savoyards de suspendre le sige. Les bourgeois d'Entrevaux, excitŽs et ŽchauffŽs par les coups de feu et le bruit des pŽtards, saisissent l'occasion enfin offerte d'affirmer leur vocation tragique et nationale et d'avoir l'air de quelque chose aux yeux des femmes et des jeunes filles dont ils attendent les doux transports (op. cit. qui calcule grossirement les naissances survenues neuf mois aprs !), revanche longtemps rvŽe contre les militaires qui, dans cette ville de garnison, accaparaient l'attention des belles. Un peu saouls peut-tre, les Entrevalais dŽcident "la sortie hŽro•que" dont on a dŽjˆ vu les rŽsultats.
Le lecteur maussade doute-t-il encore ?
Un dernier argument alors, aprs lequel on l'abandonnera ˆ son esprit chagrin. Quittons la tactique et ses hasards pour la stratŽgie : pourquoi les Savoyards mettent-ils le sige devant Entrevaux ? La Provence est entirement dŽgarnie de troupes franaises. Aucune fortification digne de ce nom ne sŽpare Nice de Marseille ouverte comme un village. Une escadre anglaise assure la protection navale. Sans fatigue ni danger, les Savoyards, en passant par la plaine c™tire, prendraient Marseille et y causeraient les Žnormes dŽg‰ts redoutŽs par le Gouverneur de Provence. Charles-Quint l'a fait ˆ deux reprises, dans des conditions beaucoup moins favorables. Et, au lieu de cette fulgurante percŽe qui ouvrirait la vallŽe du Rh™ne, s'emptrer dans la vallŽe du Var ! se tra”ner sur ses mauvais chemins ! mettre le sige devant Entrevaux !
Difficile de combiner un plan de campagne aussi inefficace. Il a fallu bien de la ruse pour arriver ˆ s'enliser ainsi ˆ quelques kilomtres de la frontire, au dŽbouchŽ de deux cols par lesquels viendraient les renforts franais. Ce plan est vraiment la dŽmonstration militaire la plus inoffensive qui ait jamais ŽtŽ conue. La moindre excursion de Barbets fait cent fois plus de dŽg‰ts.
Entrevaux en sort grandi, serrure de sžretŽ, place inexpugnable. On a bien fait de la construire, l'argent n'a pas ŽtŽ dŽpensŽ pour rien. Il faut verrouiller de mme toutes les portes des Alpes, dŽbloquer les crŽdits, achever Montdauphin, la pice ma”tresse du systme, celle qui rendra inutile toutes les autres. Vauban proteste contre la rŽticence des Bureaux ˆ engager les frais de Montdauphin : moyennant Montdauphin, on pourra supprimer les autres places et faire des Žconomies !
Montdauphin est ainsi un artifice du second ordre, artifice d'artifice. Simulant une menace savoyarde, Vauban entreprend la frontire (... mais une fois, il est nŽcessaire de faire une frontire en ce pays-ci, 5/1/1693) dont le dispositif appelle la superfortification de Montdauphin, couronnement et substitution, affirmation et nŽgation, maximalisme architectural et nŽant militaire.
Jamais plus de deux bataillons n'ont cantonnŽ ˆ Montdauphin, et au plus fort de sa puissance, la Place compte quatre cents hommes. Il aurait ŽtŽ superflu d'en mettre plus car Montdauphin ne connut pas la guerre. L'ennemi ne vint pas. Il n'exera aucune menace et personne ne l'attendit jamais. TerminŽe en 1860, la forteresse continua son inexistence, traversa sans le moindre incident la premire guerre mondiale et, lorsque l'Histoire songea enfin ˆ elle, ce fut pour lui signifier son congŽ. La forteresse vit un jour le feu ! Un tranquille matin de Juin 1940, un vague avion italien lana (ou perdit ?) une bombe au-dessus de Montdauphin. Aprs deux cent cinquante ans de sommeil, l'ennemi vient, contre lequel on a ŽdifiŽ la Place. Il la trouve telle qu'elle a toujours ŽtŽ, en dehors du coup. Et la bombe, la bombe unique, seul coup de feu jamais reu, tombe par hasard sur l'Arsenal qui regorge de munitions et le fait sauter ! Explosion ! Feu d'artifice ftant la sortie de l'Histoire d'un lieu qui n'y est pas entrŽ !
L'ennemi n'avait pas rendu visite ˆ Montdauphin qui ne l'invita pas. La Forteresse n'Žtait pas pour lui. Elle n'Žtait pas non plus pour les militaires franais qui n'en firent rien, ni pour les habitants civils qui ne vinrent jamais, malgrŽ les efforts pour les attirer. L'enceinte enclot un dŽsert qu'il faut peupler, tandis que, d'habitude, une ville se fortifie pour garantir ses habitants et leurs richesses. Ici rien ˆ dŽfendre. Le seul habitant est le Vent qui erre inlassablement sur le plateau, agitant sa perpŽtuelle insomnie. Vauban cherche ˆ attirer des civils, s'acharne, obtient pour eux franchises et privilges, prŽvoit dans le plan tout un quadrillage de rues et construit mme une Žglise. Pourquoi cette obstination ? Pourquoi s'encombrer de civils qui gneraient les opŽrations militaires ? La rŽponse est dans le site. Vauban ayant fait du plateau une forteresse, les dimensions de celui-lˆ dŽterminent la surface de celle-ci. Plusieurs kilomtres carrŽs de dŽsert sont enfermŽs dans l'enceinte, dŽfiant l'Ïil et la raison. Les dŽfenseurs dŽmobilisŽs ne s'identifient pas ˆ leur fonction, puisqu'ils n'ont pas le sentiment de protŽger quoi ou qui que ce soit, pas mme eux, ŽparpillŽs sur une Žtendue Žnorme et abstraite.
Une ville civile emplirait ce vide trop allusif et justifierait la forteresse de l'intŽrieur en lui donnant quelque chose ˆ dŽfendre. L'Žchec est total. En 1790, soixante treize citoyens actifs ! En 1841 (effectif maximum), la population est de six cent soixante neuf habitants (669) dont deux cent quatre vingt deux (282) militaires, auxquels il faut ajouter leur famille. La rŽalitŽ para”t se venger de Vauban. Montdauphin demeure une abstraction, un plan-relief inanimŽ, au civil comme au militaire, suscitant le doute et le soupon. Les contemporains flairent une bizarrerie. Les Bureaux s'opposent au financement et au commencement des travaux ; les ingŽnieurs, dŽsemparŽs, laissent commettre d'incroyables malfaons. Et, de l'autre bord, Vauban tempte, s'agite, bouscule, en appelle au Roi pour conduire l'affaire au point de non-retour o l'inertie suffira ˆ lui assurer un dŽveloppement autonome.
