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La ville de Lyon sera dŽtruite

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 


SŽbastien Leprestre

1985


 


1. De l'autre c™tŽ de Lazzlo

2. Effleurements avec fleuve

3. Les rues de Lyon et les prisons

4á Les explosionnaires

5. O se nouent les horloges et les eaux

6. Lazzlo et ThŽodore

7. Contre-offensives

 

 



 

Depuis le matin le chat, allongŽ sur la balustrade mŽtallique du balcon, au dixime Žtage, regardait ce tracteur jaune tracer des sillons rectilignes dont les stries griffaient ˆ peine la surface immense de la plaine de Corbas, marron foncŽ, presque noire.

Lazzlo, debout derrire lui, caressait la fourrure rayŽe avec une tendresse absente. Elle aussi suivait des yeux la machine que la platitude kilomŽtrique, lassant la distance, faisait para”tre immobile. Lazzlo y voyait une mŽtaphore de son existence, vain effort auquel les dix Žtages au-dessous d'elle appelaient ˆ renoncer. La mort en chute libre tordrait enfin l'horizon courbe de la vie.

"Voilˆ que je fais des phrases", ironisa-t-elle. Lazzlo ne tenait plus ˆ rien ni ˆ personne - du moins en Žtait-elle persuadŽe...

Elle s'imaginait lˆ, en bas, bouillie sanglante sur la pelouse mal tenue. On s'interrogerait. Quelques amis regretteraient son abandon. Isis, peut-tre, pleurerait. Le chat ? il se dŽbrouillerait sans elle. Oui, pourquoi ne pas sauter ? Pauvre excuse, ce vertige qui tordait son ventre, cet Žvanouissement qui montait en elle comme ˆ la piscine ˆ l'instant de plonger. Fermer les yeux et enjamber la rambarde, quoi de plus simple ?

Lazzlo ne pouvait pas. VexŽe, elle devait s'avouer que la curiositŽ la retenait de ce c™tŽ-ci : ˆ quoi ressembleraient les lendemains ? Ñ cette question faisait qu'il y avait des lendemains, sans que pourtant Lazzlo en attend”t quoi ou qui que ce fžt. Elle n'espŽrait pas : rien ne se passerait. Toutefois - et ˆ cela elle ne pouvait rŽsister- l'inexistence quotidienne se parait de formes changeantes qui engendraient parfois de neuves circonstances.

Sur le parking o Lazzlo ne s'Žtait pas ŽcrasŽe, une automobile rouge s'arrta. Ah ! c'Žtait dŽjˆ l'heure de la rŽunion, il fallait se prŽparer. Gratouillant le chat entre les oreilles, Lazzlo lana un dernier regard au tracteur qui semblait n'avoir pas bougŽ. PrŽcipitamment, elle ouvrit la porte-fentre et, traversant l'appartement, prit position de l'autre c™tŽ, c™tŽ cour, disait-elle, en dŽrision d'un jardin aussi tristement agricole que la plaine de Corbas, ornementation colossale et douteuse de ce grand ensemble de logements populaires.

Derrire les cubes bŽtonneux des immeubles voisins, le soleil couchant ensanglantait le port Edouard Herriot dont les hautes grues, dressŽes sur l'eau grise, emprisonnaient l'Ïil dans le labyrinthe de leurs structures entrecroisŽes, l'empchant d'apercevoir, plus loin que la courbure du Fleuve, la forteresse lointaine de Fourvire.

On sonna ˆ la porte. ThŽodore entra, pressŽ, bougon, ŽnervŽ, insensible ˆ la gracieuse silhouette de Lazzlo, ˆ lՎlancement un peu irrŽel de ce corps dont la puretŽ verticale se dŽveloppait d'une seule ligne aux courbures comme retenues. Un pantalon de velours gris-perle ˆ petites c™tes moulait les hanches Žtroites, le bassin frle et plein ˆ la fois, dŽlicat et troublant Žpanouissement des jambes minces et allongŽes. Au dessus de la taille, un chandail blanc, en fine laine souple, laissait ˆ peine deviner les seins que la large encolure ne dŽvoilait pas, mme lorsque Lazzlo se penchait. Son cou, oublieux ce jour-lˆ du frileux foulard habituel, Žtait nu, dŽshabillŽ, intime fragilitŽ que les traits, ˆ peine marquŽs des clavicules, faisaient converger vers le buste cachŽ dont le rayonnement mystŽrieux provoquait une Žmotion douloureuse.

Lazzlo secoua ses courtes boucles brunes et salua ThŽodore, tirant une Žtrange satisfaction de son regard aveugle : lorsque ThŽodore, ainsi plongŽ dans ses pensŽes, se concentrait en lui-mme, les gens et les choses disparaissaient et ses yeux n'en percevaient que des formes indistinctes. Lazzlo s'amusa de l'idŽe que, mme nue ou demi-nue, elle serait demeurŽe invisible.

"Les autres arrivent", dit ThŽodore avec prŽcipitation en courant ˆ la cuisine avaler une tasse de cafŽ.

Lazzlo Žcarta les rideaux : le crŽpuscule avait enfin mis le feu au Fleuve. Une lumire d'incendie baignait les HLM. Lazzlo s'imaginait, cramponnŽe au balcon de la haute tour d'un ch‰teau assailli par les vagues rougeoyantes. Sous la chaleur de l'embrasement, la tour se tordait, devenait courbe, soutenue seulement au-dessus du vide en Žruption par les arcs-boutants des flammes gigantesques.

La sonnette retentit ˆ nouveau. ThŽodore fit entrer les autres. Tout le monde s'installa autour de la table, longue planche peinte en jaune de chrome, posŽe sur des trŽteaux. Henri, le chef, ouvrit la sŽance par un de ces longs discours qu'il passait des jours ˆ prŽparer et des nuits ˆ Žcrire. Les phrases se suivaient, s'organisaient, s'imbriquaient en une structure solide et close, impermŽable ˆ toute intempŽrie d'opinion gr‰ce ˆ l'Žpais vernis des citations rituelles. Lazzlo paressait, engourdie par le ronronnement de la machine ˆ persuader, trop lasse pour jouer aux devinettes et essayer de dŽduire, ˆ partir des intonations, des sous-entendus, du choix des citations, ce que serait le point dÕarrivŽe d'Henri.

MŽcaniquement, elle prenait des notes, laissant vagabonder son esprit, toujours rveur. Elle songeait, habituelle rŽcurrence, ˆ son dŽpart dŽjˆ lointain, fuite essentielle dont elle restait captive. Un long mur noir ferme une immense place vide. Une porte, une seule, entreb‰illŽe, projette sur le pavŽ, Žgalement noir, un rayon de lumire oblique qui s'Žlargit d'abord, et se perd, absorbŽ par l'ombre. Lazzlo sort. D'un geste, irrŽmŽdiable et h‰tif, elle repousse la porte, abandonnant ˆ elle-mme la vaine clartŽ. Lazzlo s'Žloigne ˆ pas rapides. ArrivŽe au milieu de la place, elle s'arrte et, trs lentement, se retourne : ˆ gauche, au loin, un infime Žclaircissement de l'horizon, ˆ ras du sol, annonce l'aube. Devant, le rempart des maisons est dŽjˆ presque indistinct, imperceptible nuance de gris foncŽ, comme une brume qui s'Žlverait de l'horizontale noirceur. Une seule fentre est ŽclairŽe, point lumineux sans rayonnement, la sienne, celle de cette chambre o elle l'a laissŽ, prostrŽ sur le lit dŽfait de leur dŽfaite, ˆ l'heure exsangue de l'aboutissement de cette longue bataille d'amour qui les a dŽchirŽs, des mois durant. Jour aprs jour, Lazzlo s'est durcie, a durci plut™t, et, cette nuit, il s'est brisŽ sur elle, lŽgre et invincible dans sa solide armure de solitude. Lazzlo se promet de ne plus jamais quitter cette armure. Tant pis pour l'amour ! tant pis pour sa chair qu'elle ne ravira plus d'une Žtreinte dŽsirŽe! "La lune disparue bržle de froid dans le ciel vide", se murmure Lazzlo, celle qui n'aimera plus. Elle rit ˆ l'idŽe d'une scne de genre d'un gožt douteux : au fond d'une alc™ve voluptueuse, sur les dentelles mauves de la literie, est Žtendue une femme. De fer vtue, malgrŽ sa pose abandonnŽe. Un bel adolescent, nu et amoureux, se frotte douloureusement contre le froid mŽtal de l'tre aimŽ. Insensible et lascive ˆ la fois, la femme Žcarte doucement les jambes et les noue complaisamment aux siennes... la femme de fer vtue... Lazzlo secoue la tte pour chasser la vision et se presse jusqu'ˆ la gare. Le long voyage en chemin de fer apaise ses nerfs et brise sa souffrance...

Un rire bruyant secoua la table, arrachant Lazzlo ˆ ses pensŽes. Probablement, Henri venait de faire une plaisanterie ou un mauvais de jeu de mots. Il savait rel‰cher ˆ temps la tension de la dŽmonstration et faire Žclater le rire en une rŽcrŽation bienfaisante. Mais dŽjˆ, il reprenait son exposŽ tandis que les gloussements se prolongeaient. Le chef lana un coup d'Ïil mŽcontent ˆ Evelyne dont les soubresauts nerveux le dŽrangeaient.

Le calme revint. Les phrases s'encha”naient ˆ nouveau, les souvenirs aussi.

Lazzlo arrive ˆ Lyon : deux collines, Fourvire et Croix-Rousse ; deux fleuves, Sa™ne et Rh™ne, entre lesquels s'aplatit le long triangle de la presqu'”le, et, au-delˆ du Rh™ne, la grande plaine des banlieues.

Lazzlo a ŽtŽ mise en garde : la ville est triste et sale, frŽquemment enveloppŽe de brumes humides ; les gens sont froids et peu communicatifs. Sans s'interroger sur la caricature, Lazzlo l'a adoptŽe : le dŽcor convient ˆ son dŽsespoir et elle n'a nulle envie de se lier ˆ quiconque. Le programme lui va.

Aprs plusieurs semaines d'abandon aux cauchemars, Lazzlo s'installe ˆ Saint-Clair, faubourg misŽrable ŽchappŽ d'un roman de Dickens, sale, noir‰tre, nausŽabond, surtout l'ŽtŽ quand prolifrent de grosses mouches vertes. Le mouvement de rŽnovation dont la ville est agitŽe a oubliŽ Saint-Clair, menacŽ de destruction par un projet d'autoroute. En quelques annŽes la dŽsaffection est arrivŽe ˆ son terme : les artisans ont fui ; les commerces ferment ; les propriŽtaires n'entretiennent plus les maisons qu'Žbranle le passage des Žnormes poids-lourds. Aussi les loyers sont-ils les plus bas de Lyon. Lazzlo habite au troisime Žtage, ˆ une hauteur suffisante pour que la triste grande rue disparaisse dans le paysage. Car il y a un paysage autour de cette misre : d'un c™tŽ, le Fleuve aux couleurs changeantes, cette eau inquite, tourmentŽe loin en aval par les remous du Pont PoincarŽ. De l'autre c™tŽ, les dernires pentes du plateau de la Croix Rousse, colline ŽgayŽe de buissons et d'arbres, parfois en fleurs. Lazzlo, charmŽe par ces vues, jouit, presque abstraitement de la dualitŽ de l'espace, ˆ la fois rŽpugnant et plaisant, fermŽ et ouvert, noir‰tre et vert de toutes les nuances de la vŽgŽtation et des eaux. Elle aime s'imprŽgner jusqu'ˆ la nausŽe de l'atmosphre de la rue : saturŽe des trŽpidations des camions et des hurlements des voitures, elle tra”ne longuement dans cette tranchŽe bordŽe de sordides faades au rez-de-chaussŽe abandonnŽ, fentres brisŽes, portes murŽes. Un jour, elle est entrŽe dans la maison inoccupŽe qui fait face ˆ la sienne. Le long couloir dŽcouvre un escalier qui conduit ˆ une terrasse, repŽrŽe depuis longtemps de ses fentres. La terrasse se creuse d'une grotte en rocailles. Lazzlo aime s'asseoir lˆ ; elle fume vaguement des cigarettes en observant le Fleuve. Parfois, elle prolonge son Žvasion et part dans la colline, territoire inconnu qui n'appartient qu'ˆ elle...

Un grand frŽmissement remuait l'assemblŽe. Lazzlo se secoua. Henri venait de finir. Tout le monde remuait sur sa chaise, comme au cinŽma aprs la grande scne. Certains en profitaient pour aller enfin aux toilettes, d'autres se levaient pour dŽgourdir leurs jambes, ou toussaient avec le soulagement de ne plus se retenir. Puis chacun reprit sa place et, comme d'habitude, ce fut le silence... difficile de dire quelque chose aprs un exposŽ d'Henri. Il a toujours rŽflŽchi ˆ tout. Les arguments se soutiennent les uns les autres, rivetŽs en une construction impitoyable. Le silence se prolongeait. Lazzlo commena ˆ s'inquiŽter : elle n'avait rien ŽcoutŽ et aurait ŽtŽ incapable de dire de quoi il avait ŽtŽ question. Comme les autres, elle faisait semblant de relire ses notes qui ne lui apprenaient rien : l'esprit ailleurs, elle n'avait recopiŽ que des citations rebattues. Le regard d'Henri faisait le tour de la table, scrutait les visages, l'un aprs l'autre. A cette heure dŽjˆ tardive, car le discours avait durŽ longtemps, ces figures, rougies par la fatigue, gonflŽes par les rŽveils trop matinaux et les journŽes trop remplies, n'exprimaient plus rien.

Les yeux du chef, toujours un peu visqueux, s'arrtrent sur Lazzlo, effleurant son cou nu. Lazzlo le fixa froidement. Aprs un instant de tension imperceptible, il s'adressa ˆ elle : "Bon, Lazzlo, qu'est-ce que tu en penses?"

SoulagŽs, les autres s'amollirent sur leur chaise inconfortable et se tournrent vers elle. "Ca y est", pensa Lazzlo, "je suis faite " et elle sourit en se rappelant qu'au LycŽe dŽjˆ, sa manie de ne pas baisser les yeux lui valait d'tre interrogŽe ˆ la place de ses camarades.

"Eh bien... ", commena-t-elle. Et elle s'arrta, dŽpitant les dix crayons dŽjˆ levŽs sur les cahiers pour noter son intervention. Il fallait absolument trouver quelque chose ˆ dire. Une vieille ruse lui revint. HŽsitant ˆ dessein, elle articula, d'un ton volontairement dubitatif : "Tu crois que c'est aussi simple que cela ? Je me demande si... "

Comme prŽvu, Henri ne la laissa pas continuer et entreprit aussit™t de la convaincre qu'il avait raison, ou peut-tre de se convaincre lui-mme. Il repartit dans une grande tirade.

"Il faut que j'Žcoute cette fois", se morigŽna Lazzlo. Mais dŽcidŽment, il y avait trop de choucroute sur les saucisses! Les dŽmonstrations excessives ŽcÏuraient Lazzlo qui ne parvenait plus ˆ lutter contre le sommeil... Elle abandonna ˆ nouveau.

1. De l'autre c™tŽ de Lazzlo

"Alors, Lazzlo ?", conclut Henri, suant et triomphant, couvert de regards admiratifs par l'assistance qui voit, avec soulagement, arriver la fin de la rŽunion.

"Je sais pas... ", rŽpond-elle prudemment. "Oui, peut-tre... Il faut que je rŽflŽchisse... "

On lui lance des Ïillades mŽcontentes : qu'est-ce qu'elle a, celle-lˆ, ˆ faire l'originale ? La situation se crispe pendant que la jeune femme cherche paresseusement une Žchappatoire... ThŽodore vient ˆ son secours et, avec circonspection, commence ˆ argumenter ˆ sa place :

"La question vaut d'tre posŽe. Ce que veut dire Lazzlo, c'est que... " Lazzlo ne saura pas ce qu'elle voulait dire. IntŽressŽe d'abord, elle dŽcroche encore. "DŽcidŽment, je ne vaux rien aujourd'hui... "

Henri coupe la parole ˆ ThŽodore. Les gens s'agitent. ThŽodore s'Žnerve, cherchant la complicitŽ de Lazzlo. machinalement, elle lui fait un sourire.

"Ah! tu peux rigoler", explose Rita avec la rage du fanatisme et l'hystŽrie propre ˆ ces heures de la nuit. "Tu l'as foutue, ta merde !"

Et a vocifre, a criaille, a dŽgŽnre.

Henri, dŽpassŽ, finit par taper sur la table : "Bon, a suffit pas la peine de s'exciter comme a ! Que ThŽodore fasse un rapport Žcrit et sŽrieux sur ses objections. Alors, on pourra en reparler."

La sŽance se lve alors avec fracas, renversant les chaises. Echappant ˆ ThŽodore qui voudrait l'intercepter, Lazzlo s'enfuit, Žvite l'ascenseur pour ne pas faire avec les autres la longue descente, dŽgringole les dix Žtages, bondit dans son automobile et, ˆ toute allure, rentre chez elle, ˆ Saint-Clair. Elle se gare ˆ c™tŽ du Fleuve. Marchant avec prŽcaution sur le sol mal ŽclairŽ, elle rejoint la grand rue, ferme avec soin la porte de l'immeuble derrire elle, et monte les escaliers.

Sur sa porte, un mot des voisins du dessus : "On tÕattend pour d”ner".

"Ca va me changer les idŽes, se dit Lazzlo, joyeuse ˆ l'idŽe "de voir enfin des figures humaines".

Mais n'est-il pas trop tard ? Elle se penche au-dessus de la rampe de l'escalier pour regarder si la fentre est encore ŽclairŽe. Oui, on entend des bruits excitŽs. La concierge va encore grogner de ce tapage ˆ deux heures du matin.

Lazzlo gravit les trente marches supplŽmentaires. Elle est accueillie avec de grands sourires. Le repas est fini mais on lui a gardŽ une part de ce cochon confit au citron confectionnŽ pour elle. L'invitŽe n'ose avouer qu'elle n'a pas faim, l'estomac encore nouŽ de l'ennui de la rŽunion. On la fait asseoir, on lui sert ˆ boire, on l'Žgaye et, peu ˆ peu, l'appŽtit revient.

"Alors, la conspiratrice", lui demande-t-on, "a marche ?".

Entre deux bouchŽes - dŽcidŽment, il est dŽlicieux ce cochon! - Lazzlo grommelle : "ras-le-bol ! plein le dos ! ils m'ennuient ! si vous saviez comme ils m'ennuient ! il faudra me trouver autre chose... "

Les frres Schmidt, ses voisins, Willibald et Archibald, qu'on appelle Willy et Archie, connaissent tout de toutes les conspirations, mme les plus secrtes ou les plus restreintes. Conspirent-ils eux-mmes ? Lazzlo ne l'a jamais su... ˆ moins qu'ils ne poursuivent ˆ travers les actions particulires une conspiration plus gŽnŽrale ? ou qu'ils s'amusent simplement ˆ jouer avec Lyon, "terre classique des conspirateurs", comme ils disent ironiquement...

Sans hŽsitation ni explication, ds leur premire rencontre, comme s'ils avaient reconnu un mot de passe tout-puissant qu'elle mme aurait ignorŽ dŽtenir, ils ont adoptŽ Lazzlo. Tout en bavardant, Lazzlo se remŽmore le soir o elle a fait leur connaissance par l'intermŽdiaire de ThŽodore.

A cette Žpoque, elle vient d'arriver ˆ Lyon. Elle vit dans un garni, non loin de la place des Terreaux : une petite chambre, mal ŽclairŽe, ˆ peine sŽparŽe du couloir par une mince cloison. Presque toute la place est occupŽe par le lit, ce lit au matelas fatiguŽ qui courbature le dos. La gŽrante observe les allŽes et venues de Lazzlo, se demandant trop ouvertement ce que peut tre cette jeune femme qui ne fait rien, sauf tra”ner dans sa chambre toute la journŽe, couchŽe tout habillŽe sur le lit, fumant des cigarettes.

Lazzlo rŽpugne ˆ rester nue dans les draps dont le contact sur sa peau Žvoque celui qu'elle a laissŽ lˆ-bas, irrŽmŽdiablement lˆ-bas, o nul chemin ne conduit plus. Ds qu'elle s'Žveille, elle saute du lit, s'habille ˆ la h‰te, descend boire un cafŽ jamais au mme endroit, pour ne pas devenir une habituŽe ˆ qui on commence par dire bonjour familirement avant d'essayer d'engager la conversation. Puis, elle remonte se jeter sur son lit.

A la nuit seulement, elle sort, arpentant les rues, dŽcouvrant les escaliers des collines et ces passages qui traversent les maisons de part en part. Aux importunes sollicitations rŽpond son regard absent, tellement lointain qu'il dŽcourage les tentatives.

Un soir, vers minuit, glacŽe par la brume, elle entre au Moulin Joli, un des rares Žtablissements encore ouverts. Lazzlo, installŽe c™tŽ du radiateur, ˆ peine chaud, s'Žtonne de l'involontaire dŽcor rococo o se joue la scne du hall de gare avant le dŽpart du dernier train. Aux petites tables, nombreuses et serrŽes, on trouve tout : sorties du cinŽma, derniers rendez-vous, vaines attentes, chahuts et froides solitudes.

Levant les yeux, elle dŽcouvre le lustre, colossal monument ˆ trois branches dorŽes en forme de S, terminŽes par un globe. Il occupe le centre de la moulure qui ornemente le plafond : trois carrŽs ˆ pans coupŽs s'inscrivent les uns dans les autres, dŽlimitant l'espace du labyrinthe, gŽomŽtrique assemblage de pentagones, de rectangles, de demi-cercles, dont les intersections sont marquŽes par de petites sphres. La figure centrale est perpendiculairement dŽcorŽe de quatre visages, ˆ moins que ce ne soient des masques.

"Certains prŽtendent que ce dessin a une signification symbolique", dit quelqu'un ˆ c™tŽ de Lazzlo. Elle tourne la tte. A la table voisine, un jeune homme termine le croquis du plafond. "Vous le voulez ?", propose-t-il. Elle accepte. L'inconnu entreprend le commentaire, fait surgir d'Žtranges formes en gommant certains traits, explique la manire dont les figures s'incluent sans se recouvrir et les exŽgses mŽtaphysiques qui en ont ŽtŽ faites.

ExcitŽ par son discours, l'homme lui demande "ce qu'elle fait dans la vie?".

"Rien", rŽpond-elle, se taisant sans effort.

L'inconnu tente de bavarder. Lazzlo ne rŽpond pas. Il se met alors ˆ parler de Lyon, "la ville des conspirations" ˆ cause, dit-il, de sa position de carrefour, de l'ancienne frontire entre le royaume de France et le Saint-Empire, des brumes dissimulatrices, des traboules propices, de l'entrelacement des maisons et des cours. Il Žvoque de vieilles conjurations dont l'image commence ˆ intŽresser Lazzlo. Il s'interrompt soudain et, dŽsignant deux hommes qui viennent de s'asseoir ˆ sa table : "d'ailleurs, eux, vous en diront bien plus que moi." Les nouveaux venus ont l'air sympathique. Les prŽsentations se font : Lazzlo, Willy, Archie.

"Mais Lazzlo, c'est un nom de garon ?"

- " L‡szl—, oui, mais moi, j'ai deux zz", rŽpond-elle, amusŽe.

A cette occasion, Lazzlo apprend le nom de son bavard : ThŽodore. Il Žchange quelques mots avec les frres Schmidt qui, aprs avoir vidŽ leur verre, se retirent. ThŽodore raccompagne Lazzlo et l'invite ˆ "faire un tour, un jour prochain, ˆ la foire aux conspirations". "Qu'est-ce que c'est ?", demande Lazzlo, surprise.

"Une espce de sŽance portes ouvertes. 'On' ne peut quand mme pas avoir un bureau pour recevoir les gens qui apportent des renseignements ou en demandent ! Alors, certains Dimanches matin, 'on' se tient ˆ un certain endroit pour Žtablir les contacts nouveaux."

"Mais qui c'est on ?"

ThŽodore explique que "certaines personnes" s'intŽressent aux conspirations, non pour leurs particularitŽs de but ou de forme, mais au contraire pour ce qu'elles ont en commun. "Ce sont les conspirateurs de la conspiration, les conspirateurs gŽnŽraux, si vous voulez... "

Le Dimanche suivant, une brume fluide recouvre toute chose lorsque Lazzlo traverse la Sa™ne par le Pont du Change. Sur le quai, enveloppŽes de chauds habits, quelques personnes semblent perdues dans la contemplation de la rivire, presque anonymes au milieu de la foule qui se presse devant les marchands de peintures, photographies, lainages et autres babioles de ce marchŽ de produits artisanaux. Lazzlo ne les remarque pas tout de suite malgrŽ le soin avec lequel elle les cherche. Cette jeune femme, lˆ, qui semble attendre quelqu'un, en est-elle ?

FrigorifiŽe, Lazzlo allume une cigarette et observe : ils ne se parlent pas. De temps ˆ autre, un passant s'approche de l'un d'entre eux et demande du feu. On voit bouger les lvres mais les propos sont imperceptibles.

Lazzlo a trop froid. Elle va partir, lorsqu'elle se sent saisie par la manche de son blouson : un petit garon lui demande si elle est bien Lazzlo et lui dit de le suivre. Elle obtempre, se laissant emporter par ce courant issu des spirales conspiratives. Son guide lui fait regagner la presqu'”le, la conduit dans une rue Žtroite derrire la place des Terreaux et l'introduit dans la salle d'un cafŽ. Il fait chaud. Un gros pole Žtend ˆ travers la pice les ramifications tentaculaires de ses tuyaux. D'antiques boiseries lambrissent les murs, ornŽes par endroits de vieilles publicitŽs.

L'enfant se dirige vers un escalier ˆ vis dont les marches mŽtalliques sonnent sous leurs pas. Ils parviennent ˆ une galerie : accrochŽe au fond du cafŽ, elle permet de se cacher des consommateurs, tout en surveillant, ˆ travers la balustrade ˆ claire-voie, les allŽes et venues.

Lˆ, ThŽodore attend. Il souhaite la bienvenue ˆ Lazzlo : "excusez-moi de ne pas tre venu, j'aimais mieux ne pas me montrer lˆ-bas". RassurŽe, elle a l'impression, aprs l'Žtrange promenade, de retrouver un ami.

"RŽchauffez-vous", poursuit-il," ils ne vont pas tarder ˆ arriver". Les frres Schmidt sont les premiers. Chaleureux et discrets ˆ la fois, ils traitent Lazzlo en petite sÏur, ce qui ne lui dŽpla”t pas. Il y a un appartement ˆ louer dans leur immeuble ˆ Saint-Clair, elle n'a qu'ˆ le prendre. Pour la premire fois depuis son dŽpart Lazzlo sourit. Elle prend rendez-vous pour visiter l'appartement.

Ensemble, ils boivent des verres de vin blanc qu'une trs vieille dame vient remplir rŽgulirement tandis que les autres les rejoignent peu ˆ peu. La dernire est cette jeune femme, celle qui semblait attendre quelqu'un... BŽatrice... elle est morte ˆ prŽsent...

"Quoi ?", s'Žtrangle Lazzlo dont les rveries ont croisŽ le cours de la conversation. "Quoi ? elle est morte ?" Lazzlo repousse brusquement sa tasse et allume une cigarette. Il est trs tard, ses yeux sont creusŽs de cernes. "Comment est-ce qu'elle est morte ?"

Willy, la voix un peu rauque, raconte qu'on a repchŽ le corps de BŽatrice dans le fleuve. Un long sŽjour dans l'eau l'a rendue presque mŽconnaissable. La police l'a identifiŽe gr‰ce ˆ ses papiers d'identitŽ, heureusement protŽgŽs par une pochette impermŽable.

"Elle s'est jetŽe ˆ l'eau ?", demande Lazzlo.

"Non ! on l'a jetŽe, aprs l'avoir tuŽe : un mince lacet de cuir noir entourait encore son cou."

"Mais qui a fait cela ?"

Archie va dans le salon et revient avec une bouteille de Bourbon. Il boit au goulot et la fait passer aux autres.

"Affaire de conspiration", rŽpond-il ˆ la question de Lazzlo, "enfin, probablement... tu sais, nous ne connaissions pas tous les secrets de BŽatrice. Ces derniers temps, elle avait intŽgrŽ une sociŽtŽ occulte du quartier d'Ainay, un groupe qui se prend trs au sŽrieux et ne recule pas devant de sanglantes cŽrŽmonies perpŽtrŽes au fond des profonds souterrains qui, depuis l'Žpoque romaine, ont servi aux cultes ŽsotŽriques... "

"Elle m'en a parlŽ une fois", coupe Lazzlo. Elle m'a dŽcrit ces cryptes creusŽes dans le socle rocheux de l'Ile des Canabae. Elle disait que longtemps Ainay Žtait restŽ une ”le...

"Oui, les Canabae... un grand fantasme de BŽatrice", songe Archie ˆ haute voix." Elle rvait ˆ ces marchands venus de loin que les Romains laissrent installer leurs cabanes dans l'”le. Les Žtrangers y avaient, protŽgŽs par les fleuves, leurs auberges, leurs entrep™ts, leurs lieux de culte... des cultes trs anciens venus de MŽsopotamie. Lˆ rŽgna Mithra, et pendant plus longtemps qu'on ne pourrait le croire."

"Ces souterrains existent-ils vraiment ?", demande Lazzlo. "Est-il vrai qu'on y accde par les caves de cette maison en face de l'Žglise d'Ainay ? Vous savez, dans le prolongement de l'axe de l'Žglise, une rue gagne la Sa™ne en passant sous une vožte, curieusement aplatie. La maison en question est construite sur la vožte et prolongŽe de deux corps de b‰timents le long de la rue. Mais si ! vous voyez bien laquelle !", insiste-t-elle devant l'air soudain absent des frres Schmidt. "Aujourd'hui, elle a ŽtŽ sŽparŽe en deux, mais quand on regarde depuis le parvis de l'Žglise, on voit bien que la vožte est la pice centrale qui joint ces deux maisons parallles... Mais Žcoutez-moi !", lance-t-elle aux deux hommes qui affectent de regarder par la fentre le puits noir de la cour. "BŽatrice disait que dans les sous-sols de cette maison se terrent d'autres caves, plus profondes, d'o une ouverture secrte donne accs ˆ tout un rŽseau qui parcourt l'”le, rayonnant ˆ partir d'une crypte situŽe juste au-dessous du cÏur de l'antique Žglise : lˆ, une galerie verticale s'enfonce dans le sol et conduit aux grottes cŽrŽmonielles..."

"Ne t'emballe pas", intervient Archibald pour l'arrter. "BŽatrice se moquait bien de toutes ces histoires de sorcellerie. Seulement, elle n'a jamais pu rŽsister ˆ ces gŽographies secrtes qui superposent les lieux rŽels et imaginaires. Elle Žtait prte ˆ tout pour qu'une lecture diffŽrente de l'espace lui enlve sa banalitŽ quotidienne... "

"ˆ tout... ", souligne Lazzlo, rveuse.

"Comment a-t-elle repŽrŽ cette secte ? par quels moyens leurs mots de reconnaissance sont-ils tombŽs en sa possession ? elle n'a pas voulu le dire. Certains prŽtendent qu'elle-mme est l'initiŽe de sombres mystres... Que s'est-il passŽ ensuite ? A-t-elle ŽtŽ la victime d'un sacrifice rituel ou punie de mort pour sa tentative d'infiltration ? On ne sait pas. On ne saura pas. Il ne faut pas chercher ˆ savoir. La matire des conspirations est tissŽe de nuit, mais la nuit elle-mme a ses zones d'ombre... "

Longtemps, ils Žvoquent BŽatrice, l'Žtrange BŽatrice qui inspire ˆ tous des sentiments ambivalents. Ils parlent. Leur discours circule avec prŽcaution au milieu des rŽticences. Lazzlo songe, retenant une question insistante : quels liens existe-t-il entre BŽatrice et les Schmidt ? y-a-t-il une conspiration gŽnŽrale dont ils seraient membres ? Jamais, elle n'a osŽ poser cette question.

BŽatrice, lorsque Lazzlo est allŽe la voir dans ce curieux quartier o est son repaire, lui a peut-tre parlŽ de ces choses... la voix p‰le de BŽatrice dans l'embrasure de la fentre devant le jardin en fleurs... "ce qui me pla”t dans l'occultisme, c'est qu'il soit occulte, cachŽ. Les dŽtails m'indiffrent. Je ne crois pas aux rŽsultats, sauf ˆ ce rŽsultat qui n'est pas cherchŽ, l'isolement, le secret, la production d'un monde spŽcifique, singulier, unique... " Lazzlo a protestŽ contre "les cŽrŽmoniaux grotesques et la charlatanerie des buts". BŽatrice, sans rŽpondre, a poursuivi, du ton de celle qui dŽvoile un mystre ˆ quelqu'un qui ne le cherche pas : "Les formes du rituel n'ont aucune importance. Seulement, tu vois, il faut qu'il y ait un rituel pour couper, sŽparer de la rŽalitŽ, faire passer dans ce monde qui n'existe que dans l'imaginaire des participants. Tout relve de ce principe, et pas seulement l'occultisme... l'amour lui-mme... "

Souvent Lazzlo repense ˆ cet instant o elle a senti, trs prs, passer quelque chose d'essentiel, Parsifal assistant au dŽvoilement de la coupe, sans comprendre ni questionner...

"Tu rves ? ", demande amicalement Archie, lui frottant le dessus de la tte avec affection. Ils se sont tus depuis un moment. Ensemble, ils ont prolongŽ des rveries sŽparŽes, vidant la bouteille sans s'en rendre compte.

"Oui, je rve", dit Lazzlo.

"Tu sais", conclut Willibald, "BŽatrice a peut-tre souffert, mais je suis sžr qu'elle a ŽtŽ contente d'en finir... elle Žtait lasse de planer au-dessus de ce monde... je crois qu'elle aspirait ˆ percuter le sol... "

Lazzlo redescend chez elle. La nuit est passŽe. La premire grisaille de l'aube Žclaircit le Fleuve. Elle se couche, certaine de s'endormir. DŽtendant son corps avec plaisir, elle cherche vainement le sommeil, malgrŽ la fatigue et l'alcool.

Elle continue ˆ penser ˆ BŽatrice, se rappelle l'Žtrange aventure de sa premire visite ˆ BŽatrice, dans cette maison, ˆ l'ombre de l'Žglise Saint-IrŽnŽe, ˆ Saint-Just, sur la colline de Fourvire... Lazzlo a pris le funiculaire, elle descend aux Minimes, admire -comme il se doit- le paysage des toits Žpandus ˆ ses pieds, les tuiles jaunes et brunes des vieilles maisons que domine parfois une tour ou un pigeonnier. Lazzlo suit la rue des MacchabŽes, arrive ˆ une petite place o s'Žlve une maison noire dont le pignon s'Žclaire d'une fentre en ogive. Une femme brune, debout dans l'embrasure de la fentre ouverte, coiffe ses longs cheveux. Lazzlo a peut-tre imaginŽ le petit miroir ovale cerclŽ d'or, au manche formŽ d'un entrelacement de nervures curvilignes Žgalement dorŽes, mais la femme brune, elle l'a vue, elle en est sžre, au troisime Žtage, dans le cadre tourmentŽ de la fentre. Lazzlo traverse la place et s'Žtonne de dŽcouvrir une rue du moyen-‰ge, miraculeusement prŽservŽe de toute restauration hollywoodienne : les maisons, basses, trapues, noir‰tres, semblent grimper la c™te depuis des sicles et regardent la passante des yeux myopes de leurs arcades surbaissŽes, fermant devant elle la bouche Žpaisse de leur lourde porte. Lazzlo rencontre la rue de BŽatrice, rue Vide-Bourse, une petite venelle enserrŽe par des murs de jardin, coulant entre eux comme le lit assŽchŽ de la rivire qu'appellent les pavŽs, petits et ronds, polis par le fr™lement d'une eau disparue, de vrais galets, un peu inŽgaux, un peu disjoints... Lazzlo avance lentement, posant ses pieds avec douceur sur les cailloux rveurs, ravie de rencontrer un lieu aussi insolite, si proche de la ville, ˆ l'intŽrieur mme de la ville, corrige-t-elle en pensant aux immeubles modernes qui cernent ce village oubliŽ.