Aujourd'hui, les rares maisons sont dŽlabrŽes ; les rues ignorent le goudron ou le pavŽ ; le vent y soulve des tourbillons de poussire blanche. La belle allure de l'H™tel du Gouverneur rend plus sensible la tenue nŽgligŽe de la "Place Vauban", grand terrain vague sans ornement, entre les remparts et les maisons. De lˆ part la rue unique aux b‰timents dŽpourvus d'ŽlŽgance, en grande partie inhabitŽs. A peine un dixime de l'espace est amŽnagŽ. Des colonies de vacances et des maisons de retraite pour militaires arrivent ˆ grignoter encore un peu de terrain. On atteint ainsi le quart de la superficie. Quant au reste, il est vide. On a tentŽ de l'occuper en plantant : les arbres rabougris meurent avant d'avoir pris racine, ˆ cause de la sŽcheresse du sol et de la violence des vents... La Place ensablŽe ne conna”t ni l'homme, ni le militaire, ni l'Etat. Elle s'ignore elle-mme. Sa raison est l'Histoire : Montdauphin est lˆ pour dire ˆ l'Histoire qu'elle n'existe pas. La forteresse-fant™me est NŽgation, DŽfi, lancŽ par Vauban non seulement ˆ son temps, mais au Temps en gŽnŽral.
Le monde existe parce qu'on croit ˆ son existence. Encore a-t-on gŽnŽralement des excuses. Ici, Vauban a supprimŽ les prŽtextes, privŽ la rŽalitŽ de crŽdibilitŽ en donnant ˆ voir quelque chose de si absurde que l'irrŽalitŽ de la RŽalitŽ devrait transpara”tre.
Cela n'a pas rŽussi. L'Histoire est fine joueuse et gagne souvent, mais Vauban lui Žchappe encore car il se moquait des gŽnŽrations futures. Il ne visait qu'ˆ tre en rgle avec lui-mme. IrrŽvocablement, il Žtait intŽgrŽ ˆ son temps, il n'y avait pas d'issue : il fallait donc nier le temps de l'intŽrieur. Vauban ne pensait pas non plus aux gŽnŽrations prŽsentes qui, prŽcisŽment Žtaient prŽsentes quand il fallait s'absenter. MalgrŽ l'envie qu'il pžt parfois en Žprouver, il ne partagea son secret avec personne car ce combat ne souffrait pas qu'on en explicit‰t les rgles ni qu'on en comment‰t les mouvements, sous peine d'en faire une simple pŽripŽtie du prŽsent. Vauban Žtait seul pour perdre une partie qu'il feignait de vouloir gagner. Cette falsification suprme ne pouvait s'avouer. Vauban mourrait de ce silence. Montdauphin n'est pas une erreur. On n'admirera jamais assez l'astuce et la malice avec lesquelles Vauban assure, au-delˆ de lui, le succs de Montdauphin, piŽgeant les ingŽnieurs ultŽrieurs au problme insoluble et gŽomŽtriquement captivant de la dŽmesure. La nŽcessitŽ, purement formelle, de mettre ˆ profit un site apparemment favorable, mais en fait impropre ˆ cause de la pente dŽsastreusement douce qui descend sur Eygliers, interdisait de jamais arrter les travaux. Le site, trop favorable pour tre abandonnŽ par les ingŽnieurs, Žtait trop vicieux pour que la dŽfense en fžt jamais satisfaisante.
Quelque jugement qu'on porte sur la fureur de nŽant qui anime Vauban, quelque mŽpris ou pitiŽ que l'on ressente devant la vanitŽ de son action, quelque moquerie dont on le cingle sous prŽtexte que l'Histoire a fait de lui ce qu'elle a voulu, on doit cŽlŽbrer Montdauphin et les vertus du ratage. Pour son malheur, Vauban avait rŽussi beaucoup de choses. Certaines lui donnrent du plaisir, d'autres furent d'ennuyeux pensums, toujours la rŽussite vint mettre un point final ˆ l'Ïuvre, la tuer pour l'inscrire dans le registre de l'histoire. En fin de compte, rŽussir Žtait trop l‰che. Il fallait attirer les Vents, leur ouvrir des passages, leur Ždifier des temples, les exciter pour que leur souffle emporte l'histoire. Les mille Vents maudits de Montdauphin rient de Vauban avec Vauban.
DŽsarroi
Il est temps ˆ prŽsent de conclure et de faire dispara”tre Vauban ˆ la suite de nos espions. Sa vie et leurs voyages dŽlimitent l'espace de la disparition. Fausses traces, oubliŽes derrire eux ˆ dessein, pour rendre impossible non seulement la poursuite, mais aussi - et surtout - le retour.
C'est l'Art des Falsifications, allusivement exposŽ ici.
Inscrire dans l'espace, Žcrire dans la page, crier dans la glace, pour cacher dans les lieux que rien, ni personne, n'a jamais eu lieu, et sauver ainsi son secret de la traque de l'histoire, chasseur de ttes, machine ˆ remonter les pistes, ˆ constituer des itinŽraires... Puisqu'on ne lui Žchappe pas, on l'affolera, on l'Žgarera jusqu'ˆ ce qu'elle dŽfaille de vertige. On smera les faux indices aprs lesquels elle courra en haletant, en s'Žtouffant.
Ainsi, dans un roman policier bien organisŽ, le narrateur dŽrgle les dŽductions des lecteurs afin que leur zle de chasseurs trop pressŽs ne les prive pas des plaisirs de la poursuite. DŽjouons les lecteurs en leur exposant un crime qui n'a pas ŽtŽ commis, bien que tout l'entourage en soit suspectŽ.
Crime parfait : la fausse victime a mis sa mort en scne pour dispara”tre. Ceci constitue le crime rŽel devant le "Tribunal de l'Histoire" auquel ni les enquteurs, ni les lecteurs, abusŽs par des indices trop nombreux pour douter du crime apparent, ne tra”neront un coupable qu'ils ne souponnent pas.
Faibleresses de Vauban et Forteresses des rves, ces leurres peuvent s'avouer ˆ prŽsent. Il est trop tard, les radars sont saturŽs, la trace de l'avion est perdue, les ttes chercheuses ne rencontrent rien qui fasse exploser leur charge d'histoire.
L'Histoire ne peut rentrer bredouille. Sous peine de se nier et de dispara”tre, elle doit, ˆ tout prix, rapporter quelque chose Ñ elle est lˆ pour a, c'est sa "mission historique". Si la proie lui Žchappe, elle trichera, comme ces pcheurs malchanceux qui recourent, sur le chemin du retour, au marchand de poissons. Il arrive, amusante mŽsaventure produite par l'Žtourderie du pcheur, la malice du marchand ou la rupture d'un stock, que l'homme caoutchoutŽ rapporte du torrent un kilo de harengs sŽchŽs, ou, des Žcueils marins agrippŽs de crabes algueux, une demi-douzaine de truites saumonŽes ! A la diffŽrence du pcheur, l'Histoire ne craint pas le ridicule. Elle a raison : les poissons dans l'estomac du convive, les preuves sont dŽtruites.
On ne peut rŽpondre ˆ une falsification que par une falsification supŽrieure. Mais duper pour duper ne serait qu'esthŽtisme. Abandonner la forme, abuser l'Histoire par des histoires, voilˆ le vrai baroque, le baroque baroque, baroque de fond, baroque mŽtaphysique.
A tromper l'Histoire, on ne gagne rien. Non, mais on arrive ˆ perdre, ˆ se perdre, car chacun est l'histoire. En dŽroulant derrire soi les tapis rouges des fausses pistes, on s'interdit de revenir et de savoir par o l'on est venu. On est perdu, enfin perdu, dans la fort des repres et la jungle de poteaux indicateurs en proie ˆ une prolifŽration anarchique.