Voyant une porte entrouverte, elle ne rŽsiste pas, la pousse, pŽntre dans un Žtroit passage entre les jardins clos. Elle longe des maisons, s'interrogeant sur la curieuse gŽographie qu'ignore le plan de la ville, au fond de sa poche. Cette mince ruelle qu'elle parcourt n'existe pas puisqu'elle n'est pas dessinŽe sur la carte... Lazzlo rencontre une grille, et arrive dans la cour d'une Žcole, ˆ l'heure de la rŽcrŽation. Les enfants jouent. Les ma”tres bavardent en les surveillant du coin de l'Ïil. Lazzlo hŽsite, puis, prenant un air dŽtachŽ, entreprend la traversŽe, Žvitant les ballons qui se jettent dans ses jambes, sans que personne ne lui accorde la moindre attention... peut-tre, se dit-elle, la ruelle m'a rendue invisible ? Elle sort : une rue banale, large et bitumŽe, aux immeubles carrŽs bien alignŽs. Surprise et dŽsorientŽe, Lazzlo s'interdit de consulter le plan, marche au hasard, emprunte un chemin dont la plaque, commode carte de visite, indique : rue des Pommires. L'ŽgarŽe tombe en arrt sous un magnolia blanc : d'une terrasse au-dessus d'elle, il constelle le ciel de ses fleurs parfumŽes qui Žmeuvent toujours la jeune femme. Elle allume une cigarette et, s'adossant au mur, se laisse pŽnŽtrer de la douceur poignante de l'arbre magique, emporter au loin, perdre dans les mirages, les images, les ravages des temptes de sable d'or... Elle est perdue. Rue du Manteau Jaune. Il n'y a plus de chemins, seulement des noms dont Lazzlo s'Žmerveille : rue des Basses Verchres, rue des Anges, rue TrouvŽe, ˆ laquelle fait Žcho dans sa tte une rue DŽsirŽe, en bas de la Croix Rousse. Elle erre, de plus en plus incertaine, interroge les rares passants : "la rue Vide-Bourse, sÕil vous pla”t ?". On la regarde rŽprobateur. Elle entre dans un cafŽ : la salle est petite et le bar, immense. SurŽlevŽ et massif comme un autel dans une Žglise, il occupe toute la place. Lazzlo s'assoit ˆ une petite table et se dŽcide ˆ sortir le plan. Pendant qu'elle le consulte, buvant son vin blanc ˆ petits coups, des gens entrent, chargŽs de lourds paquets : ils les font passer ˆ la patronne qui les hisse derrire le comptoir, et sortent en disant qu'ils repasseront tout ˆ l'heure. D'autres, arrivŽs les mains nues, les croisent, en un incessant trafic : ˆ mi-voix, ils parlent ˆ la tenancire, obligŽe de se courber vers eux, du haut du meuble colossal dans les profondeurs duquel elle plonge alors pour, pŽniblement, en extraire un colis avec lequel ils repartent. Lazzlo, intriguŽe, cherche vainement ˆ surprendre les propos. Il lui semble que le bar n'est si grand que pour mŽnager un abri ˆ ce curieux va et vient qu'observe, cachŽ derrire ses lunettes rondes, un vieil homme, habillŽ de vtements du Dimanche hors d'‰ge, le visage dissimulŽ par une large barbe grise, trs lisse. Comme la patronne la regarde de manire souponneuse, Lazzlo replie son plan, rgle sa consommation et repart.

Sans difficultŽ, elle retrouve la rue Vide-Bourse. De ce c™tŽ, la maison de BŽatrice est ˆ demi enterrŽe : les fentres du rez-de-chaussŽe ouvrent au ras des pavŽs qui brillent. A travers les barreaux qui les protgent, Lazzlo aperoit une grande cuisine, aux murs peints en bleu-p‰le sur lesquels se refltent les lumires fauves des cuivres. On dirait que BŽatrice en fait collection: une longue batterie de cuisine s'accroche ˆ une Žtagre ; de larges bassines reposent sur la table en bois sombre. Il y en a partout, jusque par terre, empilŽes. Et tout cela resplendit, transformant en incendie le mince rayon de soleil aventurŽ lˆ, par le soupirail, et capturŽ, rŽflŽchi, multipliŽ, par ces miroirs rougeoyants qui le portent ˆ un paroxysme, exacerbŽ encore par le repoussoir bleu-p‰le des murs. Lazzlo contourne la maison. Une rue descend abruptement. BŽatrice lui ouvre, la saisit par la main et l'entra”ne dans le jardin discret...

A prŽsent BŽatrice est morte et la maison vide.

Lazzlo reprend la maison, se laisse prendre par la maison. La famille de BŽatrice, ˆ qui appartient l'immeuble, ne fait pas de difficultŽ pour l'autoriser ˆ y habiter : "autant qu'il y ait quelqu'un dans la maison !"

La premire fois que la nouvelle occupante s'introduit chez BŽatrice, elle court ˆ l'Žtage : les livres de BŽatrice sont toujours sur les murs. Les tables sont toujours couvertes de papiers en dŽsordre. Seulement, lˆ, sur le mur prs de la fentre, un rectangle plus clair atteste la disparition du tableau que Lazzlo avait h‰te de revoir.

Elle scrute ses souvenirs. L'image revient : une ville, vue en perspective. Le site ressemble Žtrangement ˆ celui de Lyon : la pente d'une colline barre la plaine, un peu comme le fait la Croix Rousse, et, perpendiculairement, s'Žtend un long promontoire sur lequel on s'attend ˆ voir lՎglise de Fourvire. Entre les deux, coule une rivire, que rejoint une autre, venue de la droite du paysage. Si l'Ïil, sans doute abusŽ par la similitude des sites, croit reconna”tre d'abord des monuments familiers que la grossiretŽ du trait ne permet pas d'identifier nettement, il doit s'avouer ensuite qu'il s'est trompŽ. Ce n'est pas Lyon : au lieu du confluent allongŽ, trs bas en aval, on voit les deux fleuves dŽjˆ rŽunis, beaucoup plus haut, au cÏur de la ville. Trois bras impŽtueux partent du plus large, presqu'ˆ angle droit, et rejoignent l'autre rivire... A droite de ce delta perpendiculaire, le tableau montre un large damier de canaux.

"Qu'est-ce que c'est?", demandait Lazzlo ˆ BŽatrice.

"C'est ma ville", rŽpondait-elle, "une ville qui se serait alliŽe ˆ l'eau, au lieu de la combattre. S'opposer ˆ l'eau, pomper, endiguer, assŽcher, c'est tout ce que savent faire les villes. Au bord des mers, elles doivent passer des compromis avec la toute puissance de l'ŽlŽment liquide, mais, dans les terres, elles triomphent sans pudeur. Vois Lyon, avec ses deux fleuves pitoyables dans le corset de pierre des digues, affaiblis par les barrages, surveillŽs en permanence... L'eau captive est aussi triste que les animaux en cage dont le regard se dŽtourne... "

De fait le peintre -BŽatrice, peut-tre?- a fortement soulignŽ la prŽsence de l'eau. Les fleuves, trs larges, affouillent les collines et rongent leurs berges. Ils restent tumultueux jusqu'au fond des canaux les plus tranquilles. De puissants remous les agitent, au sommet desquels frŽmissent des crtes d'Žcume. Dans la lumire marine, les maisons mmes semblent luisantes d'embruns. On dirait un chapelet d'”les en haute mer davantage qu'une ville.

Lazzlo a souvent ŽvoquŽ ce tableau qui, au cours de ses promenades, se superpose aux paysages lyonnais. Il n'y est plus. Quelqu'un l'a enlevŽ, bien qu'on ait laissŽ toutes les affaires de BŽatrice. Lazzlo prend une grande feuille de papier et tente de dessiner. Elle n'y parvient pas. Ses doigts malhabiles ne savent pas recrŽer l'enchantement aquatique. Aprs beaucoup d'efforts, un vague croquis finit par na”tre, tellement dŽcevant que Lazzlo le dŽchire.

Un jour qu'elle s'Žtonne devant ThŽodore de la disparition du tableau, il dit l'avoir emportŽ chez lui, "tu peux venir le voir quand tu veux". Lazzlo, malgrŽ son envie, hŽsite ˆ accepter l'invitation. ThŽodore est trop attirŽ par elle et Lazzlo trop sensible ˆ sa prŽsence, pour qu'elle ne craigne pas une relation refusŽe.

Elle est restŽe dans la nuit de cette place que ferme le rempart des maisons endormies, dŽchirŽ par la fentre dont la lumire devient peu ˆ peu Žclatante... fentre derrire laquelle...

Lazzlo retourne souvent sur la place noire, sans oser avancer. Elle demeure longtemps lˆ, ˆ la circonfŽrence du cercle de l'autre c™tŽ duquel, ˆ une distance infranchissable, Žtincelle la fentre. Aucune autre lueur n'appara”t ailleurs, appartements vides ou volets clos. Personne ne passe, mme au loin, dont on entendrait les pas ou devinerait la silhouette. La place est, ˆ jamais, dŽserte et vide. Aucun bruit. Pas une voiture. Pas un frŽmissement sonore au ciel. Pas une stridulation d'insecte, ou ce bruit de fond qu'Žmettent d'habitude les villes. Le vent lui-mme se tait, ˆ moins qu'il nՎvite ces lieux. Le seul signe de vie, au loin, oscille comme le fanal d'un navire pris dans la houle de mer. Lˆ-bas se trouve la douleur de Lazzlo...

Elle voudrait s'enfouir dans cette maison de Saint-Just protŽgŽe par les murs du jardin, mais quelque chose - la maison ? BŽatrice ? - la force ˆ arpenter des itinŽraires qu'elle dŽcouvre peu ˆ peu.

La rue des Trois Artichauts l'attend, cachŽe dans un virage de la montŽe de Choulans, dŽfendue des automobiles tapageuses par son dŽpart oblique, en contrebas de la chaussŽe. DŽdaignant la montŽe Saint-Laurent qui la conduirait ˆ la Sa™ne, Lazzlo prend le chemin des Fontanires, l'ancienne voie romaine de la Narbonnaise. Une vieille plaque de fonte, rongŽe de rouille, marque l'entrŽe dans le territoire de la commune de La Mulatire.

La promeneuse se laisse aller au soleil printanier et au ruissellement des sources qui, ici et lˆ, aprs la pluie, coulent des murs en petites cascades. Longtemps, elle c™toie la faade d'un vieux b‰timent, un couvent sans doute, dont la suite rŽgulire de fentres closes et aveugles l'inquite peu ˆ peu.

Le porche, marquŽ par deux bornes de pierre granuleuse, est fermŽ d'un portail massif, hŽrissŽ des ttes pyramidales et acŽrŽes de centaines de clous, et renforcŽ de barres de fer. Lazzlo imagine les battants s'ouvrir avec fracas devant une voiture aux stores baissŽs qui bondit sous la vožte, arrachant ˆ la vie des jeunes filles amoureuses, dŽcoiffŽes et dŽfaites par leur lutte contre le respectable enlvement. Les hautes fentres grillagŽes qu'obturent des volets intŽrieurs parlent d'enfermement. Les murs interminables suintent les pleurs des belles captives.

Sans que Lazzlo l'ait voulu, sa main saisit le gros heurtoir de bronze, peint du mme vert Žpinard que la porte, le soulve. Il retombe. Un coup violent et sec retentit. "Je suis folle", pense-t-elle, "que vais-je dire ?". Elle partirait en courant, si elle ne craignait le ridicule d'tre surprise en train de fuir, comme un galopin qui sonne aux portes. Elle attend, souhaitant qu'il n'y ait personne. L'Žcho s'est tu. Personne n'est venu. Lazzlo se rassure.

La porte s'entrouvre. "Entrez", prononce avec difficultŽ une bouche malhabile. Elle entre : devant elle, un long porche, presqu'un tunnel, faiblement ŽclairŽ. Le verrou grince, refermŽ par un vieillard qui, ˆ prŽsent, la prŽcde en silence, sa tte blanche penchŽe par une habitude de respect. Ses pieds avancent lentement, trŽbuchant sur les irrŽgularitŽs du sol. InterloquŽe, elle suit.

Ils ont traversŽ le b‰timent dans toute sa largeur. Le vieillard se retourne sans relever la tte, ce qui le fait regarder Lazzlo par en-dessous quoiqu'ils aient ˆ peu prs la mme taille. Elle, frissonnante sous la lŽgre tenue printanire que le soleil l'avait poussŽe ˆ revtir, se sent devenir abstraite sous ce regard indiffŽrent.

Le concierge, statufiŽ en une posture interrogative, se tait. Lazzlo se fige peu ˆ peu. Aprs un instant interminable, elle se dŽcide : affectant une insouciance factice, elle dit "Bonjour !" et qu'elle s'excuse du dŽrangement. Elle aurait voulu voir le paysage. Oui, c'est a, le paysage. Avec tous ces murs, on ne voit rien. Oui, juste jeter un coup d'Ïil et partir tout de suite, sans importuner davantage.

Sans un signe, toujours muet, le vieillard se remet en marche. Ils atteignent une cour gravillonnŽe o Lazzlo, avec un frŽmissement, remarque de larges traces de roues. Derrire eux, la masse obscure du b‰timent ; sur les c™tŽs, les derniers arbres du parc ; devant, la balustrade dont ils approchent. Lazzlo s'accoude ˆ ce balcon, au flanc du coteau. La lumire froide et l'humiditŽ grise persistent ˆ l'extŽrieur, quoiqu'elle se souvienne nettement d'un grand soleil. Pour se rŽchauffer, elle croise les bras sur sa poitrine glacŽe et s'attache au paysage : il n'y a rien. Elle devrait voir la descente des arbres vers la Sa™ne, des constructions Žparses, la rivire et le port. Rien. L'ambiance sinistre de la prison se condense en une buŽe immatŽrielle qui recouvre tout. La ville a disparu, emportant ses bruits.

Le vieillard attend, impavide. Sans un mot, elle fait demi-tour, presse le pas, arrive ˆ l'Žnorme portail. Le concierge la suit avec une lenteur hŽsitante. Il la rejoint enfin, fait glisser le verrou, parfaitement huilŽ. Lazzlo est dŽjˆ dehors. Elle regarde l'homme, lui lance un "Au revoir!" rapide et cŽrŽmonieux. Sans bruit, la porte s'est refermŽe. Il fait ˆ nouveau grand soleil. La chaleur a t™t fait de recouvrir Lazzlo. Assise sur la borne, elle a l'impression qu'une brume monte d'elle, de ces frissons humides dont elle est parcourue. Elle dŽboutonne son corsage : elle voudrait se mettre nue pour revivifier chaque parcelle de son corps.

PressŽe de se reprendre, elle rebrousse chemin en h‰te, mais ne peut rŽsister ˆ une vŽrification. S'aidant d'un poteau Žlectrique, elle s'Žlve jusqu'au fa”te d'un mur d'enceinte : en bas, la Sa™ne, irisŽe par une faible brise. Le regard porte trs loin aujourd'hui : tout a cette extrme nettetŽ qui prŽcde ˆ Lyon les jours de pluie. On devine les Alpes...

TroublŽe, elle rentre rue Vide-Bourse, jette par terre ses habits qui lui paraissent exhaler une odeur de moisi et, nue, s'Žtend au milieu du jardin, couchŽe sur une natte, ˆ un endroit o ni les arbres, ni la maison n'interceptent le soleil. Elle demeure transie.

On sonne ˆ la porte. Lazzlo n'a pas envie d'tre arrachŽe ˆ la bienfaisante torpeur qui commence ˆ l'envahir. Elle allume une cigarette. Par chance, l'importun abandonne. Quelques minutes plus tard, le tŽlŽphone prend le relais. "C'est insupportable... dŽcidŽment, il faut que je le fasse couper... " Elle s'Žtire, allongeant les jambes le plus loin possible, comme les chats. Elle se met sur le ventre, appuyant sa chair contre les souples lanires de bambou dont le tressage forme une matire ˆ la fois rigide et douce qui marquera son Žpiderme de multiples carreaux - ˆ quelle partie d'Žchecs destinŽs ?. Elle Žtend les bras, s'Žcartelant, creusant les reins pour prolonger un contact plus Žtroit. Une vague envie d'amour la prend.

Sans transition, elle se retrouve sur la Place Noire. Il fait nuit, comme toujours. Lazzlo est debout. Sa nuditŽ s'Žmeut, peureuse et dŽsolŽe. Au loin, brille l'Žternelle lumire. Une nervositŽ douloureuse irrite Lazzlo. Le moindre point de sa peau acquiert une sensibilitŽ exacerbŽe. Son cÏur tape ˆ grands coups prŽcipitŽs ; ses jambes tremblent tandis qu'une violente douleur irradie son ventre. Aprs un long temps, la tension se rel‰che. EpuisŽe, Lazzlo se laisse glisser ˆ terre pour dormir.