Tout est prt. A la satisfaction du Lecteur, Vauban va finir de dispara”tre. Comme dans une tragŽdie classique, tous les personnages auront ŽtŽ ˆ leur destin, l'Alligator, la Belle Espionne, Vauban...
L'astucieuse Lectrice proteste que le compte est faux.
Comment ? il n'y a pas le compte ? L'addition est pourtant juste !... Quoi ? L'auteur ? Quel auteur ? O a-t-elle vu un "celui-qui-dit-je" ? L'auteur n'existe pas. Il n'y a personne, pas mme une convention littŽraire, ˆ peine un manuscrit "oubliŽ dans un ch‰teau perdu" qu'on ne va pas faire dispara”tre alors qu'il est dŽjˆ oubliŽ... Alors ? Qui reste-t-il en trop ? Le Lecteur ? Quel Lecteur ? C'est un artifice de style. S'il s'incarne et rŽcrimine, c'est la faute de la charmante mais na•ve Lectrice. Qu'elle se dŽbrouille avec lui. Il est des souterrains dont on ne revient pas, des prŽcipices, des balcons sans rambarde au dessus de l'ab”me d'o la chute, automatique et immŽdiate, ne donne pas le plus petit scrupule. Personne n'y pouvait rien, savez-vous ? La liste est ˆ la disposition des lectrices.
Non, dŽcidŽment, le compte est juste. Vauban est entrŽ, il va sortir. Les espions sont venus, ils sont partis. Il est temps d'ouvrir le chapitre final.
Mais comment passer outre au froncement de sourcil de la trop maligne Lectrice qui s'arrte et s'irrite ? Que lui dire ? Alors, ˆ elle d'expliquer. Ses paroles seront fidlement reproduites.
A elle :
Etonnante demande ! Il faut dire pour le manuscrit ce que tout le monde a dŽjˆ compris : il reste quelqu'un, Marie¥Charlotte, Marie-point-Charlotte. Quant ˆ Marie-tiret-Charlotte, elle ne compte pas. Mais Marie-point-Charlotte (c'est ainsi qu'elle est lue depuis sa premire apparition) n'est pas une figurante ! Il ressort du texte que sans elle, il n'y aurait pas Entrevaux, sans Entrevaux, pas d'aventures, pas d'espions, pas de Vauban et, partant, pas de manuscrit. La dŽdicace ne trompe pas. Marie-point-Charlotte n'est pas une simple fausse trace. Axe invisible, elle centre tous les ŽlŽments de ces confuses anecdotes. Alors qu'est-elle ?
Qui est-elle ? Est-elle ? Poser la question ne renvoie pas ˆ des songes Žvanouis. Marie-point-Charlotte n'a-t-elle pas toujours ŽtŽ absente ? La disparition ш laquelle Vauban, durement, secrtement, consacrait ses stratŽgiesÑ n'est-elle pas sa nature mme ? La falsification est essentielle ˆ Marie-point-Charlotte.
IrrŽelle Marie¥Charlotte ! Paradoxale inexistence, tellement concrte, si charnelle... "Un souffle d'‰me aux troublants contours", aurait dit Vauban quelque nuit, dans le langage prŽcieux de la galanterie du temps, en caressant sa peau qu'il n'avait pas besoin de toucher pour tre en Žmoi. La pensŽe y suffisait... A faire l'amour aux nuages, Vauban aurait fini, un matin, par s'Žveiller seul, Marie¥Charlotte ŽvaporŽe, ou plue, emportŽe par le vent sans laisser de trace ni de souvenir, pas plus que le nuage qui Žtait lˆ, un instant avant, dans l'angle supŽrieur droit de la fentre, n'en a laissŽ dans le ciel. On sait qu'il y a eu un nuage, c'est tout, juste une idŽe qui dŽjˆ doute d'elle-mme... Vauban s'Žpuisait ˆ sortir d'une rŽalitŽ ˆ laquelle Marie¥Charlotte n'appartenait pas, comme un qui, enfermŽ dans une tour, cherche ˆ s'Žvader pour rejoindre le nuage qu'il a aperu. Certes, le nuage est ˆ l'extŽrieur, mais ce n'est pas le mme extŽrieur que celui qu'atteindra peut-tre le prisonnier...
Voilˆ toute leur histoire, contenue d'ailleurs dans le manuscrit, si on le lit attentivement. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il refusait d'admettre que Marie¥Charlotte pos‰t problme : elle fait partie d'un ordre d'irrŽalitŽ qui rend nulle toute disparition. L'addition Žtait juste, dans une autre arithmŽtique.
Ces choses, cependant, devaient tre dites, elles le sont.
Retournons au manuscrit.
Inutile de raconter la vie de notre anti-hŽros : les cent trente actions de guerre, quarante-huit siges, cent soixante fortifications (trois cents disent les thurifŽraires), les voyages, les correspondances, les Žcrits, les distinctions reues, les coups donnŽs, les opinions des contemporains, tout ce solennel appareil des biographes concerne un Vauban solaire, marionnette qui s'agite sur la scne de l'Histoire, tandis qu'un Vauban nocturne, le vrai, en tire les ficelles.
A quoi ressemble-t-il ? Saint-Simon en trace un portrait devenu classique :... un homme de mŽdiocre taille, assez trapu, qui avait fort l'air de guerre, mais en mme temps un extŽrieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et fŽroce. Il n'Žtait rien moins. Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare mŽnager de la vie des hommes ("vous savez combien il est admirable dans le soin qu'il prend des hommes", Žcrit aussi SŽvignŽ, 22/10/1688), avec une valeur qui prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. Et le mŽmorialiste conclut, avec la malice qu'on attend de lui : Il est inconcevable qu'avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prter ˆ rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu'il fit l'amitiŽ de Louvois et du Roi (MŽmoires, Tome 4, p 88). Ce portrait est prŽcieux, car Saint Simon, il l'indique au passage dans le tome 5, n'a pas connu Vauban, ne l'a pas rencontrŽ ni personne qui t”nt ˆ lui. C'est un tableau par ou•-dire, une peinture des apparences. Elles sont flatteuses car le Duc est assez fin pour deviner le dualisme de cet homme et le faire ressortir. Mme lorsque Vauban met la perruque et l'habit de cour (on le voit, ainsi dŽguisŽ en chien habillŽ, dans les factums des peintres officiels du rŽgime), il n'arrive pas ˆ cacher qu'il a une ‰me. Lebrun l'a bien saisi, dans une aquarelle en demi-teintes, cadrŽe trs prs comme une photographie d'identitŽ, prenant le visage et le haut des Žpaules. La perruque, presque blanche avec des reflets gris et dorŽs, sort en partie du champ. Elle s'arrte aux Žpaules et la figure n'est pas mangŽe par la fausse crinire. Le visage est lŽgrement tournŽ vers la droite et la lumire vient en frapper le front. Les yeux, gris bleu ou gris vert, sont soulignŽs par l'Žclairage qui gomme presque les sourcils.