2. Effleurements avec fleuve

Lazzlo remonte ˆ la surface. Elle est couchŽe dans son lit, ˆ Saint-Clair. Elle n'Žclaire pas. En t‰tonnant, elle va ˆ la cuisine, emplit une coupe de jus d'orange et boit d'un trait. Puis elle retourne se coucher et s'endort profondŽment. Au matin, comme d'habitude, le camion-poubelles fait trembler les vitres des fentres c™tŽ rue ; la vibration est tellement forte qu'elle se transmet aux cloisons. Lazzlo ouvre ˆ demi les yeux pour repŽrer le paquet de cigarettes et le briquet. Elle fume, somnolente et plonge ˆ nouveau dans le sommeil. La matinŽe est dŽjˆ bien entamŽe lorsqu'elle s'Žveille, mais pas encore assez pour sortir : une crainte incomprŽhensible empche Lazzlo de descendre aux heures o les gens sont au travail. Elle attend qu'il soit midi ou cinq heures pour Žviter de se dŽsigner ˆ l'attention, dans ce quartier resserrŽ entre la colline et le Fleuve o il est impossible d'Žchapper aux regards et de passer inaperue.

Elle tra”ne paresseusement, dŽjeunant dans la grande salle, du c™tŽ des pentes o Žclosent les t‰ches blanches des aubŽpines. Enfin, il est l'heure. Elle s'habille et va faire ses courses. Le journal est plein des mmes Žternelles nouvelles. Lazzlo saute dŽlibŽrŽment la premire page qu'elle a dŽjˆ lu cent fois et farfouille ˆ l'intŽrieur.

Ah quand mme ! quelque chose d'intŽressant ! Une nouvelle maison a sautŽ cette nuit dans le quartier de la Guillotire, en bordure de la rue de l'UniversitŽ. C'est la quatrime en quatre nuits. Chaque fois le scŽnario est identique : les habitants de l'immeuble reoivent un coup de tŽlŽphone, les avertissant que la maison va exploser ; il faut Žvacuer d'urgence en prŽvenant les voisins. Ils sortent prŽcipitamment et, avant que la police n'arrive, la maison, soigneusement minŽe, s'effondre. Et ce qui rend le journal perplexe -bien qu'il essaie de minimiser l'affaire- c'est que les attentats ne sont pas revendiquŽs. Aucune exigence ne les accompagne. On cherche en vain les mobiles des terroristes. Les trois premiers crimes ont eu lieu du c™tŽ de la Place du Pont. "Il s'agit manifestement de l'Ïuvre de dŽsŽquilibrŽs que la police ne tardera pas ˆ apprŽhender", conclut le journal. "Curieuse histoire", pense Lazzlo, espŽrant que cela continuera et, surtout, que les responsables garderont le mme silence, si radicalement nihiliste.

La sonnette retentit, toujours violente. Willy lance un baiser rapide, tend une Žpaisse enveloppe et repart en courant. Une courte lettre est jointe au paquet : "Lazzlo chŽrie, on s'est rappelŽ que tu en avais assez de tes conspirateurs de pacotille. On t'a cherchŽ quelque chose. Ci-joint le dossier de la Conspiration des Horloges. Vois si a te pla”t et fais pour le mieux. Tes dŽvouŽs, Schmidt".

Lazzlo sourit devant la gentillesse qui se dŽgage du mot griffonnŽ ˆ la h‰te. Elle dŽchire l'emballage, trouve d'abord un tract : le texte, dense et ramassŽ, explique que si, ˆ une heure convenue, tout le monde s'arrte de travailler, de fonctionner, et se contente de rester sans bouger lˆ o il est, la sociŽtŽ s'effondrera. INEXORABLEMENT, est-il soulignŽ en grosses lettres rouges. Personne n'y pourra rien. Cette force terrible, chacun la dŽtient. Il manque seulement la conviction et le signal. Le groupe travaille ˆ faire na”tre la conviction et donnera le signal. Le tract continue, dressant un tableau tragique de ce qu'est la sociŽtŽ marchande et de la dŽgŽnŽrescence progressive des tres dont elle est responsable. L'appel, rŽdigŽ dans un style alerte, se termine ainsi : "Toutes les rŽvolutions ont ŽchouŽ parce qu'elles voulaient quelque chose. Fa”tes confiance au nŽant. Pariez sur lui. Contentez-vous de ne rien faire et la prison s'Žcroulera".

Le thme est repris plus en dŽtails dans un numŽro du journal du groupe, "Le Tic-tac". Il contient : un article de fond sur la pensŽe dŽconstructive de Compagnon Horloger (1802-1850) - la reproduction de plusieurs tracts, assez semblables ˆ celui que Lazzlo vient de lire - un exposŽ sur "les questions organisationnelles" o l'auteur dŽmontre la nŽcessitŽ de la clandestinitŽ la plus extrme, en raison de la radicalitŽ du complot et du secret absolu qui devra entourer la proclamation de l'heure H, etc. etc...

Enfin, Lazzlo dŽcouvre une affiche en sŽrigraphie qu'elle s'empresse de coller sur son mur. De gros caractres noirs proclament firement :

CE QUE NOUS VOULONS : RIEN !

Et plus bas, en italiques :

L'heure sonnera ˆ vos montres Seiko ˆ quartz, l'heure de briser vos montres.

Dans une brve note manuscrite, Willy a joutŽ quelques indications pratiques : personne ne conna”t les effectifs du groupe, ni leurs lieux de rŽunion. Les affiches et les tract sont apparu depuis quatre ˆ cinq mois, de manire presque confidentielle. La police politique n'a jamais mis la main sur personne, diffuseur ou colleur.

Au fond du paquet, il y a encore un livre peu Žpais, l'Ždition fac-simile du traitŽ ''De la mesure du Temps par les Horloges", imprimŽ ˆ La Haye en 1572, sans nom d'auteur ni privilge, et une brochure ronŽotŽe : "Historique des Horloges dans l'Action Clandestine", qui va des fatidiques "douze coups de minuit" ˆ la sociŽtŽ des "Deux heures un quart", en passant par la description des mŽcanismes de mise ˆ feu des bombes anarchistes. "Je ne suis pas sžr que cela te serve ˆ quelque chose", a ajoutŽ Willy, "c'est tout ce que j'ai trouvŽ."

Lazzlo est intŽressŽe. La rŽsurgence du vieux mythe de la grve gŽnŽrale l'amuse, mais la radicalitŽ apparente l'Žmeut : CE QUE NOUS VOULONS : RIEN !, cela lui pla”t. Ces gens l'attirent. C'est autre chose que la mesquinerie bureaucratique d'Henri et de ses disciples !

Lazzlo prend un crayon et Žcrit ˆ l'adresse indiquŽe dans la revue pour la correspondance : elle donne des rŽfŽrences, expose son intŽrt, demande un rendez-vous. Pour ne pas avoir l'air de sous-estimer la question de la clandestinitŽ, elle signe d'un faux nom. Elle se prŽpare ˆ sortir pour jeter l'enveloppe dans une lointaine poste de banlieue lorsqu'on sonne ˆ la porte. Elle cache les papiers dans un tiroir et, courant au judas, reconna”t ThŽodore.

Il l'embrasse lŽgrement sur les joues. Elle le fait entrer dans la petite pice qu'elle appelle "son boudoir" : une estrade triangulaire le divise en deux et Žlve le plancher ˆ la hauteur de la fentre pour que le regard saisisse horizontalement la colline. ThŽodore, sans para”tre y attacher trop d'importance, dit que Henri est furieux que Lazzlo ait disparu. Quant aux autres, sa fuite semblent leur procurer une satisfaction inavouŽe.

"Ils m'Žnervent ! je ne veux plus les voir. Tout a ne ressemble ˆ rien, sauf le chat... Je ne les verrai plus."

ThŽodore lui demande si elle a "des arguments".

Lazzlo Žcarquille les yeux : "Je m'en moque... j'ai fini avec eux !". Il propose de l'aider ˆ faire une lettre de dŽmission qui dŽveloppera la divergence qu'elle a semblŽ manifester l'autre soir. "Si tu veux", rŽpond-elle, indiffŽrente. ThŽodore partira avec elle et rŽdigera le message en leur nom ˆ tous deux. "Peu importe", conclut-elle, nouant les bras derrire la nuque et les dŽnouant aussit™t qu'elle aperoit dans le miroir ses aisselles dŽnudŽes et ses seins qui pointent. ThŽodore n'a rien remarquŽ. Curieux ThŽodore qui l'accompagne ˆ travers les pŽripŽties de ses humeurs changeantes, sans rien demander d'elle.

Si ! Il demande qu'elle vienne chez lui "voir quelque chose".

"Quoi donc?", interroge-t-elle, curieuse.

"Quelque chose qui te plaira. Je ne peux rien dire. Il faut le voir." Lazzlo insiste, rŽclame une indication, un ordre d'idŽes. Ils jouent un moment aux devinettes. "Chaud... froid... ", rŽpond ThŽodore. Il finit par avouer que "cela se rapporte ˆ ce tableau qu'il y avait chez BŽatrice". "Oh oui !", s'exclame rveusement Lazzlo. "Que j'aimerais que Lyon soit ainsi ! Chaque fois que je contemple la ville, je la vois comme a maintenant, avec toute cette eau partout... J'irai, c'est sžr. J'irai plus tard. Viens te promener !"

Elle l'entra”ne du c™tŽ du Fleuve. Un petit pont piŽtonnier passe au-dessus de la voie express et conduit aux berges, plantŽes de grands arbres. On oublierait la ville, s'il n'y avait le bruit assourdissant des voitures et l'odeur nausŽabonde de l'Žgout qui lentement s'Žcoule dans le Rh™ne. Ils remontent vers l'amont, jusqu'aux deux ponts. Un canal latŽral rase l'autoroute. Une Žcluse en ruines permet de le traverser lorsque l'eau n'est pas trop haute. Ils approchent du Fleuve.

D'Žnormes blocs de pierre, presqu'entirement immergŽs, barrent le courant, ne laissant qu'un passage de quelques mtres de large, par lequel les eaux s'Žchappent en une chute dont la puissance est horizontale et non verticale, produite par l'Žlan comprimŽ des eaux resserrŽes et non par la hauteur dont elles tombent, ˆ peine un mtre ou deux. Lazzlo et ThŽodore s'assoient sur un rocher. ThŽodore regarde Lazzlo qui contemple l'eau : le Fleuve s'engouffre avec violence dans l'Žtroit chenal et, au cÏur mme de ce tourbillon, se forme une langue verte, p‰le, lisse, qui - et c'est cela qui fascine Lazzlo- donne ˆ la force la plus terrible l'apparence de l'immobilitŽ. Un peu plus loin, cette langue s'Žlargit et s'agite d'Žpais remous d'un vert plus sombre. De gris contre-courants reviennent de l'aval, comme si le Fleuve, ivre de vertige, ne pouvait se rŽsoudre ˆ s'Žloigner. Parfois, et Lazzlo aime par dessus-tout ces instants, on voit arriver un tronc d'arbre : cherchant d'abord o se diriger, il accŽlre soudain et, en un Žclair imperceptible, franchit d'un bond l'Žtroit passage, avant d'tre englouti par les tourbillons et de dŽcrire ensuite des cercles hŽsitants qui souvent le ramnent vers la chute dont il est alors repoussŽ...

Le vacarme couvre les paroles Žventuelles, refoulant les mots qui dŽrangeraient le dŽlicat Žquilibre de la rencontre. Lazzlo et ThŽodore restent longtemps l'un ˆ c™tŽ de l'autre, trs proches. Lazzlo oublie le garon tout en sachant, sans y rŽflŽchir, qu'il est lˆ. Elle lui prendrait la main si elle ne craignait de perturber l'harmonie de l'instant. Elle fixe la chute qui s'assombrit de temps ˆ autres, peut-tre au passage d'une ondine dont les longs cheveux dŽnouŽs absorberaient soudain la lumire...

Le jour tombe doucement. La p‰leur verte de l'eau envahit l'horizon, ˆ peine striŽ de gris jaune. Les promeneurs reviennent au bord du canal et remontent le chemin de terre qui le sŽpare de la voie ferrŽe. Avec le crŽpuscule, les feux, rouges et mauves, des signalisations ferroviaires prennent de plus en plus d'Žclat. Lazzlo sent contre elle la chaleur de ThŽodore qu'elle fr™le souvent, tant ils marchent prs l'un de l'autre, trŽbuchant sur le sol inŽgal dont les accidents la dŽportent vers ThŽodore qu'elle effleure de la hanche et du bras. Il ne fait rien pour mettre ˆ profit ces hasards, et rien non plus pour les Žviter. Comme Lazzlo, il se laisse aller au courant.

Ils franchissent prudemment la voie ferrŽe. Un sentier herbu, enfoui dans les arbres, se discerne ˆ peine. La maladresse accrue de leur marche aveugle multiplie les contacts entre eux. Une fois, en glissant, Lazzlo touche le jeune homme de tout son corps.

En haut, passent des lueurs vrombissantes qu'ils finissent par rejoindre. Ils sont saisis par la clartŽ des rŽverbres et la tonitruante circulation automobile de la route de Genve qui, au-delˆ de Saint-Clair, prolonge la Grande Rue.

Lazzlo aime ces contrastes, ces passages brutaux d'un monde ˆ un autre. RŽsolument, elle s'Žcarte de ThŽodore, allume une cigarette, met les mains dans ses poches, et emplit sa tte du hurlement des moteurs attaquant la c™te et du cri perant des klaxons, ˆ cette heure d'embouteillage. Forant la voix, elle demande ˆ ThŽodore ce qu'il sait de la "Conspiration des Horloges".

A vrai dire, pas grand chose. Il en a entendu parler. Le groupe est extrmement fermŽ. Ils ne veulent pas recruter, ni consolider leur organisation pour ne pas devenir une force positive qui se ferait piŽger.

"Je sais cela. Je leur ai Žcrit", informe Lazzlo.

"Il y a peu de chances qu'ils te rŽpondent. Il faudra t'accrocher... Tu veux qu'on essaye ?"

"Je m'accrocherai", rŽplique Lazzlo, feignant de ne pas remarquer le "on" afin de ne s'engager ˆ rien avec ThŽodore.

En bas de chez elle, elle l'embrasse franchement, s'appuyant imperceptiblement contre lui au souvenir de la promenade crŽpusculaire. Elle le laisse dans la rue et remonte : elle a envie d'tre seule. Elle rgle les lumires, Žclaire des bougies, enfoncŽes dans des bouteilles vides, et se verse ˆ boire, heureuse de la longue soirŽe devant elle. Les rideaux sont soigneusement tirŽs pour que les frres Schmidt la croient absente, ou reconnaissent ˆ ce signal que Lazzlo passe la soirŽe avec elle-mme.

En sourdine, elle fait tourner les partitas pour violoncelle seul de Bach. Elle prend un livre qu'on lui a prtŽ et qui lui pla”t ˆ l'avance, "Terroristes temporels". Lazzlo se sourit, contente. Elle voudrait tout ˆ la fois Žcouter la musique, Žcrire, peindre, lire, ne rien faire...

Attrapant le flacon qui contient son Bourbon prŽfŽrŽ, elle s'abandonne ˆ la poignance grave du violoncelle : une jeune femme, vtue de rouge sombre, danse lentement devant un grand miroir dressŽ ˆ la verticale. Elle appara”t sur la surface argentŽe, dispara”t, agace son reflet, le provoque, finit par l'embrasser. Du point d'impact, partent en Žtoile de minces flures qui s'allongent, atteignent les bords du miroir et s'Žlargissent alors, jusqu'ˆ ce que les fragments ainsi dŽlimitŽs se sŽparent, se recourbant vers le centre, de sorte que la danseuse a maintenant neuf images, diffŽrentes et semblables, s'Žloignant peu ˆ peu d'un mouvement inexorable. Les morceaux, ˆ prŽsent complŽtement dŽtachŽs, dansent avec la jeune femme. Ils tournoient lentement autour d'elle, elle qui prŽcipite ses gestes, comme pour reprendre l'initiative. La ronde s'accŽlre, les figures s'Žparpillent et semblent vouloir attirer la danseuse dans le labyrinthe de ses reflets dŽmultipliŽs. De plus en plus rapide et agitŽe, elle parvient ˆ en saisir un ; au bout de ses bras tendus, elle le tient devant elle et cherche vainement ˆ enlacer son autre, tandis que les miroirs narquois, longs triangles Žtincelants, refltent cette rŽflexion dont le mouvement devient chaotique, ˆ la fois confus et retenu, dŽcisif et indŽcis. Au dessus de la danseuse dŽsemparŽe, les miroirs se croisent, Žclairs d'acier, comme un froissement de poignards. Avec une force hŽsitante, elle renverse sur le sol celui qu'elle tient encore, l'Žtend par terre et, sans le l‰cher, d'un lent glissement onduleux, se couche dessus. La trop grand proximitŽ l'empche de rien voir... seulement son absence... une image noire... une place noire, o Lazzlo, couchŽe par terre, fixe le sol sans le voir... Lazzlo se sent happŽe ˆ nouveau par le lieu, familirement dŽsespŽrant. Elle tente de lui Žchapper, se lve du fauteuil, essaye des activitŽs qui lui faisaient tant envie tout ˆ l'heure... Trop tard, elle a dŽrapŽ. Elle se cramponne au livre : les caractres d'imprimerie sont des t‰ches noires qui se dilatent, se confondent, envahissent la page...

La place l'a prise... Lˆ, c'est elle, sur le pavŽ froid... Posant la tte sur ses bras repliŽs, elle fixe la ligne lointaine des maisons, lˆ-bas, au bout du regard, et elle devine, perpendiculairement, la masse plus claire de la mer... de la mer ?... lorsqu'elle vivait ici, elle a cru, quelques fois, ˆ la mer...