Ce sont des yeux calmes, tournŽs vers le peintre sans le voir, un peu voilŽs, regardant la vague lointaine des rves. La bouche, la lvre supŽrieure rentrŽe, l'infŽrieure saillante, esquisse une moue, les muscles contractŽs sur le secret qu'elle ne dira pas.
Sous l'homme public, Vauban transpara”t en filigrane, Žtranger aux importants de son temps, tant par son allure que par son caractre, et mme par ce qui lui est le moins personnel, sa naissance (Vauban, qui s'appelait Leprtre, Žtait du Nivernois ; s'il Žtait gentilhomme, c'Žtait bien tout au plus, Tome 4, p 391). Il ne frŽquente pas la cour, la croise ˆ peine lorsque le Roi conduit en fol‰trant de pleines "carrossŽes de dames" assister ˆ la prise d'une ville. Ce marquis de Vauban n'est pas un "petit marquis". Aux ruelles des fausses belles de Versailles, il prŽfre la grande route. Frontires obligent, il voyage plus que quiconque.
Deux mouvements contraires : la concentration sur les quelques kilomtres carrŽs de Versailles du pouvoir, des nobles, des dames, des finances, des intrigues de plus en plus introverties, et, ˆ l'inverse, cette force centrifuge qui pousse Vauban dans la brousse des provinces, espaces ˆ demi-vierges, aux trois-quarts sauvages, qui ne connaissent la grandeur royale que par des ou•-dire incertains qui ne touchent point.
Les distances ne s'Žvaluent pas en kilomtres parcourus, qu'il faudrait d'ailleurs avoir la patience de calculer. 1669 par exemple : des Flandres (Ath, Dunkerque), Vauban passe outremonts (Pignerol) puis gagne la Provence (Antibes, Toulon), file en Roussillon (Perpignan, Collioure, Villefranche) pour retourner en Artois (Douai, Arras, BŽthune), soit environ quatre mille kilomtres... En 1679 : Franche ComtŽ- Provence- Roussillon- Franche ComtŽ- Alsace- Nord... 1702 commence Outremonts (Cazal la lointaine, Pignerol) continue en Provence, retourne ˆ Paris, repart pour la Franche ComtŽ, l'Alsace et remonte en Flandres...
Arrtons-nous lˆ. Gr‰ce pour le Lecteur qui tourne sur son atlas comme un toton malade ! Qu'il se souvienne, lui qui a beaucoup lu, des descriptions horrifiŽes et des effrois de Madame de SŽvignŽ ˆ propos des expŽditions aventureuses de Versailles en Provence (pourtant, la meilleure ligne de transport de l'Žpoque !). Stanley et les explorateurs les plus audacieux oseraient ˆ peine entreprendre le voyage ! Qu'on se rappelle le mauvais Žtat des routes (lorsqu'il y en a) et l'indigence des moyens de locomotion. On franchit ˆ cheval cinquante kilomtres dans la journŽe, cent au maximum, lorsqu'il y a de bons relais et qu'on sacrifie tout ˆ la vitesse. Vauban a rarement la chance de courir la poste ; le plus souvent ˆ l'Žcart des grands itinŽraires, il se tra”ne sur des sentiers ˆ peine muletiers, accompagnŽ d'un guide et d'un interprte. Sans parler des auberges douteuses (o il est rare de trouver une Demoiselle ŽgarŽe), ni de l'hospitalitŽ pesante et approximative des gentilshommes campagnards (chambre enfumŽe o, de la nuit, les punaises ont prŽvenu mon sommeil... il n'y avait de chevaux qu'une maigre rosse qui s'enfuit ˆ notre approche... un qui se disait chevalier du Roi... malgrŽ que j'en eus, ils tinrent ˆ honneur de nous accompagner... etc.)
On comprend qu'ˆ la cour Vauban, mme dŽguisŽ, fasse figure de zombie. Il en jouit, il en joue pour prendre position dans un ailleurs non exotique (Voyez : De la question de savoir pourquoi le sentiment de la nature est restŽ inconnu des classiques. MŽmoire soumis ˆ l'AcadŽmie, slnd), un monde si diffŽrent qu'il est un nulle part o Vauban Žchappe aux MarŽcages royaux. Il ne se situe pas sur le terrain du pouvoir, il le produit. Lˆ est le secret de sa rŽussite auprs du Roi. Edifiant l'Etat, Vauban en conna”t les nŽcessitŽs mieux que personne. Respectueux sans nulle politesse, il se donne les gants de l'Etat pour en gifler le Roi/Etat. "Subversif en servant", telle pourrait tre sa devise. Il ne s'oppose pas au Roi, il l'ignore, le dŽpasse. Une exagŽration insensible et presque divinatoire des exigences de la formation de l'Etat dicte sa conduite et justifie ses dŽfis. Lui seul a compris la nature symbolique du pouvoir Žtatique. Les chapitres prŽcŽdents ont montrŽ sa puissance et sa ruse dans la manipulation des signes. Il faut complŽter l'exposŽ en Žvoquant les dŽfis politiques : par leur caractre public et leur opportunitŽ, ils prŽparent, dans la forme, le Scandale Final.
De tous les dŽfis que le Lecteur dŽcouvrira en abondance dans les OisivetŽs (auxquels s'ajoutent les autres, tellement provocants qu'on les a enfermŽs dans le ch‰teau de la famille), on ne retiendra qu'un, exemplaire.
A peine citera-t-on pour s'amuser la conclusion de la note sur les Invalides (une critique respectueuse et acerbe) : Pour
revenir aux b‰timents de l'H™tel des Invalides (fiertŽ de Louvois et du Roi donnant le spectacle de leur sollicitude ˆ l'Žgard des vieux soldats), on
peut
n'avoir point manquŽ en les faisant, car s'ils ne sont bons ˆ une chose, ils peuvent l'tre ˆ une autre... mais pour ce grand et beau d™me qui a tant cožtŽ, on ne peut pas dire qu'il soit plus nŽcessaire aux Invalides qu'une cinquime roue ˆ un charriot, pas
plus
nŽcessaire aux invalides qu'une cinquime roue ˆ un charriot de cul-de-jatte !
Le Lecteur regrettera que, pour ne pas surcharger le texte de digressions (ah ! les digressions !) on ne lui parle pas du dŽlicieux mŽmoire consacrŽ ˆ la Caprerie (1695), c'est-ˆ-dire ˆ la Course qui est une guerre de mer subtile et dŽrobŽe. Vauban, avec une admirable profondeur dans l'analyse des rapports militaro-Žconomiques entre la France et ses ennemis, trouve le moyen de changer en forces les faiblesses du Royaume : abandonner une action militaire sans espoir et passer ˆ la guerre Žconomique, haute stratŽgie hors de portŽe de Louis XIV, aveuglŽ par le Soleil-Royal, ce fabuleux navire amiral dont le malheureux Tourville dans ses mŽmoires dŽcrit la poupe entirement sculptŽe, ornŽe de divinitŽs marines offrant ˆ Louis le sceptre trident de Neptune, le tout dorŽ ˆ la feuille et ŽchouŽ, avec le reste du navire, sur un banc de sable, indigne couche pour l'agonie de tant de splendeur achevŽe ˆ l'explosif et ˆ la hache de crainte que l'ennemi s'en empare comme trophŽe. Au diable la politique de prestige et les batailles navales, loyales et dŽsastreuses, dit Vauban en substance, soyons tra”tres, prtons les Navires de guerre aux corsaires, encourageons les pirates ˆ dŽtruire le commerce ennemi et ruiner, de ce fait, sa puissance militaire...
On se limitera ˆ une seule affaire, la mieux connue, qui fournit une illustration excellente de la manire de Vauban, la question des Huguenots. L'Edit de Nantes est rŽvoquŽ en 1685. Le lecteur conna”t les horreurs subsŽquentes : dragonnades, conversions forcŽes, dŽnonciations, persŽcution des mourants, pillages, massacres, enlvements d'enfants... L'exil et la ruine sont le moindre des maux. Le Roi se rengorge de servir si bien la religion et de plier les peuples ˆ sa loi. La Cour applaudit. Les Žvques bavent de joie. Sans discussion ni opposition, la RŽvocation fait plus de victimes que la RŽvolution du sicle suivant.
En 1689, en pleine Terreur catholique et royale, Vauban adresse un mŽmoire ˆ Louvois, l'homme de la Guerre, l'homme du Roi : MŽmoire pour le rappel des Huguenots (DŽcembre 1689) complŽtŽ en 1692 par un Addendum. S'il n'est pas public, le mŽmoire est officiel. Il dŽnonce la RŽvocation et l'exil corrŽlatif des Huguenots qui entra”nent le Royaume ˆ sa ruine. L'affaiblissement Žconomique n'est rien au regard de la dŽcomposition du corps politique. La RŽvocation apporte un prŽcieux renfort aux ennemis : elle a conduit ˆ la guerre civile et ˆ sa jonction avec la guerre extŽrieure. Les ŽmigrŽs servent dans la coalition adverse et en forment les troupes les plus rŽsolues. Les autres lui sont un parti armŽ ˆ l'intŽrieur du pays et attendent la libertŽ de la victoire ennemie. La Coalition aurait dŽjˆ ŽclatŽ si les alliŽs hŽtŽroclites et contradictoires n'avaient en commun le "programme idŽologique" de libertŽ religieuse, admirable prŽtexte pour s'unir contre le Roi.
N'attendons pas, dit Vauban, d'tre pressŽs par les ŽvŽnements, faisons vite machine arrire, rŽvoquons la RŽvocation. Vauban ne se place pas du point de vue du droit (qui l'indiffre comme la religion elle-mme). Si les persŽcutions le choquent et l'irritent, il le tait, se tenant strictement dans les bornes de l'analyse politique. Rien n'est plus faux que l'image donnŽe par Michelet (Histoire de France, Tome X, p 66): Le candide Vauban, bon cÏur, vrai patriote, qui - hors son positif terrible dans l'art de tuer- Žtait fort romanesque, osa espŽrer tellement de la magnanimitŽ du Roi qu'il [le Roi] rŽtract‰t tout ce qu'il avait fait depuis cinq ans, fit rentrer les protestants, leur reb‰tit leurs temples, consacr‰t la libertŽ religieuse...
Est-il si niaisement candide, ce Vauban qui rŽsume ainsi son argumentation : de remde, il n'y a point d'autre que celui de les exterminer [les Huguenots] ou de les contenter (Addendum). D'o s'ensuit que, puisqu'on ne parvient pas ˆ les exterminer (il aurait fallu vingt ans de paix), il convient de les contenter.
Espre-t-il de la magnanimitŽ de Louis, celui qui prend la peine d'aller sur le terrain religieux pour mettre le Roi en contradiction avec ses propres principes missionnaires ? Le zle royal a multipliŽ les faux convertis. Ils pratiquent, de force et sans y croire, les sacrements catholiques, commettent donc blasphmes et sacrilges dont le Roi est responsable devant Dieu : Ainsi le Roi avec les meilleurs intentions, se trouve sans y penser l'auteur de ce qui peut s'imaginer de plus mauvais dans la religion.
Quant ˆ ceux qui refusent de se convertir et qu'on massacre, ceux qui rejettent le prtre ˆ l'instant de mourir et qu'on tra”ne ˆ travers les rues sur une claie, agonisants, ignominieusement nus, les rigueurs de la Loi en font autant de martyrs qui excitent la foi et le courage des autres, et augmentent le danger qu'ils constituent.
En rŽsumŽ, tout va au pire. Une solennelle DŽclaration du Roi doit rŽtablir la libertŽ religieuse. Cette dŽclaration me para”t tre l'un des plus grands et des plus nŽcessaires coups d'Etat de ce temps. Un coup d'Etat sur la tte du Roi qui ne comprend pas que la formation de la sociŽtŽ Žtatique exige de se dŽgager d'un fatras idŽologique pŽrimŽ, pour remplacer la religion par la nation dans la thŽorie et la pratique du pouvoir !
Vauban rŽdige un projet de DŽclaration, prtant au Roi un cynisme, une hypocrisie gŽniale qui, par antiphrase, font ressortir son infantilisme politique. Les Motifs tout d'abord justifient ŽlŽgamment la rŽtractation de tout ce qu'il avait fait depuis cinq ans :
"... Žmu de pitiŽ et touchŽ du dŽplorable Žtat o ils [les Huguenots] se trouvent rŽduits dans les pays Žtrangers... (!) [considŽrant] que l'obstination o Nous les voyons Nous fait croire que le temps de leur persuader la vŽritŽ n'est pas encore venu (!!)... [et que] on peut tolŽrer, sans blesser Notre conscience, quelques hŽrŽsies pour Žprouver les Justes puisque l'Evangile nous apprend qu'elles sont nŽcessaires ˆ cet effet (!!!!)...
"A ces causes, permettons... l'exercice libre de la Religion PrŽtendue RŽformŽe... laissant ˆ la Providence le soin du salut de ceux qui n'ont pas voulu profiter de Nos bonnes intentions, pour ne penser qu'ˆ remŽdier ˆ leurs misres prŽsentes et au gouvernement temporel de l'Etat dont Nous sommes uniquement chargŽs (MŽmoire de 1689).
Ce dont nous sommes uniquement chargŽs va loin, trs loin, face ˆ un Roi qui ne cesse d'intervenir dans les affaires religieuses, les Huguenots, les JansŽnistes persŽcutŽs, la nomination des Žvques, le pape, les affaires jŽsuites... RemŽdier ˆ leurs misres prŽsentes et au gouvernement temporel de l'Etat, notez bien la formule qui en quelques mots esquisse le programme de l'Etat moderne, la•c et protecteur.
Le texte de Vauban est parfait. Le respect n'est pas prudence mais ironie : Vauban excuse le roi, lui trouve, pour faire volte-face, des prŽtextes d'une merveilleuse invention, et l'accable des sarcasmes muets de cette magistrale leon d'Etat...