Que faire ? peut-tre, traverser la place, marcher droit sur la lumire qui empche le nŽant de se transformer en vide?... peut-tre, pousser la porte pesante, monter les larges escaliers, entrer dans cette chambre o est restŽ le souvenir d'elle ?... Peut-tre, ˆ partir de ce souvenir, remonter la piste, suivre les traces ˆ l'envers et, ˆ la fin, retrouver Lazzlo?... Elle s'agenouille, puis se dresse. Elle ne peroit pas, sur le pavŽ luisant, le reflet de la lumire, qui semble ainsi tournŽe vers l'intŽrieur : vers quoi? vers qui? Est-il toujours lˆ, celui dont elle est partie... ™ yeux absents de la prŽsence... est-il lˆ, de l'autre c™tŽ de la lumire, veillant ce souvenir d'elle ? ou bien, a-t-il ouvert la fentre et jetŽ dehors ce fant™me qui g”t dŽsormais, disloquŽ sur les cailloux noirs, comme une poupŽe de porcelaine brisŽe ?

Lazzlo debout ne peut avancer d'un pas, comme si la distance dŽvorait ˆ l'avance toute idŽe de lÕaffronter. Elle regarde une fois, et une fois encore, souhaitant que ce soit la dernire et que le sommeil la dŽlivre... filant l'Žtoile de la fentre avec une quenouille de peuplier calcinŽ par la foudre... "file la laine, filent les nuits", chantonne-t-elle sur un vieil air de patronage...

Elle revient lentement non ˆ elle, mais au lieu, dŽvastŽ comme par une tempte. Un typhon soudain a ravagŽ le calme trompeur. DŽm‰tŽ, le navire fait eau.

Il faudrait appeler aux pompes, Lazzlo n'en a pas le courage. Elle va plut™t dŽtacher le canot de sauvetage et s'Žloigner, livrant le bateau aux indiffŽrentes sirnes. En titubant, elle quitte l'appartement, descend lentement l'escalier, marche droit devant elle dans la rue dŽserte. Elle n'a pas l'Žnergie de continuer, fait demi-tour, monte dans son automobile sans savoir o elle va. Conduisant mŽcaniquement, sans mme avoir le rŽflexe d'allumer une cigarette, elle se laisse absorber par le pŽriphŽrique, puis l'autoroute du Sud.

La voiture roule le plus vite possible, fentres ouvertes pour faire entrer l'air de la nuit. DŽjˆ les panneaux indicateurs du pŽage. Lazzlo n'a pas le courage de rouler jusqu'ˆ la mer. Elle sort ˆ Vienne et rebrousse chemin en direction de Lyon. D'un coup, une immense fatigue l'envahit. Elle voudrait tre couchŽe. La vitesse tombe.

Endormie, l'automobile se tra”ne.

3. Les rues de Lyon et les prisons

Lazzlo, dans la maison de Saint-Just, est ŽveillŽe par le carillon de la porte. HŽsite. S'Žtire. Allume la premire cigarette. Elle se sent bien dans cette alc™ve d'o, comme d'une loge de thމtre, elle regarde la pice : la pice n'est qu'un dŽcor vide ; par les trois fentres du jardin, entre la lumire du jour.

Lazzlo dŽteste les volets fermŽs, les tentures, les rideaux. Il faut qu'elle aperoive, la nuit, la faible luminescence de la ville et du ciel, le matin, la couleur de l'air. Ce n'est pas de la claustrophobie, plut™t un besoin de vigilance : rester sur ses gardes, surveiller l'ennemi, le jour qui point, le jour qui poigne.

Lazzlo fume paresseusement pendant que la sonnette continue son tintement dŽsagrŽable. Retrouver les lieux, se les rendre ˆ nouveau familiers, les apprivoiser une fois encore : la longue table devant la fentre... repenser aux livres ouverts... aux papiers ˆ demi-Žcrits... cette lettre commencŽe... les bibliothques dans leur dŽsordre dont on doit conjurer l'abandon... la vieille tapisserie gris-vert, d'abord indiffŽrente, puis, lorsque les yeux accommodent, effrayante : les lignes courbes se transforment en ttes de dragon dont les gros yeux, rŽpŽtŽs des dizaines de fois, la fixent de manire menaante jusqu'ˆ ce que le regard parvienne ˆ recomposer les lignes pour faire ˆ nouveau surgir le banal dessin gŽomŽtrique...

Tout ce travail, ce matin, est perturbŽ par la sonnette. Lazzlo ne peut pourtant pas sauter du lit ainsi. Elle doit, malgrŽ l'intrusion sonore qui gne les manÏuvres difficiles qui actionnent le sas du rŽveil, elle doit faire entrer en elle la pensŽe qu'il va y avoir une nouvelle journŽe, une nouvelle mŽsaventure. La nuit emporte l'Žlan du jour. Au matin, Lazzlo repart ˆ zŽro et parfois, fatiguŽe ˆ l'avance du vain effort, ne se lve pas, fait la grve, renonant ˆ faire Žclore la fleur de cette journŽe qui, au soir, rejoindra les autres dans la poubelle.

La sonnette s'est calmŽe et grelotte ˆ prŽsent avec discrŽtion, comme pour dire qu'il y a quelqu'un ˆ la porte, un ami, qui attendra que Lazzlo ait mis en ordre les rves de la nuit, triŽ le butin rapportŽ de ces expŽditions dangereuses, retrouvŽ et fixŽ ˆ la lumire du jour les fugitives images. Le temps presse : Lazzlo plonge les bras dans l'eau courante des rves, que boit avidement le sol aride du dŽsert matinal. Ses mains, tendues en un appel, les doigts ˆ peine ŽcartŽs, sortent ruisselantes, rarement vides, souvent dŽsolŽes d'avoir perdu les fils fuyants des longues aventures ; parfois enfin, Lazzlo ramne de longs Žcheveaux embrouillŽs qu'un travail opini‰tre, facilement lassŽ par une fibre qui casse ou un nÏud trop difficile ˆ dŽfaire, anŽanti par le moindre dŽrangement, parvient de temps en temps ˆ carder et ˆ filer en longues tresses chatoyantes...

Terrible corvŽe, d'ouvrir la journŽe, d'ouvrir le feu sur la journŽe ! Utilisant les propriŽtŽs du terrain, l'alc™ve protectrice d'o la vue embrasse le champ de bataille, Lazzlo, ˆ l'abri de son lit, forteresse nocturne embastionnŽe de songes, observe les mouvements de l'ennemi, prŽpare la sortie, dispose ses troupes, prŽvoit les dŽtails du nouveau combat. EpuisŽe par cette guerre sans fin, elle voudrait se retirer dans les plus profondes casemates du donjon et oublier, se faire oublier surtout de l'ennemi. C'est impossible : il attaquera, et Lazzlo a appris de ses antŽrieures dŽfaites, ce vieux principe militaire : "Ch‰teau non dŽfendu, ch‰teau perdu".

Impossible d'Žviter l'affrontement. Se prŽparer, ne pas courir, nue en chemise, sur les remparts ds le premier assaut car alors elle se fera prendre. BlessŽe, prisonnire, impuissante, encha”nŽe, elle suivra, lamentable, le char triomphant du quotidien, quadrige Žtincelant de PhŽbus tra”nant ArtŽmis dans la poussire...

La sonnerie dŽrange Lazzlo, trouble son besoin de silence et de tranquillitŽ : la route n'est pas libre. Quelqu'un a dŽjˆ tendu une embuscade sans qu'elle ait pu se dŽfendre. Le tintement cesse enfin. Le calme dure une dizaine de minutes que Lazzlo met ˆ profit pour s'armer : aspirant ˆ pleins poumons la fumŽe de sa cigarette, elle se met ˆ la fentre, contemple, sans parvenir ˆ le voir, le paysage du jardin, se jette sous la douche bržlante.

On sonne derechef. Avec mauvaise humeur, elle enfile un kimono, descend l'escalier, ouvre la porte. Peter, un compagnon d'autres aventures, lui fait un grand sourire : "Excuse-moi ! j'ai bien pensŽ que je te rŽveillais, mais je ne pouvais pas faire autrement. Alors, je suis allŽ boire un cafŽ pour ne pas trop te bousculer."

Ils s'embrassent. Le mŽcontentement de Lazzlo se dissipe au fur et ˆ mesure que Peter lui raconte, pendant qu'elle dŽjeune : "Tu sais, a continue ˆ la Guillotire. La police est folle. On parle de mettre le quartier en Žtat de sige. Du c™tŽ du Rh™ne, tout un p‰tŽ de maisons est dŽtruit. Si tu voyais a ! ce grand trou et tous ces gravats, comme aprs un bombardement ! Et toujours pas de victime ! les gens sont prŽvenus ˆ temps... et on ne sait rien des terroristes ni de leurs mobiles... "

Lazzlo Žcoute avec intŽrt, avalant son thŽ bržlant avec voracitŽ. "Prends ton temps", dit Peter." Quand tu auras fini, il faut que je t'emmne quelque part".

Sans demander d'explication, Lazzlo acquiesce et s'habille : "On y va comment ?"

"A pieds", rŽpond Peter. Ils sortent et, aprs quelques minutes, arrivent ˆ la montŽe du TŽlŽgraphe. La rue caillouteuse grimpe abruptement le long de l'ancien rempart, dont le chemin de ronde est occupŽ par des jardins ˆ demi-abandonnŽs. La c™te s'adoucit, bordŽe ˆ droite par un long mur. Une maison abandonnŽe s'y adosse, longue b‰tisse horizontale. Ils montent un petit escalier et parcourent des pices vides, ˆ demi obscures, dont le plancher est arrachŽ par endroits. Lazzlo cherche ˆ deviner ce qui peut se passer ici. Peter s'arrte. Dans le silence soudain, on entend le fr™lement de pas prŽcautionneux qui s'approchent. Une forme appara”t, indistincte.

"Je te laisse, va avec elle... ", dit Peter, effleurant d'un baiser la bouche surprise de Lazzlo. Il rebrousse chemin. La lente progression reprend, ŽclairŽe peu ˆ peu. Dans la lumire retrouvŽe, Lazzlo regarde son compagnon : c'est une femme. Elle para”t trs jeune. Elle sourit ˆ Lazzlo pour lui donner confiance. Un passage bŽe devant elles : un terrain vague, conquis par les herbes, s'Žtend autour de la maison. Comme une chicane, la construction permet de franchir la cl™ture qu'elle chevauche : d'un c™tŽ, elle ouvre sur la rue, de l'autre, sur l'intŽrieur des murs. Pas de chemin tracŽ ˆ travers la prairie dŽserte. Les deux femmes voient surgir des prŽfabriquŽs dŽlabrŽs. Elles contournent ensuite un b‰timent massif qui ressemble ˆ un couvent du sicle dernier, rencontrent les automobiles d'un parking et, par la large brche du mur qu'emprunte la route, rejoignent une rue. "Rue des quatre vents'', dŽchiffre Lazzlo. Son guide se tait. Lazzlo la regarde ˆ la dŽrobŽe. "O allons-nous ?", demande-t-elle. D'un geste, sa compagne dŽsigne le chemin devant elles et, afin sans doute d'attŽnuer ce refus de rŽpondre, lui adresse un sourire mutin. Son visage s'arrondit alors, se creusant de fossettes qui la font para”tre encore plus jeune ˆ Lazzlo, charmŽe et rŽconciliŽe.

Elle reconna”t les deux pavillons rectangulaires qui font sentinelle de part et d'autre de la longue et forte grille de l'entrŽe principale du cimetire de Loyasse. La jeune fille s'arrte et, d'un signe, invite Lazzlo ˆ suivre l'allŽe principale. Puis, comme celle qui a accompagnŽ une amie sans intention - ou sans possibilitŽ - d'entrer avec elle, elle embrasse Lazzlo avec lŽgretŽ et s'en va. La grande allŽe tire droit au milieu des tombes, ornŽes ici de monuments majestueusement insignifiants. De nombreuses pierres tombales sont soulevŽes, portes ouvertes sur les ab”mes obscurs. Lazzlo s'interroge : on dirait, plaisante-t-elle, que les morts sont partis en vacances, oubliant de fermer derrire eux ! Ralentissant le pas pour jouir de la promenade, elle cherche ˆ apercevoir ces hautes pyramides, ˆ l'autre bout du cimetire, ˆ l'endroit o les tombes abandonnent leur ordonnancement rectiligne et s'inclinent fortement, se penchant, basculant comme des navires saisis par la tempte ou comme poussŽes par de confuses forces telluriques... ce buste d'homme, plus grand que nature, posŽ sur la terre dont il semble sortir, alors que le tronc y serait enfoncŽ...

Rvassant, Lazzlo approche de la placette, au milieu de laquelle se dresse le monument aux pompiers morts. Elle attend que quelqu'un surgisse et la prenne ˆ nouveau en charge. Craignant une surprise, elle scrute les alentours, architecture de cache-cache o les diffŽrences dans la hauteur des tombes, les variations de l'ornementation, les arbres plantŽs au hasard et l'entrelacement des passages constituent un dispositif labyrinthique, propice au secret.

Regardant sans les voir les inscriptions de la colonne centrale, Lazzlo contourne le mŽmorial derrire lequel elle rencontre un jeune homme, trs absorbŽ dans la lecture de la liste des pompiers morts au feu lors de la catastrophe de Feyzin. Il met un doigt sur les lvres et s'Žlance ˆ pas rapides qu'elle suit de loin, semblant fl‰ner. Elle s'arrte mme un instant devant des chats, confortablement roulŽs en boule dans des corbeilles de pierre. MŽfiant ou trop somnolents, ils refusent de rŽpondre aux appels de Lazzlo.

Rattrapant son guide, elle se laisse conduire ˆ un petit fortin qui se tient ˆ l'angle du cimetire, au-dessus du vallon qui joint Saint-Just ˆ Vaise. Ce vestige des fortifications, ouvrage avancŽ du Fort de Loyasse, a ŽtŽ englobŽ par le cimetire qui l'a transformŽ en local de travail. L'homme tire ˆ moitiŽ le portail de fer et s'efface pour laisser passer Lazzlo : elle est dans une cour intŽrieure, entourŽe de pices vožtŽes, humides casemates qui servent ˆ ranger les outils et les machines des fossoyeurs. Il n'y a personne. Lazzlo sursaute, en apercevant de vieux ossements sur un tas d'ordures. Il y a lˆ une espce de dŽcharge o s'entassent dŽbris de tombes dont la concession a expirŽ, restes de fleurs artificielles, bouts de cl™tures ˆ l'orfvrerie ouvragŽe par la rouille, morceaux de cercueils ˆ demi pourris, Elle s'exclame devant cette nature morte hŽtŽroclite, regrettant une seconde de n'avoir pas d'appareil photographique... Le repaire des fossoyeurs... Lazzlo a perdu son guide, restŽ ˆ l'extŽrieur. Elle n'ose appeler.

Au flanc de la cour, un escalier accde au terre-plein gazonnŽ. De cette terrasse on domine sur trois c™tŽs la fort des tombes et, sur le quatrime, la route qui descend ˆ Vaise. Lazzlo franchit le talus du chemin de ronde. Elle entame l'exploration du couloir de pierre lorsqu'un pas derrire elle la fait se retourner.

Quelqu'un avance. Quelqu'un qui ressemble ˆ BŽatrice. BŽatrice ? BŽatrice est morte. On l'a retrouvŽe ŽtranglŽe, emportŽe par le Fleuve. "On ne va pas me faire le coup des fant™mes", se dit Lazzlo, tremblante de surprise. Pour se donner une contenance, elle allume une cigarette et dŽcide de voir venir.

"Oui, c'est bien moi !", dit l'apparition de l'air le plus naturel.

Lazzlo l'admet en s'Žtonnant : "Pourtant... "

"Oui, c'est juste ce que j'ai voulu qu'on croie. La mise en scne Žtait convaincante... attends, asseyons-nous, je vais te raconter."

Elles s'assoient sur le bord du rempart, les pieds pendant. BŽatrice explique : "J'ai fini par me sentir prisonnire de ma propre vie. Chaque porte poussŽe ouvre sur de nouveaux dŽtours, dŽambulŽs le long de souterrains infinis qu'interrompent de gigantesques escaliers pyramidaux, de l'autre c™tŽ desquels l'eau coule en cascade... J'ai errŽ, cherchant vainement la sortie. Oui, dŽsespŽrŽment, j'ai cognŽ ma tte aux intrigues les plus puissantes. On m'a cru conspiratrice ! Conspiration et prison sont des lieux de solitude close. Alors, j'ai conspirŽ ma perte. J'ai pensŽ : puisque la prison s'Žtend partout, je dois quitter la prisonnire. Alors, j'ai mis ˆ profit ma ressemblance avec une adepte d'un culte secret auquel je participais. Cette nuit-lˆ, elle devait tre sacrifiŽe ˆ Mithra. J'ai volŽ ses papiers d'identitŽ, remplacŽs par les miens. Ainsi, elle prendrait ma place dans la prison et je serais libre... Tout s'est passŽ comme prŽvu : le cadavre mŽconnaissable, les papiers d'identitŽ, les bruits ˆ propos de mes louches activitŽs occultes... BŽatrice n'existait plus. J'Žtais enfin dŽbarrassŽe d'elle, je respirais : plus d'amis pour me lier, plus d'affaires pour mÕattacher. Je suis libre. Je me suis ŽchappŽe. Grammaticalement libre ! j'ai ŽchappŽ ˆ moi. Etrangre, je contemple la prison gŽante, ses quartiers, ses rues, ses communications. Les gens se heurtent ˆ l'enceinte sans la voir. Se frottant la tte, ils disent "pardon" et changent de direction. Il faut faire dispara”tre la prison. Mais comment ? puisque personne ne la voit. Donc, d'abord la faire appara”tre, et puis, la nier... "

"La nier?", interroge Lazzlo en Žcho.