***
Cette esquisse biographique de Vauban suffit pour Žclairer la manire de sa mort. Avant Canetti, il a senti que le problme n'est pas de mourir, il est de dispara”tre. Il y travaillait depuis longtemps. Il a laissŽ tant de fausses traces que l'Histoire et ses chiens ne sauront o donner de la tte. Peut-tre, ˆ la charnire du sicle (Vauban a soixante-dix ans) espre-t-il s'Žvanouir doucement consacrant ses dernires annŽes ˆ l'Žtude des feintes forteresses, retirŽ, lorsque sa santŽ lui en donnera le prŽtexte dans son ch‰teau de Bazoches, en Auvergne, o, dernire falsification, il s'Žteindra dans la peau d'un noble seigneur, entourŽ des consolations de ses vassaux et des pleurs de sa famille...
Mais l'Histoire le contraint au coup de force. On le fait MarŽchal de France (1703). Vauban ne veut pas, cette dignitŽ l'embarrasse : difficile de dŽrober ˆ lÕHistoire un MarŽchal de France, sous les feux de la rampe et les regard admiratifs d'un public servile (tout
applaudit ˆ ce comble d'honneur o aucun autre de genre n'Žtait parvenu avant lui, et n'est arrivŽ depuis, Saint-Simon, tome 4, p 88). StatufiŽ vivant, il ne pourra plus s'Žchapper. Il explique ˆ l'ami de Puyzieulx, en rŽponse ˆ ses fŽlicitations : J'ai
tout prt de soixante-dix ans sur la tte ; cela, joint aux fatigues de quarante cinq ou quarante six siges, ˆ beaucoup de sollicitudes et de voyages fatiguants de corps et d'esprit, me font prŽsentement un fardeau qui pse lourd sur mes Žpaules. Aussi ai-je fait l'annŽe dernire tout ce que j'ai pu pour le prŽvenir [le Roi] sur
cela
et le supplier de ne pas songer ˆ moi ˆ cet Žgard. Cela n'a de rien servi : il l'a voulu et il l'a fait. Je devrais prier Dieu que je puisse soutenir cette dignitŽ avec autant d'honneur que j'ai fait les fortifications, mais je ne l'espre pas (8/2/1703).
Curieux parallle entre les fortifications et cette dignitŽ ! Il s'agit du mme conflit avec l'Histoire qui cette fois l'attaque au b‰ton aprs tant de feintes.
Vauban vieillissant perd le gožt de tromper son temps, vraiment trop bte, son Roi, trop bornŽ, pour que l'un ou l'autre puissent lui tre des partenaires.
L'Histoire croit son heure venue et annonce MarŽchal de France, pour dire mat en deux coups. Vauban s'inquite. Ses forces dŽclinent et il redoute de manquer d'Žnergie et d'astuce pour contre-attaquer : je ne l'espre pas.
Il semble pris au dŽpourvu (je devrais prier Dieu...). Il comptait sans doute sur ses ennemis pour faire valoir son peu de noblesse (aucun autre de ce genre) ; de plus sa qualitŽ d'ingŽnieur, source de ses mŽrites, devait le garder d'une distinction toujours dŽcernŽe ˆ des militaires (aucun autre de ce genre).
Mais cela n'a de rien servi, il l'a voulu et il l'a fait. Vauban improvise une dŽfense : il fera la grve militaire. Tout de suite, il teste la nouvelle tactique juste aprs sa promotion, il se fait interdire le sige de Kehl, parce que, dit le Roi sur l'orgueil duquel on pouvait compter, cela aurait ŽtŽ au-dessous de la dignitŽ o il venait de l'Žlever. De 1703 ˆ sa mort (1707), le MarŽchal-malgrŽ-lui ne participera ˆ aucune action de guerre. En 1706, il s'est assez potichisŽ pour refuser le commandement du sige de Turin qu'on lui propose. Saint Simon et les biographes racontent qu'il s'est tra”nŽ aux pieds du Roi pour tre envoyŽ ˆ Turin. C'est faux. Tout au plus a-t-il fait semblant pour exciter la susceptibilitŽ de La Feuillade, le gŽnŽral en chef de l'expŽdition qui, avec ses amis, s'entremet pour interdire Turin ˆ un homme qui l'Žclipserait.
Les documents sont formels : Vauban envoie une lettre de refus au Ministre de la Guerre (lettre ˆ Chamillart 16/1/1706. Archives de la Guerre). Il expose longuement sa vieillesse et sa fatigue (l'argument est trop bon pour s'en priver) et, cherchant d'autres prŽtextes ajoute : ...d'autant plus que les troupes sont devenues mauvaises et que je me suis dŽfait de mon Žquipage de guerre. Et le 15 FŽvrier, suite ˆ de nouvelles sollicitations du Ministre, il dŽveloppe ce dernier thme : Je n'ai plus d'Žquipage de campagne, m'en Žtant dŽfait l'annŽe dernire, aprs en avoir conservŽ un ˆ grands frais depuis le commencement de la guerre. Je me trouve hors d'Žtat de pouvoir en mettre un sur pied, n'ayant pas cent pistoles devant les mains dont je puisse disposer.
Ce ne sont lˆ qu'escarmouches et l'Histoire serre de prs le MarŽchal. En 1705, le Roi le fait coopter Chevalier du Saint-Esprit, l'ordre le plus haut du Royaume. Pour le coup, Saint-Simon s'insurge : d'accord pour le b‰ton qui rŽcompense le mŽrite sans Žgard ˆ la naissance, pas d'accord pour le Saint-Esprit car c'est pour la naissance que l'ordre a ŽtŽ instituŽ" (sans Žgard au mŽrite !). Le prŽcŽdent est f‰cheux de faire d'un MarŽchal un Chevalier. C'est la premire fois, et Saint-Simon se lamente de cette bavure. Vauban, en Žchec, sent venir la mort. Avec horreur, il se voit livrŽ aux Žloges royaux, aux flagorneries des courtisans et aux hyperboles mercenaires des propagandistes ; il aperoit son glorieux cortge traverser Paris affamŽ, il entend sonner le canon et les cloches en deuil, les claquements de crosse des armŽes au garde-ˆ-vous...
Vauban n'a plus qu'un coup ˆ jouer, et il faut aller vite avant que la colre qui monte le conduise ˆ des maladresses, folies ou trahisons qui le livreraient tout vif ˆ l'Histoire.
La maladie mine le MarŽchal-malgrŽ-lui et diminue ses forces, d'autant qu'il avait cessŽ de lui rŽsister, dŽgožtŽ de la conduite des affaires du Royaume. Il dresse en 1706 un bilan amer du "sicle de Louis XIV" : Tout
ce que [le Roi] a entrepris au- delˆ des Deux-Mers, du Rhin, des Alpes et des PyrŽnŽes lui a toujours mal rŽussi (et le Roi n'a pas fait grand chose d'autre que "aller voler le papillon" au-delˆ de ces limites) ...Quoiqu'on
ait plus travaillŽ aux fortifications de ce rgne-ci qu'on a fait en douze autres, cela ne veut pas dire que nos frontires soient en bon Žtat ; bien au contraire, je les trouve trs mauvaises parce que nous n'avons pas une seule Place qu'on puisse dire totalement achevŽe... Non seulement notre frontire n'est pas en bon Žtat, mais les Places en sont trs mal munies... Et toutes les grandes villes du dedans du Royaume ne sont de nulle dŽfense... Beau
rŽsultat d'un rgne consacrŽ ˆ la guerre ! Quant au civil, pas besoin de beaucoup de mots pour exprimer son Žtat misŽrable : Ajoutons ˆ cela beaucoup de terre dont la culture a ŽtŽ abandonnŽe et une grande diminution de peuple (Projet de paix assez raisonnable...).
Vauban ne supporte plus l'auteur de cet Žpouvantable g‰chis, ce bachi-bouzouk Žtatique qu'est Louis XIV. Victime de l'amour-propre du pouvoir, le Roi s'acharne ˆ occuper le lieu qu'il faut garder vide pour que le pouvoir l'emplisse. La stupiditŽ des temps aurait poussŽ certains ˆ boire ; elle pousse ˆ la maladie Vauban, coincŽ dans un moment de l'Histoire qu'il a dŽpassŽ, une structure sociale dont il voit l'inefficacitŽ sans pouvoir, sans vouloir la dŽpasser car la socialisation Žtatique ˆ laquelle tout cela aboutirait un jour n'avait rien d'excitant ni de jubilatoire. Il n'y avait rien ˆ faire. Quel moyen de remŽdier ˆ cela ? je n'en sais aucun, Žcrit-il ˆ l'ami de Puyzieulx (4/12/1700). Vauban n'est pas un rŽformateur ; sorti de la rŽalitŽ de son temps, il n'arrivait nulle part.
Mais l'Histoire ne l‰chait pas sa proie, elle la jetait dans le train de la Gloire et en dictait les stations : MarŽchal (1703), Chevalier du Saint-Esprit (1705) et triomphe royal ˆ sa mort. Que faire pour contre-attaquer ? Aux places rŽgulires, il faut des attaques rŽgulires, mais aux places irrŽgulires, il faut attaquer comme on peut (20e maxime de l'Attaque des Places). "RŽgulirement", Vauban est rŽduit ˆ l'impuissance.
La grve militaire n'empche pas qu'il soit MarŽchal et qu'on le consulte ˆ toute occasion. Il faut attaquer comme on peut, renverser l'Žchiquier, faire un coup de force. Le Scandale Final mžrit. Sur quel terrain aura-t-il le plus d'Žclat ?
On ne peut dispara”tre ni trop prs, ni trop loin : il faut un lieu o la rŽalitŽ soit dŽjˆ floue et impalpable, un endroit o ˆ plusieurs reprises on l'ait vue se dissoudre dans le miroir du temps. D'un autre c™tŽ, le terrain doit demeurer rŽel et relativement solide. Il est hors de question de rendre public ce que Vauban a fait ˆ Guillaumes (cette feinte forteresse dont, le Lecteur s'en souvient, traite le deuxime chapitre). Il se discrŽditerait. Qu'on le croie fou, sŽnile, ou tra”tre vendu, on l'empchera de dispara”tre : il se rŽinscrira dans la rŽalitŽ qu'il a fuie, ˆ un autre niveau, avec un autre uniforme, dans ce mme ordre des choses de l'Histoire ("le MarŽchal Fou", "le MarŽchal FŽlon"...). Falsifier l'irrŽalitŽ, c'est retrouver la rŽalitŽ.
Quel argument choisir pour la scne du Scandale ? Les Huguenots ? Le terrain est trop gras d'histoire, le crŽneau Žtroit et occupŽ. Des camps, des partis se font face, on serait absorbŽ par l'un d'entre eux. D'ailleurs la paix de Ryswick a, depuis 1697, partiellement dŽsamorcŽ la bombe. La fiscalitŽ est une bien meilleure affaire. En publiant la Dixme Royale, Vauban soulagerait sa colre, n'ayant jamais acceptŽ la misre des peuples ˆ laquelle il ne pouvait rien. Il cracherait sa bile, et ˆ la figure du Roi encore, puisque la fiscalitŽ touche ˆ l'essence du pouvoir. Le lieu de la disparition est trouvŽ : aprs tant d'ironies mineures, voilˆ le Vain DŽfi, lancŽ non pour vaincre mais pour perdre, ˆ condition toutefois de ne pas tre traversŽ par une cabale, dŽjouŽ par ses ennemis, sauvŽ par ses amis, ŽpargnŽ par une volte-face du Roi ou une occurrence fortuite.
Depuis longtemps, Vauban Žtudie l'Žtat des peuples : non content de ce qu'il pouvait voir et faire par lui-mme, il envoya secrtement partout o il ne pouvait aller, pour tre instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu'il aurait connu par lui-mme. Les vingt dernires annŽes de sa vie au moins furent employŽes ˆ ces recherches pour lesquelles il dŽpensa beaucoup (Saint-Simon, Tome 5, p 363). La rŽdaction du texte, prŽparŽe par cet incroyable travail d'enqute, de nombreuses rŽflexions, notes partielles, brouillons, n'est pas difficile ˆ cette plume alerte.
Vauban explique que la mauvaise exploitation fiscale et ses abus sont cause de l'affaiblissement concomitant des peuples et de l'Etat car un Etat ne peut se soutenir si ses sujets ne le soutiennent.
Peu importe d'ailleurs ici l'analyse, ni sa parfaite adŽquation aux exigences de la rŽvolution Žtatique (voyez Vauban, penseur du social, mŽmoire soumis ˆ l'AcadŽmie). La pauvretŽ des peuples, l'hŽtŽrogŽnŽitŽ du corps politique et les excs des financiers conduisent ˆ proposer un imp™t gŽnŽral, unique, peru directement et sans exemption. Dans la Dixme Royale Vauban dŽclare publiquement la guerre aux privilŽgiŽs qu'il taxe, aux fermiers des imp™ts qu'il Žlimine, et surtout au Roi dont il usurpe les prŽrogatives en venant, inter leones et coram populi, dŽfinir le travail de l'Etat. C'est ce dŽfi public au Roi qui compte, davantage que son contenu, cette provocation lancŽe sans excitation, avec une rage froide, et la conscience de commettre un acte irrŽmŽdiable. Vauban ne se contente pas d'un pamphlet, il analyse, dŽmontre, rŽpond aux objections, argumente. Ce sera son plus long texte.
MŽprisant les formes du pouvoir en mme temps qu'il en violente le fond, Vauban ignore que la librairie est d'ordre public : il ne sollicitera pas l'obligatoire privilge. Ecartant le compromis de l'Ždition pirate ˆ l'Žtranger, il dŽcide de se faire imprimer clandestinement. Le gant lancŽ complte symboliquement l'outrage et est constitutif du dŽfi. SŽbastien Leprtre, marquis de Vauban par la gr‰ce du Roi, MarŽchal de France, Chevalier du Saint Esprit, l'une des premires figures de l'Etat, passe dans l'illŽgalitŽ.
Il intrigue pour trouver un imprimeur qui accepte de braver la Loi et d'encourir les lourdes pŽnalitŽs auxquelles il sera condamnŽ si, malgrŽ les prŽcautions, il est dŽcouvert. A Paris, la surveillance est trop forte et les libraires intimidŽs s'effraient lorsque Vauban les pressent ˆ demi-mots. Il va ˆ Rouen.