"Oui ! DŽmolir, pas la peine. Derrire ce mur, il y a un autre mur et ainsi de suite, ˆ l'infini. Que faire ? Arrter de se cogner aux murs ! Arrter tout ! SÕasseoir au milieu de la cour : une prison o l'on ne se heurte plus aux murs, ne peut tenir. Elle s'effondre."

"Ca me fait penser ˆ quelque chose", remarque Lazzlo. "Ca ressemble un peu ˆ la Conspiration des Horloges."

"C'EST la Conjuration des Horloges. PrŽcisŽment. Conjuration, pas conspiration. J'y appartiens. C'est pour cela que tu es ici. J'ai reconnu ton Žcriture sur la lettre que tu as envoyŽe, ton Žcriture, et ce quelque chose que tu as de diffŽrent. Alors, je t'ai fait venir."

Lazzlo est abasourdie par tout ce qu'elle vient d'apprendre, et un peu assommŽe par la prŽcipitation confuse des paroles de BŽatrice. Ne sachant que dire, elle demande la raison de la course de relais clandestine dont elle a ŽtŽ le tampon.

"Course de relais, oui, si tu veux. SupŽrieurement organisŽe, comme tu as vu : avant chaque passage, le guide vous voit arriver. Il vŽrifie que personne ne s'intŽresse ˆ vous. Puis, par un transfert bien dissimulŽ, il te prend en charge et te conduit au poste d'aprs, o il se passe la mme chose. Nous sommes absolument clandestins : notre groupe ne doit pas exister ; personne ne doit savoir qui nous sommes. Nous lanons nos idŽes. Nous donnerons l'heure d'arrter le temps. Comprends bien : appara”tre, c'est se compromettre. Nous ne sommes pas candidats ˆ la construction de nouvelles prisons ! Ouvrir les portes !, c'est tout. Ouvrir les portes et n'avoir jamais ŽtŽ lˆ. Notre sens des responsabilitŽs nous oblige ˆ tre irresponsables !".

Dans son exaltation, BŽatrice a pris la main de Lazzlo. Elle poursuit :

"S'il suffisait de mourir, ce serait facile. J'y ai pensŽ, bien sžr. J'aurais pu prendre la place de la victime au lieu de la mettre ˆ la mienne. Mais, mourir dans la prison et pourrir dans son cimetire, enfermŽe... non, c'est impossible."

Un long silence, et BŽatrice conclut :

"Si tu veux, viens avec nous. Ce ne sera pas une exception ˆ la rgle de ne pas recruter. Je le sais, tu es dŽjˆ des n™tres."

Lazzlo frappe machinalement le mur avec ses pieds. Elle ne croit pas BŽatrice : trop facile, d'imaginer la prison ˆ l'extŽrieur de soi ! Lazzlo tournoie sur la Place Noire dans le silence de laquelle rŽsonne la voix de BŽatrice. La Place Noire sera toujours lˆ. Ses petits pavŽs frŽmissent et se forment en courtes ondulations de vagues froides, aux pieds de Lazzlo. BŽatrice - BŽatrice ? - continue ˆ parler :

"Tout but est une prison. Les conspirateurs s'organisent pour atteindre un objectif. ImbŽciles! Architectes de prisons ! La civilisation est une entreprise de maonnerie dont la perfection se mesure en nombre de milliers de kilomtres carrŽs de prison ! Nous, nous disons : ce que nous voulons, rien."

Rien, c'est encore trop, beaucoup trop, pense Lazzlo, tandis qu'une faible marŽe fait refluer les vagues, aspirŽes par une lŽgre agitation, lˆ, au centre de la place. L'eau noire Žcume. Son mouvement circulaire se propage ˆ la ligne des maisons qui s'incurve, Žloignant ˆ l'infini la fentre et sa lumire...

"Alors, veux-tu ?", demande BŽatrice.

DŽcidŽment, se dit Lazzlo, je n'arriverai jamais ˆ Žcouter plus de trois mots ˆ la suite...

"Je veux", rŽpond-elle.

"Bon, il faut que tu voies Henri."

"Henri ?", s'Žtonne Lazzlo.

"Oui, c'est lui qui a redŽcouvert Compagnon Horloger (1802-1850). Personne ne le conna”t aussi bien. C'est Henri qui a mis sur pied la conjuration et organise le travail."

Henri ?, songe Lazzlo, tous les chefs s'appellent-ils Henri ?

Elles conviennent d'un rendez-vous, la semaine suivante. Lazzlo se dispose ˆ s'en aller. BŽatrice la retient : "Ne pars pas par lˆ o tu es venue. Ne jamais remettre ses pas dans ses pas, sinon la trace, invisible d'abord, finit par devenir une piste."

Elle l'entra”ne dans une cave, dŽplace des outils, dŽmasque une ouverture. BŽatrice s'empare d'une lampe : "nous sommes dans les galeries qui joignent les caveaux. Elles parcourent tout le cimetire."

Les deux femmes marchent longtemps, changent plusieurs fois de couloir. BŽatrice semble conna”tre parfaitement l'irrŽgulier quadrillage, dŽpourvu pourtant de repres. Lazzlo demande ce qu'on fait lorsqu'on perd sa route.

"On trouve une Žchelle, il y en a un peu partout. On cherche une tombe dont la pierre est soulevŽe, elles sont nombreuses. Et on passe discrtement son nez par le trou, pour voir o on est. Ce n'est pas difficile, le jour tout au moins... Voilˆ, nous arrivons. Nous avons franchi la rue qui sŽpare les deux cimetires. Nous allons sortir."

S'engageant dans une crypte dont le plafond montre un carrŽ de lumire, elle dresse une Žchelle et commence ˆ monter. Lazzlo la suit, Žblouie, distinguant ˆ peine les caisses oblongues posŽes sur de grandes Žtagres, le long des murs. BŽatrice sort prŽcautionneusement la tte : "Ca va ! on peut y aller."

Elles sortent. Lazzlo sourit en pensant au spectacle qu'elles donneraient ˆ un promeneur. BŽatrice a dŽjˆ disparu.

Lazzlo se dirige vers les grands escaliers qui descendent de Fourvire ˆ la Sa™ne. En face, les d™mes de la Croix Rousse brillent au soleil. Les d™mes ?, s'Žtonne-t-elle, je n'aurais pas cru qu'il y en ait tant. Elle dŽgringole les marches en courant, trs vite, sans regarder ses pieds ni rŽflŽchir, car c'est ainsi qu'on tombe. ArrivŽe ˆ Vaise, elle remonte la rivire par le bas du quai, large esplanade presqu'au niveau de l'eau unie, souvent inondŽe de ce fait, et recouverte d'un limon un peu vaseux qui fait songer ˆ une plage. AccompagnŽe du cri perant des mouettes, Lazzlo gagne le pont de Serin, en face duquel, sur l'autre rive, le Fort Saint-Jean enveloppe de ses murailles le rocher escarpŽ.

Une fois de plus, elle regrette de ne pas conna”tre l'entrŽe des souterrains qui, dit-on, joignent les deux c™tŽs de la Croix Rousse, permettant de passer, avec rapiditŽ et sžretŽ, de la Sa™ne au Rh™ne, du Fort Saint-Jean au Fort Saint-SŽbastien. On dit que cette galerie, creusŽe pour prendre ˆ revers les Žmeutes croix-roussiennes, est assez haute pour qu'un homme ˆ cheval n'ait pas besoin de se baisser.

Le Fort Saint-Jean pla”t particulirement ˆ Lazzlo, avec ses tours carrŽes, ses dŽcrochements, cet Žlan vertical des lignes qui Žvoque une forteresse de montagne, surprenante ici, ˆ Lyon, au bord de la Rivire. Elle passe devant le porche d'entrŽe, aux trois vožtes successives, par lesquelles on aperoit le rocher noir, toujours luisant d'humiditŽ. Evitant ce trou d'ombre qui l'effraie un peu, elle grimpe le chemin en escaliers. Il sinue au milieu des arbres, au pied des remparts, dont la base s'Žlve rapidement avec le sol.

Comme d'habitude, le changement de perspective modifie complŽtement l'allure de cette forteresse, composŽe en superpositions. Les tours bastionnŽes disparaissent dans l'Žpaisseur du rocher. Lazzlo a terminŽ l'ascension. Elle entreprend la longue traversŽe du plateau de la Croix Rousse. Elle avance sur le Boulevard, la tte ailleurs, inattentive ˆ ce qui l'entoure, seule, rŽflŽchissant ˆ sa rencontre avec BŽatrice... Hallucinante, sa vision des prisons !

Elle lve la tte vers les braves maisons bourgeoises du Boulevard (prisons !), regarde l'allŽe plantŽe d'arbres qu'elle parcourt (promenoir de prison !), fixe quelqu'un qui vient en face (prisonnier ˆ la promenade !).

Le jeune homme, qu'elle n'a pas distinguŽ des passants anonymes, l'interpelle : "Bonjour Lazzlo ! tu es dans les nuages ?"

C'est ThŽodore. Surprise et un peu mŽcontente, elle rŽpond : "Oui, non... je rvassais... "

"Viens avec moi", propose-t-il, "on est juste ˆ c™tŽ de chez moi. Viens voir ce dont je tÕai parlŽ !"

Lazzlo trouve qu'aujourd'hui elle s'est beaucoup laissŽe conduire. Elle refuse : "Plus tard, il faut que je rentre." ThŽodore l'accompagne. Ils marchent, l'un ˆ c™tŽ de l'autre. ThŽodore se tait, pour ne pas troubler le silence de Lazzlo. A la fin, elle en est ŽnervŽe. Toujours, ThŽodore respecte ses caprices ! Elle se sent emprisonnŽe dans cette soumission.

"Qu'est-ce que tu dis ?", demande-t-il. Elle marmonne ˆ mi-voix : prison - prison - prison...

Ils cheminent. ThŽodore se sent de plus en plus mal ˆ l'aise, devinant Lazzlo hostile. Muette et implacable, la tension monte. Comme ils arrivent enfin du c™tŽ du Rh™ne, Lazzlo s'arrte : "Excuse-moi ! Je suis de trop mauvaise humeur. J'aime mieux rester seule. Viens me chercher tout ˆ l'heure". Et, sans au revoir, elle se jette dans la rue JosŽphin Soulary qui lui permettra de revenir ˆ Saint-Clair. Les petites maisons basses la reconnaissent. Lazzlo leur sourit car elle sait qu'en rŽalitŽ ce sont de trs grandes maisons : leur faade apparente, ici, n'est que l'Žmergence d'Žnormes constructions qui s'Žtendent, horizontalement et verticalement, et s'entrecroisent, loin derrire et au-dessous, en un lacis de couloirs, d'escaliers et ruelles secrtes.

Certain chemin lui a parfois fait peur, au cours de nuits venteuses : on ne voit que le ciel. Les bruits, ne pouvant se connecter ˆ la vision, cessent d'tre identifiables. PrivŽe de repres, elle a vŽcu lˆ des heures inquites de tempte en fort une nuit d'Žquinoxe privŽe de lune. Ce passage mystŽrieux conduit ˆ un petit pavillon bas, percŽ de trois portes en arcades au rez-de-chaussŽe et de trois fentres ˆ l'Žtage. Et, dŽcouverte inattendue !, en le contournant, on rencontre un escalier qui longe une trs haute maison noire dont l'apparent pavillon de pierre jaune est le sixime ou le septime Žtage !

Lazzlo sent la fatigue ankyloser ses jambes qui perdent leur allŽgresse habituelle. Cependant, une fois en bas, en route vers Saint-Clair, la paresse qui la gagne se heurte ˆ la vieille envie d'entrer dans les cours, de percer l'Žcran des faades et d'aller voir derrire. Ici -mais, dŽcidŽment, elle n'ira pas aujourd'hui ! - elle trouverait ces deux escaliers qui se font face, ˆ partir d'un perron carrŽ, descendant d'un c™tŽ vers le Fleuve par des degrŽs monumentaux, et barrŽ de l'autre par une grille ˆ laquelle Lazzlo a coutume de se coller, en cet endroit dŽsert, pour fumer des cigarettes devant ce parc solitaire au centre duquel s'Žlve un b‰timent courbe, en briques roses, dont les hautes fentres abandonnŽes s'achvent en demi-cercles surhaussŽs.

Jamais, elle n'y a vu personne, ni le moindre signe de prŽsence. Le dŽlabrement du palais et le fouillis du jardin disent qu'ils ne sont lˆ que pour elle. Un jour, elle escaladera la grille... Pas ce soir. Lazzlo refuse d'tre dŽtournŽe. Elle accŽlre le pas et retrouve avec soulagement le cloaque familier de la Grande Rue.

Elle monte chez elle, fait couler un bain bržlant dans lequel elle se vautre avec dŽlices, aux sons des chÏurs de Verdi. Elle tra”ne voluptueusement, mettant ˆ profit le retard de ThŽodore. Elle prend un livre, ˆ peine commencŽ, "Terroristes temporels". CaptivŽe, elle en a lu plus de la moitiŽ lorsqu'elle constate qu'il est tard. La nuit est tombŽe. ThŽodore l'a oubliŽe. Elle n'en Žprouve ni satisfaction, ni dŽpit.

On frappe ˆ la porte.

C'est Willibald : "Alors, on ne te voit plus ? Viens nous dire bonjour, on a du monde !"

"Un moment ! Je me fais belle et j'arrive", rŽpond Lazzlo par l'entreb‰illement de la porte dont le battant cache sa tenue insouciante.

4á Les explosionnaires

L'invitation impromptue lui pla”t. ExcitŽe soudain, Lazzlo a envie d'exprimer son allŽgresse. Elle va se faire belle. Plongeant dans ses armoires, elle choisit une ravissante robe noire, faite d'une matire lŽgre et souple, presqu'Žlastique. Trs prs du corps, elle est ˆ peine ouverte sur la poitrine et, au contraire, largement dŽcolletŽe dans le dos, dŽnudŽ jusqu'au creux des reins. L'Žtoffe et la peau ont la mme nuance mate qui chatoie cependant un peu ˆ la lumire, et les deux sont si Žtroitement ajustŽes qu'elles semblent ne former qu'un seul tissu de couleur diffŽrente. Lazzlo tourne la tte pour vŽrifier dans le miroir que la robe accompagne avec prŽcision ses mouvements sans faire de pli ni bailler, en aperus douteux parce qu'involontaires, sur la chair cachŽe. Lazzlo aime tre exactement dŽshabillŽe. Elle chausse des escarpins vernis noirs ˆ petits talons et, dŽdaigneuse de maquillage, plaque sur son visage un loup de satin noir qui, par contraste, accentue la brillance de ses yeux. Ses bras, nus depuis l'Žpaule, restent dŽpourvus de bijou.

Joyeuse, Lazzlo sonne ˆ petits coups ˆ la porte des Schmidt. Willibald affecte de sՎvanouir en la voyant. Il la prend cŽrŽmonieusement par la main, pour la conduire dans la grande pice : on lui fait un triomphe. Complice, Lazzlo fleurette avec Archie et Willie dont les amies, LŽonore pour le premier, Nastasie pour l'autre, les regardent en riant.

"Qu'est-ce que tu deviens ?", demande Nastasie.

La question embarrasse Lazzlo. Archibald la tire d'affaire : "Il ne faut jamais faire ce genre de question ˆ Lazzlo."

"Surtout lorsqu'elle est aussi belle", renchŽrit LŽonore. "C'est vrai", ajoute Nastasie, entrant dans le jeu, "a la dispense de rŽpondre."

Willy emplit les verres. Tendant le vin p‰le vers la noirceur de Lazzlo que la lumire accroche aux ciselures du cristal, ils boivent ˆ elle. Saisissant la bouteille, elle verse ˆ son tour le pŽtillant breuvage, et boit ˆ eux.

Ils passent ˆ table pour dŽguster un de ces plats dont les frres Schmidt ont le secret : ce soir, ce sont des truites sauvages aux morilles, nappŽes d'une dŽlicate sauce au cumin, lŽgrement gratinŽe. Gais et pŽtulants, ils boivent, d”nent, bavardent...

Pendant qu'Archie s'active ˆ la cuisine o il prŽpare le thŽ, les autres vont ˆ la fentre regarder couler ce Fleuve qu'on n'entend jamais : sur la sourde basse de l'autoroute, s'Žlve seulement la note rauque d'une grenouille. Soudain, le coup de tambour d'une explosion violente brise l'agrŽable monotonie. Un Žclair rouge a jailli, loin en aval.

"Ca y est", constate LŽonore, "c'est encore ˆ la Guillotire. On va voir ?"

"Bof !" rŽpondent les autres sans enthousiasme.

Willy compose un numŽro de tŽlŽphone ; il parlemente ˆ voix basse et revient: "Oui, c'est ˆ la Guillotire, juste derrire l'Žglise Saint-Louis."

S'installant confortablement, ils commentent l'ŽvŽnement. Lazzlo interroge les Schmidt :

"Vous qui savez tout de ces affaires, de quoi s'agit-il ?"

Ils affirment leur ignorance, et leur curiositŽ :

"C'est vrai, il nÕy a pas de signature ni de revendication, comme si les terroristes se dŽsintŽressaient de leurs actes. On a d'abord pensŽ que la police cachait quelque chose. Eh bien non, elle ne sait rien... Peut-on encore parler de 'terroristesÕ ? De plus en plus, on les appelle 'les explosionnaires', puisque l'explosion quotidienne est la seule chose qu'on sache d'eux, leur unique existence, qui, apparemment, leur suffit... "

On revient en arrire : a fait dŽjˆ quelque temps que l'affaire a commencŽ. Chaque nuit, une maison explose : elles se comptent maintenant en dizaines, et, jamais, il n'y a de victimes.