Ce choix de Rouen semble le rŽsultat d'une contre-intrigue. Vauban se h‰te, pour ne pas mourir avant que le scandale Žclate. Ses dŽmarches, peut-tre trop prŽcipitŽes, ne sont pas passŽes inaperues. Le pouvoir ne saurait l'empcher d'en faire ˆ sa tte, il est trop grand personnage, mais espre que sa mort dŽsamorcera la bombe. Dans ce cas, il faudra nŽanmoins que quelqu'un soit condamnŽ. Les coupables plausibles sont rares. Pontchartrain se souvient d'avoir ŽtŽ importunŽ quelques annŽes avant par un homme de Rouen qui voulait rŽvolutionner la fiscalitŽ. Il s'informe. Dans cette ville, un nommŽ Boisguilbert, sage petit magistrat dont l'Economie Politique se fera un pre, Žlabore depuis des annŽes des idŽes de rŽforme fiscale assez semblables ˆ celles de la Dixme. Ame obscure et laborieuse, dŽvouŽ au bien du Royaume, Boisguilbert publiait des livres prudents et confŽrait humblement avec les Ministres des Finances quÕil tentait de convaincre d'appliquer ses plans. Le faux coupable est tout dŽsignŽ. Si le MarŽchal meurt opportunŽment aprs l'impression de la Dixme (ˆ Rouen), les agents du Chancelier en attribueront la responsabilitŽ ˆ Boisguilbert. Pour prŽparer ce dŽnouement, on le circonvient, on le sŽduit (que lui a dit Chamillart lors de leur dernire entrevue ?), on le convainc de faire un faux-pas : Boisguilbert lance un violent pamphlet, plein de feu et d'Žvidences. En mme temps, des individus louches venus proposer leurs services ˆ Vauban l'aiguillent sur Rouen o un imprimeur (victime ou complice ?) accepte de travailler pour lui ˆ prix d'or.
Vauban devine-t-il ces manÏuvres ? Le temps joue contre lui. La maladie l'envahit de plus en plus. Il presse l'imprimeur. Le grand voyageur fait la navette entre Paris et Rouen. Il va chercher lui-mme les ballots de feuilles imprimŽes et, en plusieurs voyages, les rapporte ˆ Paris dans son carrosse de MarŽchal de France que nul n'oserait fouiller ˆ la barrire. Il les dŽpose chez un relieur qui, ˆ force d'argent, a ŽtŽ dŽcidŽ ˆ accomplir sa dŽlictueuse besogne. Ds que le livre est achevŽ, Vauban le diffuse ˆ ses proches et, par diffŽrents canaux, ˆ tous ceux que la question intŽresse. Quoique publiŽ sans nom d'auteur, l'ouvrage est notoirement le sien. Le faux-secret s'est vite ŽbruitŽ. La Dixme circule dans Paris, se discute dans les salons. Tout doit tre public au plus t™t pour que Vauban ne soit pas frustrŽ de son scandale.
La chose se prŽsente bien. Pontchartrain, Chancelier du Roi, gros homme venimeux que son passage aux Finances a rendu susceptible ˆ l'Žgard de toute rŽforme fiscale, saisit le Conseil du Roi. Par arrt du 14 FŽvrier 1707, l'ouvrage est condamnŽ, pour contenir des choses contraires ˆ l'ordre et aux habitudes du Royaume, pour sŽdition en un mot. Chaque exemplaire saisi sera frappŽ d'une lourde amende et envoyŽ au pilon pour tre dŽtruit.
Mais Vauban n'a pas encore gagnŽ. Le Roi hŽsite devant un scandale qui rejaillirait sur lui, et retient les poursuites dans l'espoir que Vauban de plus en plus malade le tirera d'embarras en mourant. Sa mort permettrait de punir un autre que lui. C'est ainsi qu'un jour que Vauban est au plus mal et que le bruit de sa mort commence ˆ se rŽpandre, on lance l'ordre, prŽparŽ de longtemps, contre le malheureux Boisguilbert. ExilŽ en Auvergne, il est privŽ de la charge qui assurait sa subsistance. Deux mois aprs, Vauban mort, il sera rappelŽ ˆ Rouen et rŽtabli dans son emploi.
Vauban s'est obstinŽ ˆ ne pas satisfaire le Roi. En apprenant l'interdiction de la Dixme, il ne meurt pas. Au contraire, il retourne chez le relieur, retire les exemplaires en dŽp™t. Il ne les bržle pas, il ne les envoie pas en Auvergne dans un grenier du ch‰teau de Bazoches. Il les emmagasine chez lui, dans son cabinet, d'o il poursuit et intensifie la distribution. Il fait mme courir le bruit qu'il rŽdige un chapitre supplŽmentaire.
Cette fois c'en est trop ! Le Conseil du Roi renouvelle son arrt (le 14 Mars) et le rend exŽcutoire. Le Roi est obligŽ de sŽvir. Il ne pardonnera pas ˆ Vauban cet enttement dans la provocation qui Le contraint ˆ sanctionner celui qu'ˆ plusieurs reprises, dans des lettres de fŽlicitations, Il appela dŽmonstrativement mon cousin et qu'il a couvert d'honneurs. La gloire royale en est affectŽe. Le pouvoir est bafouŽ. Lˆ, est le crime inexpiable (et mŽthodiquement perpŽtrŽ). De ce moment, ses services, sa capacitŽ militaire unique en son genre, ses vertus, l'affection que le Roi y avait mise, tout disparut ˆ l'instant de ses yeux. Il ne vit plus en lui qu'un insensŽ pour l'amour du public, et qu'un criminel qui attentait ˆ l'autoritŽ de ses ministres et par consŽquent ˆ la sienne (Saint-Simon, Tome 5, p367). Cette rŽaction passionnelle dŽnonce une espce de dŽpit amoureux ˆ l'Žgard du vieux compagnon d'armes et une irritante blessure de l'amour-propre royal.
Le Roi abandonne le "criminel" ˆ Pontchartrain. La justice est saisie. La police est mandatŽe. Que se passera-t-il lorsque les sbires, excitŽs par l'acharnement de Pontchartrain, vont enfin oser perquisitionner chez Vauban ? Va-t-on jeter ˆ la Bastille ou exiler sur ses terres un malade prestigieux ("que l'Europe nous envie") ? Le drame se noue, et se dŽnoue aussit™t avec autant d'habiletŽ qu'au thމtre : Vauban meurt. Malade au lit, ŽpuisŽ par ses derniers efforts, il a appris les poursuites policires enfin intentŽes contre lui. Il peut mourir. Il meurt. 29 Mars.
Le Roi devrait pardonner et sauver la face. Il est trop tard. Vauban l'a dŽfiŽ aux yeux de tous et les cours Žtrangres (et ennemies) s'en amusent dŽjˆ. Louis, fou de rage, ne dŽcolŽrera pas. Le roi fut insensible jusqu'ˆ ne pas faire semblant de s'apercevoir qu'il eut perdu un serviteur si utile et si illustre (MŽmoires, ibid.). Le MarŽchal de France est enterrŽ en privŽ, sans honneurs. Exil posthume, ses restes sont expŽdiŽs en Auvergne et dŽposŽs dans le caveau de famille.
Eloge
funbre de Vauban, prononcŽ ˆ l'AcadŽmie de Post-Histoire Contemporaine, le 19 Mars.