"Ca ressemble ˆ un programme de Travaux Publics", remarque quelqu'un, "on aurait juste oubliŽ de l'annoncer ˆ l'avance... "

"Travaux Publics ?", dit Nastasie, "s'ils continuent encore quelques annŽes, les explosionnaires finiront par exŽcuter le fameux dŽcret de la Convention... !"

"DŽcret ?", "Convention ?", "Qu'est-ce que c'est cette histoire ?", s'exclament les autres.

"Comment ? vous ne connaissez pas cette affaire ? La ville de Lyon sera dŽtruite, cela ne vous dit rien ?"

Et Nastasie monte sur la table et prend une pose majestueuse pour dŽclamer, d'une voix de crieur public :

ArrtŽ de la Convention du 21me jour du 1er mois de l'an II de la RŽpublique Franaise...

"Taratata Taratata Taratata Taratata Taratata Taratata Taratata", font les frres Schmidt, imitant le tambour.

Article premier : il sera nommŽ une commission extraordinaire composŽe de cinq membres pour faire punir, militairement et sans dŽlai, la ville de Lyon...

"militairement et sans dŽlai ! ™ la belle expression !", interrompt Willy, ravi.

Attendez la suite :

Article deux : Tous les habitants de Lyon seront dŽsarmŽs.

Article trois : La ville de Lyon sera dŽtruite.

(Clameurs gŽnŽrales, bruits, tumulte. Tout le monde se lve et entoure la table. On dirait ce tableau classique, ÔRouget de Lisle chantant la Marseillaise aux volontaires')

"Article quatre", reprend Nastasie, criant pour dominer les vocifŽrations,

Article quatre : le nom de Lyon sera effacŽ du tableau des villes de la RŽpublique.

Article cinq et dernier : Il sera ŽlevŽ sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera ˆ la postŽritŽ les crimes et la punition de cette ville, avec cette inscription (et Nastasie prend une profonde inspiration pour scander :) "Lyon fit la guerre ˆ la LibertŽ, Lyon n'est plus".

Et, dressŽe sur sa tribune improvisŽe, dominant les autres ˆ prŽsent dŽcha”nŽs, elle entonne une parodique Carmagnole. La foule en dŽlire, simulant une sŽance historique du Club des Jacobins, arrache la dŽclamatrice de son piŽdestal et la porte en triomphe ˆ travers l'appartement.

Willy chantonne, sur un air de 'La Fille du Tambour-MajorÕ: "mili-tai-rement-et-sans-dŽlai... ", et reprend sans se lasser.

LŽonore et Archie proclament sur tous les tons, forant les accents toniques et rythmant violemment, comme un slogan de manifestation : "La vilÕde Lyon sera dŽtruite". Ils alternent, reprennent en chÏur, pendant que Lazzlo, armŽe de craie rouge, recopie sur le mur blanc de la cuisine cette phrase dont la puretŽ classique l'Žblouit : Le nom de Lyon sera effacŽ du tableau des villes de la RŽpublique.

Le calme revient peu ˆ peu. Ils se servent ˆ boire, lvent leur verre "ˆ la destruction de Lyon".

La conversation reprend :

"Et tu crois, Nastasie, que des gens ont formŽ aujourd'hui cette commission extraordinaire de cinq membres ? et que ces 'cinqÕ ont Žtabli un plan systŽmatique de destruction qu'ils mettent en Ïuvre, nuit aprs nuit, se limitant ˆ une seule maison ˆ la fois pour frapper sans doute les imaginations ?

- "De cette manire", ironise quelqu'un, "ils n'auraient pas besoin de donner d'explications puisque 'nul n'est censŽ ignorer la Loi '... "

"Et, dans plusieurs annŽes, lorsque la dernire maison serait tombŽe, ils Žlveraient cette colonne ? oh ! je voudrais voir a ! Quel gigantesque monument il faudrait concevoir, pour marquer verticalement cette immense plaine de ruines !"

"Mais, c'est fou, Nastasie", lance LŽonore qui ne peut se faire ˆ l'idŽe, "ils seraient fous, ces gens... Et puis, ils ne parviendront jamais ˆ dŽtruire la ville, mme s'ils continuent ˆ Žchapper ˆ la police... Il faudrait qu'ils se mettent ˆ bombarder ˆ la roquette du haut de Fourvire... "

"Impossible ! Dans l'hypothse, ils ne s'en donneraient pas le droit. Ils se per mettraient seulement d'utiliser les moyens de l'Žpoque : poudre, pioches, pics, explosifs, canons ˆ la rigueur... "

"Peut-tre ne sont-ils pas pressŽs. Supposez qu'ils veuillent avoir fini pour l'anniversaire du DŽcret ! Il reste presque dix ans d'ici 1992... Ce serait une sacrŽe farce commŽmorative !", s'esclaffe Archie... , "ˆ raison d'une maison par jour, on peut calculer le temps nŽcessaire... "

"N'empche ! ce serait fou", insiste LŽonore, "prendre pour base un dŽcret de la Convention de 1792 ! c'est de la dŽmence... Qui aujourd'hui pourrait-tre aussi rŽtro-thermidorien ? C'est absurde !"

"Tu sais, aucune conspiration n'est absurde. C'est la conspiration qui importe, pas son but. Et puis ˆ Lyon, terre classique des conspirations, tout est possible... "

"Mais ce fameux dŽcret", demande Lazzlo, "a-t-il jamais ŽtŽ appliquŽ ?"

"Jamais ! enfin si, un peu, en partie... "

"Raconte! Raconte!", implore l'auditoire.

Nastasie s'empare du canapŽ, s'installe douillettement au milieu des coussins, les jambes croisŽes en tailleur. "Donnez-moi ˆ boire", rŽclame-t-elle. On s'empresse : Lazzlo lui tend un verre, Willy dŽbouche une bouteille qu'il passe ˆ LŽonore... Nastasie boit ˆ petits coups, excitant l'attente de son public. Archie la dŽbarrasse du verre qu'il pose ˆ c™tŽ d'elle.

"Raconte ! Raconte", supplient-ils.

Nastasie joue la star capricieuse. "Donnez-moi un baiser", exige-t-elle encore. On s'exŽcute avec plaisir. Nastasie est une brune dŽlicieuse, vtue ce soir-lˆ, ˆ son avantage, d'une combinaison-pantalon rouge sombre dont dŽpassent le col et les manches d'une chemise en dentelles. On l'embrasse et Willy en profite. Elle aussi. Tandis qu'elle se p‰me sous ses baisers, on s'impatiente. On les sŽpare avec une brutalitŽ simulŽe. Tout le monde se met en place.

Nastasie commence enfin :

"Je vous prŽviens, je saute les dŽtails, je ne vais pas vous faire un cours d'histoire. La lutte entre les Montagnards et les Girondins, vous connaissez. Bon, nous sommes ˆ Thermidor, les premiers triomphent. Danton est arrtŽ... Et les braves lyonnais, pratiquement le jour o les Girondins sont ŽcrasŽs ˆ Paris, lancent ˆ la Convention une dŽclaration de guerre Girondine, condamnant les excs et la terreur. 'Vous tes des contre-rŽvolutionnaires', rŽtorque Paris. 'Non, c'est vous', rŽpond Lyon, 'nous dŽfendons contre vous les principes de la libertŽ que votre dictature encha”ne'... Bref, ˆ jouer ˆ c'est-ui-qui-dit-qui-l'est, les choses s'enveniment vite. Les Lyonnais envoient des proclamations incendiaires aux dŽpartements voisins pour s'unir centre Paris, et mme une Adresse au Peuple Franais. Mais ils restent ˆ peu prs seuls. Un rare sens de l'importunitŽ, les a dressŽs contre Robespierre au moment o il est le plus fort ! Alors, a devient beau. La Convention adopte le dŽcret d'excommunication...

La ville de Lyon sera dŽtruite !, interrompt l'auditoire, en un chÏur dissonant.

"C'est cela", reprend Nastasie qui en a profitŽ pour remplir son verre. "Paris charge l'armŽe des Alpes de prendre et de dŽtruire Lyon. Cette pauvre armŽe, dŽjˆ insuffisante, est submergŽe de t‰ches pressantes. Kellermann envoie seulement une dizaine de milliers d'hommes, mal armŽs bien sžr, et peu dŽterminŽs : les Lyonnais ont criŽ tellement fort et leur rŽbellion para”t tellement dŽterminŽe qu'on leur prte des forces colossales ; la parano•a du complot royaliste les montre soutenus par toute la contre-rŽvolution europŽenne. En fait, il n'en est rien. Les Lyonnais sont rŽduits ˆ leurs propres moyens, qui sont dŽrisoires. Le peuple est restŽ ˆ peu prs indiffŽrent aux appels enflammŽs des bourgeois. L'armŽe lyonnaise est aussi minable que celle que la Convention lui oppose. Les deux c™tŽs se font si peur qu'ils cherchent, le plus longtemps possible, ˆ Žviter l'affrontement. Mais Paris tempte : il faut vaincre. Quelques milliers de soldats hŽsitants finissent par se heurter en une bataille incertaine, sous les applaudissements de la Convention qui salue la grande bataille de Lyon. Aprs plusieurs semaines de pŽripŽties, les Thermidoriens prennent la ville, y installent la Terreur. PersuadŽs d'avoir investi le centre de la contre-rŽvolution, ils perptrent de grands massacres et liquident en masse. Les Commissaires n'oublient pas leur mission : dŽtruire la ville. Ils Žtablissent des plans de dŽmolition... Seulement, ils manquent de moyens : pas assez d'argent, main d'Ïuvre insuffisante et techniques artisanales. Aussi, ils sŽlectionnent les b‰timents symboliques et font tomber les fameuses faades louis-quatorziennes de la place Bellecour et la forteresse Pierre-Scize, sur la Sa™ne. Ils font sauter quelques maisons supplŽmentaires, un peu au hasard, et s'arrtent... "

La narratrice s'arrte aussi.

"Alors, tu penses que des gens ont reconstituŽ cette Commission et recommencŽ le travail ?"

"Va savoir ! A Lyon, il y a toujours eu des sociŽtŽs secrtes de toutes sortes. Pourquoi pas celle-lˆ ? Il y a quelque chose ici qui pousse aux conspirations. L'histoire ou la gŽographie ? Le climat ? Les brumes ? Les rues cachŽes entre les maisons ? Les collines qui disjoignent l'espace ? Les liaisons verticales en leur sein ? Va savoir... Comment pourrait-on ne pas conspirer ?"

"Cependant", intervient Willy, "toutes les explosions ont eu lieu, jusqu'ˆ prŽsent, ˆ la Guillotire. C'est quand mme curieux ! Dans l'hypothse thermidorienne, ils auraient plut™t attaquŽ par Bellecour... Or, les explosionnaires agissent dans un quartier qui, ˆ l'Žpoque de la Convention, n'appartenait pas vraiment ˆ la ville... Attendez... " Il ouvre un tiroir, en sort un plan de Lyon sur lequel il a reportŽ l'emplacement des explosions : "Vous voyez ! On dirait qu'elles encadrent la Guillotire. N'y aurait-il pas une sous-section Guillotire de la Commission qui ferait son travail chez elle, en ignorant le reste de la ville dont elle se sŽparerait par cette premire dŽlimitation ?"

La discussion se poursuit longtemps, abandonnant peu ˆ peu la trop jolie hypothse. Il est trs tard, lorsque Lazzlo rentre chez elle. Elle espre un peu trouver un mot de ThŽodore. Rien. Il a dž avoir autre chose ˆ faire, pense-t-elle en s'endormant.

Les jours passent, se dirigeant gaiement vers le rendez-vous prŽvu avec les conspirateurs des Horloges.

Lazzlo s'amuse : le journal apporte chaque jour les dernires nouvelles des explosionnaires. Elle marque les lieux sur le plan, pensant, sans trop savoir pourquoi, que c'est lˆ qu'on trouvera la solution de la devinette.

Un aprs-midi, elle va se promener ˆ la Guillotire. Elle est un peu dŽue, ayant imaginŽ des destructions plus spectaculaires. Le quartier aurait presque son aspect habituel, s'il n'y avait cette ambiance d'Žtat de sige, crŽŽe par l'intense quadrillage policier. BafouŽe par les invisibles, la police souponne tout le monde. Des barrages au milieu des rues, obligent les passants ˆ emprunter de menaantes chicanes. On les contr™le. On les vŽrifie. Les premiers jours, les arrestations ont ŽtŽ nombreuses, mais la poursuite des explosions et l'absence totale de charges contre les prŽvenus, ont obligŽ ˆ les rel‰cher trs vite.

Lazzlo, interpellŽe une dizaine de fois, doit, ˆ chaque reprise, ouvrir son sac, sous les regards inquisiteurs et tendus des hommes en armes. Les habitants, effrayŽes par la police davantage encore que par les explosions, font la queue pour obtenir un relogement provisoire : la ville a mis ˆ leur disposition les tours inoccupŽes des HLM des Minguettes. Des vieux refusent d'y partir, prŽfŽrant, disent-ils, pŽrir sous les dŽcombres que d'abandonner leur quartier.

Partout, dans les files des contr™les, dans les cafŽs, dans les magasins, les gens discutent la mme question : comment a lieu l'explosion. Les premires victimes l'ont abondamment racontŽ, avant d'tre envoyŽes en vacances sur la c™te d'Azur, aux frais de la ville : on est prŽvenu par tŽlŽphone ou par les voisins, mais on sait dŽjˆ que cela va arriver. Depuis quelques jours, on sentait quelque chose, une mystŽrieuse activitŽ de la maison, une espce de frŽmissement qui la parcourt, des bruits sourds dans ses profondeurs, comme des os qui craquent. On se tenait prt.. On attendait. On a organisŽ ˆ l'avance l'Žvacuation, envoyŽ les enfants en bas-‰ge dans la famille... PrŽvenir la police ? Non, on n'a rien dit : ˆ quoi bon ? Ils n'auraient rien pu faire et on aurait eu des ennuis... Tenez, ˆ tel endroit, le concierge leur a signalŽ l'approche de l'explosion : les habitants ont eu mille tracas. On voulait les forcer ˆ rester. Un inspecteur disait que les explosionnaires ne feraient pas sauter la maison si les gens restaient dedans. Bien sžr, les gens ne voulaient pas en entendre parler. Ils ont subi des pressions. Il a mme ŽtŽ question de murer les ouvertures pour les empcher de sortir... Probable que les flics auraient ŽtŽ contents quÕil y ait enfin des victimes...

L'Žbullition de la Guillotire contraste avec le calme du reste de la ville, ˆ peine affectŽe dans son fonctionnement habituel. Seuls, quelques embouteillages supplŽmentaires rŽpondent aux dŽtournements du trafic automobile. Lazzlo furte, interroge, Žcoute, rvant ˆ cette "Commission Extraordinaire" qui dŽtruirait la ville pour exalter la mŽmoire de l'Incorruptible. Elle les voit siŽger au fond d'une cave secrte, devant un grand portrait de Saint-Just. Des lanternes sourdes Žclairent le plan de la ville ; des barils de poudre sont empilŽs le long des murs...

Lazzlo va rendre visite ˆ Nastasie, amusŽe d'avoir ŽtŽ prise au sŽrieux : "Non, cela ne tient pas debout. Tout indique que ces choses ont un rapport avec la Guillotire, pas avec Lyon... mais qui pourrait vouloir dŽtruire la Guillotire ? Ca n'a pas de sens... "

Lazzlo lui emprunte des livres sur Lyon et les emporte chez elle. Lit. Se promne au bord du Fleuve. Monte dans la colline qu'embaument ˆ prŽsent les lilas. Elle seule sait que la colline existe. Non, pas tout ˆ fait ; quelques enfants partagent son secret. Elle les rencontre dans la Grande Rue, qui vendent aux gens du quartier de gros bouquets de lilas dont ils refusent de dire la provenance.

Lazzlo gožte ses promenades clandestines ; un sentier, tellement cachŽ sous les fourrŽs Žpineux qu'il ressemble ˆ un souterrain, la conduit ˆ une petite prairie triangulaire d'o elle aperoit un vallon inconnu, repli de la colline que jamais on ne devine d'en bas : de petites maisons cachent au milieu des arbres leur invraisemblable prŽsence. Un jour, Lazzlo s'enhardit ˆ dŽpasser la prairie : un grand parc, peu entretenu, l'entoure. Elle avance avec circonspection car, de ses fentres, elle a souvent vu deux gros chiens courir lˆ et elle craint de les rencontrer. Elle Žcoute attentivement et, au lieu d'aboiements, entend le son d'une flžte. S'approchant encore, elle s'immobilise dans un buisson : un ch‰teau se dresse le long d'une terrasse dallŽe, bordŽe, vers le Fleuve, d'une rampe de pierre aux piliers cannelŽs. Assis dans des fauteuils de jardin, des gens bavardent nonchalamment. La flžte chante ˆ nouveau ; c'est une toute jeune fille qui joue, habillŽe d'une tunique et d'un pantalon blancs. Des cheveux bouclŽs encadrent son visage rond, un peu enfantin, dont les lvres se tendent vers l'instrument comme pour un baiser. Elle joue une phrase musicale et, sans bruit, prend la fuite, va se dissimuler un peu plus loin, et recommence la mme phrase nostalgique.

Lazzlo, enchantŽe, n'a ni le courage, ni l'envie de redescendre le sentier escarpŽ et difficile. Promeneuse innocente, elle sort du bois, avance sans bruit sur l'allŽe sablŽe qui passe ˆ quelques mtres de la terrasse. Elle hŽsite ˆ dire bonjour. Personne ne la voit, personne ne lui dit rien. Lazzlo sourit silencieusement aux inconnus et dispara”t derrire la maison, accompagnŽe par la flžte mutine. Un portail interdit la sortie. Lazzlo revient en arrire, vers une brche du mur, et rejoint Saint-Clair.

ThŽodore n'est pas venu la chercher. Au dŽbut, elle n'y a pas prtŽ attention mais, peu ˆ peu, cette absence la prŽoccupe. Elle a dž le blesser, l'autre jour lorsqu'elle l'a brutalement congŽdiŽ, dŽsirant tre seule. Il s'est sans doute lassŽ qu'elle soit toujours insaisissable. Pourtant, Lazzlo ne veut pas perdre ThŽodore. Sa prŽsence discrte, ce soutien invisible qu'il lui apporte, lui manquent. Lazzlo cesse de sortir pour ne pas le rater lorsqu'il viendra. Il ne vient pas. Aller chez lui ? Elle ne conna”t pas son adresse. D'ailleurs, irait-elle ? l'horizon s'assombrit ; la lueur des incendies de la Guillotire ne suffit plus ˆ l'Žclairer. Pourtant, il s'est passŽ des choses curieuses : une maison a ŽtŽ coupŽe en deux selon une ligne oblique, une partie dŽtruite, l'autre soigneusement ŽpargnŽe. La coupure est trs franche : des appartements ont ŽtŽ amputŽs d'une pice ou deux, ou d'une fraction de pice, comme si l'immeuble avait ŽtŽ un g‰teau ˆ la crme tranchŽ par un couteau gŽant. Les effectifs de police augmentent encore : on parle d'Žvacuer prŽventivement le quartier, ou de le boucler par une ligne de barbelŽs.

Tous les jours, de faon de plus en plus machinale, au fur et ˆ mesure que ThŽodore ne vient pas, Lazzlo marque sur le plan la dernire explosion : en reliant les points, elle obtient une figure gŽomŽtrique irrŽgulire dont la signification lui Žchappe.

Lazzlo attend ThŽodore.

Elle s'aperoit qu'elle tient terriblement ˆ lui, sans en avoir eu conscience. Peut-tre ne peut-elle rien faire avec lui, mais, maintenant, elle sait qu'elle ne peut rien faire sans lui...

L'obscuritŽ de la Place Noire se rŽpand sur Saint-Clair. De l'autre c™tŽ du Fleuve, le rempart bŽtonneux du Palais de la Foire ressemble de plus en plus ˆ cette muraille qui, au loin, barre la place, au centre de laquelle Lazzlo a ŽtŽ oubliŽe, debout, seule de toute l'immensitŽ de l'espace qui se presse autour d'elle et l'emprisonne. Cherchant des yeux la si petite et si inaccessible ouverture lumineuse, elle voit la place s'Žtendre dans toutes les directions, rond dans l'eau qui se propage en cercles concentriques, fuyant leur centre, o Lazzlo, toujours plus seule, est livrŽe ˆ un vertige croissant. Tout s'Žvanouit autour d'elle, ˆ l'exception de ce dernier mtre carrŽ sur lequel sont posŽs ses pieds vacillants. Elle ne tient plus debout. Le vide l'attire. Ses jambes mollissent. Elle va tomber. Elle tombe... et se heurte rudement au pavŽ. CouchŽe sur le c™tŽ - comme un cochon malade, se dit-elle - elle voit la ligne des maisons. Sans doute la lumire brille-t-elle encore...

 

Dans le jardin de la maison de Saint-Just, au bout de la rue Vide-Bourse, une femme, couchŽe par terre, est ŽveillŽe par la pluie. Elle rentre dans la maison, o l'eau dŽborde de la baignoire, et se plonge dans le bain bržlant. Le tŽlŽphone sonne. Elle s'endort. La dŽcontraction des muscles la fait glisser le long de la paroi lisse, l'eau la recouvre et entre dans ses narines. Lazzlo sursaute et se dresse d'un coup. Elle se sche ˆ demi, allume une cigarette. Elle attrape la bouteille de Bourbon et, couchŽe sur le tapis Žpais, commence ˆ boire, ˆ moitiŽ endormie, jusqu'ˆ ce que, incommodŽe par le froid qui traque sa vaine nuditŽ, elle gravisse pŽniblement l'escalier pour s'enfouir au fond du lit. Elle ironise sur le spectacle qu'elle offre aux murs : nue, titubante, serrant la rampe de la main droite et la bouteille de la gauche... DŽcidŽment, elle est jolie, Lazzlo ! Les draps l'engloutissent. ThŽodore ne viendra pas. Il ne faut plus l'attendre... Une autre fois, peut-tre. Vivre sans ThŽodore. SŽmantiquement c'est facile, puisqu'elle n'a pas vŽcu avec lui ! Lazzlo se raisonne.

Elle dŽtruit le monde et en reconstruit un autre dans lequel ThŽodore n'existe pas. Elle recommence plusieurs fois, insatisfaite du rŽsultat. Elle passe et repasse le doigt sur la blessure pour voir si elle devient enfin insensible. A force de douloureux essais, elle rencontre un univers o le nom de ThŽodore n'a plus de sens, ˆ peine un son. Alors, ŽpuisŽe, elle s'endort. Pesamment. Durement. Violemment. Elle dort. La nuit s'achve, le jour s'Žcoule. C'est le soir, lorsque Lazzlo, ŽtonnŽe de sa lŽgretŽ et de son insouciance, saute du lit dans le jardin. Quelque chose s'est passŽ en elle. ThŽodore ! le nom jaillit soudain sans Žveiller d'Žcho, pierre engloutie par l'eau sans provoquer la moindre ride...

Lazzlo s'habille rapidement et sort pour jouir du crŽpuscule, cette heure prŽfŽrŽe, qui rend la lumire si douce et estompe peu ˆ peu les couleurs. Sans rŽflŽchir, elle se dirige vers le chemin des Fontanires. Reconnaissant l'Žtrange couvent, elle change de c™tŽ et accŽlre le pas... La route s'incurve. Le mur se creuse d'une large entaille, en bas, lˆ o raclait l'essieu des charrettes prenant le virage.

Une maison de deux Žtages garde Žternellement les volets clos, scellŽs par la vigne vierge. Lazzlo s'arrte, rvant une jeune femme folle, enfermŽe par sa famille pour prŽvenir le scandale. On l'a emmurŽe ici, tout au bout du parc qui Žtouffe ses cris. Seul un passant l'entendrait, mais il y en a si peu... Peut-tre la mystŽrieuse tour hexagonale ˆ six Žtages, un peu plus loin, ˆ une centaine de mtres, est-elle destinŽe au mme usage ?... Et cette autre maison, celle qui n'a pas de porte et surplombe la route ?... Et les prisonnires le sauraient. Elles Žchangeraient des signes, en agitant les longues Žcharpes de soie, avec lesquelles elles finiraient par se pendre, lasses d'une captivitŽ sans espoir...

Lazzlo sursaute : elle a cru entendre un gŽmissement. Si la prisonnire Žtait lˆ, derrire les volets, attendant l'audacieuse venue de son amant, qui grimperait, accrochŽ aux aspŽritŽs du mur, vers les yeux aveugles des fentres...

DŽcidŽment, ce quartier est malŽfique, songe Lazzlo en prenant la fuite.

Une traverse s'offre ˆ elle, remontant vers Saint-Just. Lazzlo s'y prŽcipite, craignant de revenir sur ses pas... "revenir sur ses pas"... L'expression la fait soudain penser ˆ BŽatrice. BŽatrice ! Les Horloges ! Le rendez-vous est proche ˆ prŽsent. C'est demain ! elle a failli l'oublier. Pourtant... Comment l'Žtonnante BŽatrice est-elle sortie de ses pensŽes ? Lazzlo, comment le tic-tac des Horloges s'est-il tu dans ta tte ? Mais il faut que je me prŽpare... qu'est-ce que je vais lui dire ˆ ce nouvel Henri ? Et elle se dŽpche de rentrer chez elle.

5. O se nouent les horloges et les eaux

La porte de la maison refermŽe, il fait nuit. Avec application, Lazzlo absorbe la collection complte du "Tic-tac", la revue du groupe. Sa lecture l'ennuie. Elle descend ˆ la cuisine, s'invite ˆ une lŽgre collation, et fait du thŽ qu'elle emporte avec elle. Pour se changer les idŽes, elle prend le "TraitŽ de la Mesure du Temps par les Horloges", et le parcourt, intriguŽe : c'est un manuel d'horlogerie, rien d'autre. Des gravures figurent des mŽcanismes compliquŽs dont les pices sont dŽsignŽes par des lettres. Le texte en explique la fonction et commente les machines. "Il doit y avoir un code", se dit Lazzlo en reposant le livre.

Elle est plus heureuse avec les Ïuvres de Compagnon Horloger (1802-1850), dont les sept volumes s'entassent sur la table : l'auteur s'acharne ˆ dŽmontrer, dans le style emphatique de son Žpoque, que le temps n'existe pas. C'est simplement une convention, explique-t-il pendant les premires centaines de pages, avant d'entreprendre l'analyse de sa nature :

Nous avons supposŽ pour simplifier, et rendre l'IdŽe plus aisŽment accessible au Lecteur qui, pŽnŽtrŽ d'un noble idŽal de VŽritŽ et d'un juste courroux devant le spectacle du Monde, nous a suivi jusqu'ici, nous avons supposŽ, dis-je, que le Temps n'est qu'une convention.

Une rŽcompense mŽritŽe t'attend, Lecteur, dans cette deuxime partie. Si tu as le rare courage de tirer la charrue de ton Intelligence ˆ travers le champ austre de la PensŽe, tes yeux Žblouis verront enfin Žclore, gr‰ce ˆ ce rude labourage, les fleurs dont nous aurons ensemble semŽ les graines, les fleurs prŽcieuses de la VŽritŽ...

Et ainsi de suite. Lazzlo lit trs vite, sautant par-dessus les circonlocutions embrouillŽes : Compagnon Horloger (1802-1850) examine l'apparence naturelle de cette convention du Temps, implicite et Žvidente, pour faire ressortir qu'on se trouve devant une Croyance et non seulement une Convention. Plus encore, cette Croyance est constitutive du Monde. Que les gens cessent de croire au Temps et d'tre les esclaves des Horloges, alors, ce monde-lˆ dispara”tra.

Lazzlo lit, prend des notes, s'arrte parfois pour rŽflŽchir, crayonne abondamment le texte pour retrouver plus tard sans effort certaines phrases denses et ramassŽes, perdues dans le douteux galimatias.

Le jour arrive. Lazzlo dort quelques heures. Il ne faut pas tre en retard au rendez-vous. Elle enfile son vieux jean, dŽlavŽ par de multiples lessives, passe le chandail blanc qu'elle prŽfre, celui qui dŽgage bien le cou, autour duquel elle noue un foulard bleu de nuit. Elle met aux pieds de lŽgres chaussures de sport pour tre prte ˆ toutes les contremarches et, sautillant presque dans l'allŽgresse du matin, va s'offrir un cafŽ au bistrot le plus proche. DŽcidŽment, la journŽe s'annonce bien : le cafŽ est bon et, rare plaisir, il y a ˆ la fois des croissants et des pains au chocolat.

Lazzlo ronronne au soleil, s'enveloppant de fumŽe. Elle descend vers la Sa™ne par la rue secrte des GenovŽfains qui, attaquant de face la colline par une dure pente rectiligne, coupe et recoupe les lacets de la montŽe de Choulans sans jamais la croiser, s'interrompant ˆ chaque intersection. L'automobiliste ne souponne pas ce chemin pavŽ, et le piŽton Žvite sa trop raide inclinaison. Lazzlo se laisse glisser, arrive ˆ la Quarantaine.

Comme d'habitude, son regard se fait concupiscent pour caresser les remparts de pierre jaune qui, en bas de Saint-Georges, escaladent encore la balme, en direction du Fort Saint-IrŽnŽe. Elle avance, attendant que quelqu'un surgisse. Une jeune femme l'aborde, trs moderne d'allure, avec ses cheveux soigneusement ŽbouriffŽs et son pantalon trop large qui s'arrte au-dessus de la cheville, dŽcouvrant les chaussettes fluorescentes: "Vous avez l'heure?", demande-t-elle. "Deux heures et quart", rŽpond Lazzlo d'un trait, sans regarder sa montre, au moment o l'horloge de l'Eglise proche sonne midi. "Merci", dit la jeune femme qui s'engage dans un couloir. Aprs une courte vožte, l'escalier s'Žlve ˆ l'air libre le long de la maison. La premire volŽe conduit ˆ un jardin en terrasse sur lequel ouvrent les portes-fentres d'un appartement. Un chien aboie furieusement. Lazzlo court pour rattraper son guide, dŽjˆ arrivŽ en haut, ˆ une petite plate-forme qui, au-dessus des toits, domine la Sa™ne, presqu'immobile aujourd'hui. Un vestibule dessert les appartements de l'Žtage et l'escalier continue, ˆ l'intŽrieur cette fois ; Lazzlo avise une porte entreb‰illŽe et arrive, derrire la maison, dans une cour, assombrie d'tre coincŽe entre les derniers Žtages et la colline, ˆ la base de laquelle s'arrondissent les entrŽes des caves. Un peu d'herbe folle, quelques arbustes chŽtifs, des iris, heureusement en fleurs ˆ cette saison, essayent d'avoir l'air d'un jardin. Sans s'attarder, Lazzlo imite son guide et saute un muret : un escalier Žtroit se dirige vers le haut de la colline qu'on lui dŽsigne d'un geste silencieux. Lazzlo monte, rencontre un mur transversal qui, de ce c™tŽ, ferme le plateau. Un sentier en suit le pied, Žtroite corniche peu sžre au dessus de l'ˆ-pic, par chance hŽrissŽ d'arbres qui arrteraient probablement la chute. Lazzlo progresse lentement, franchissant prŽcautionneusement les ravines creusŽes par l'eau, hŽsitant ˆ sauter d'un geste trop vif les ronces qui encombrent le chemin. Au bout d'une centaine de mtres, le sentier bifurque. Quelle direction prendre ?

"Par ici", indique une voix qui vient d'en bas. Lazzlo redescend quelques marches : sur la vŽranda de bois d'une petite maison peinte en bleu, BŽatrice l'attend. Traversant la maison, elles s'accoudent ˆ la fentre pour contempler le vieux quartier Saint-Georges aux hautes constructions resserrŽes qui dressent vers elles leurs cheminŽes. En se penchant complŽtement ˆ droite - "attention!", prŽvient BŽatrice, "tout est un peu pourri"- Lazzlo aperoit le b‰timent mitoyen, un peu en retrait : elle reconna”t ce ravissant ch‰teau de poupŽe, si souvent admirŽ d'en bas. C'est un tout petit Ždifice rectangulaire en briques vernies, parŽ d'une dŽlicieuse tourelle ŽlancŽe dont le toit pointu brille de toutes ses tuiles, aux couleurs soigneusement assemblŽes... "On est en avance", dit BŽatrice qui s'affaire dans la cuisine pour prŽparer le thŽ. Les deux jeunes femmes s'installent dans la grande pice du rez-de-chaussŽe. Un plancher de bois rugueux aux lattes disjointes supporte de gros fauteuils de cuir usŽs. Assise en tailleur, BŽatrice ne dit rien. Lazzlo non plus. Elle est bien. Le thŽ est fort. Les oiseaux s'agitent dans les branches.

DŽcidŽment, Lyon est une dr™le de ville, songe Lazzlo, comparant l'image qu'elle a nagure partagŽe avec l'habitant pressŽ et le voyageur de passage, aux richesses cachŽes de l'espace dans lequel elle se meut ˆ prŽsent. Lyon, ville ingrate et banale ! La Place des Terreaux, flanquŽe de l'H™tel de Ville avec ses clochetons lourdauds et, perpendiculairement, de la trop longue faade du Palais Saint-Pierre, heureusement ŽgayŽe par le surhaussement des terrasses carrŽes... L'inŽvitable rue de la RŽpublique... La Place Bellecour "que les plus grandes manifestations n'ont jamais emplie"... Perrache, bien sžr, la gare par laquelle on arrive... Et puis, les lieux communs ˆ l'usage du touriste : la Croix-Rousse et les Canuts, les deux fleuves et les deux collines qui se font face... Au dŽbut, Lazzlo a essayŽ de se perdre dans les traboules de Saint-Jean, dont les cartes postales et les visites organisŽes l'ont vite dŽgožtŽe. Elle a errŽ sur les escaliers de la Croix-Rousse o, parfois, elle a senti l'ombre d'une complicitŽ de la gŽographie. C'est peu ˆ peu qu'elle a fait la grande dŽcouverte de la multiplicitŽ de la ville, dissimulŽe par le plan. La superposition de plusieurs espaces en un mme endroit de la carte enflamme l'imagination de Lazzlo...

BŽatrice rve elle aussi. A quoi ?, se demande Lazzlo, discrte. Elle voudrait l'interroger sur les choses mystŽrieuses et les endroits secrets avec lesquels sa disparition l'a fait rompre, lui parler des explosionnaires... Mais ˆ cet instant, ˆ cet endroit, la paresse est trop forte. "J'aurai bien le temps une autre fois", se dit Lazzlo, sachant que ce ne sera sans doute pas le cas.

BŽatrice dŽcroise ses jambes engourdies et se lve : "Il est temps... Passe devant. Quelqu'un t'attend en bas. Je te retrouverai plus loin". Lazzlo descend les escaliers extŽrieurs, dissimulŽs par des murs. Elle compte 147 marches, avant d'atteindre une cour sombre. Quelqu'un se met en marche devant elle. Ils sortent dans la rue. Lazzlo se repre : elle est ˆ une trentaine de numŽros de la maison ˆ travers laquelle elle a gagnŽ la colline. Lazzlo suit. L'itinŽraire est commun : rue Tramassac, rue du BÏuf... Elle est passŽe lˆ des dizaines de fois. Les gens vont et viennent, dŽchargent des camions, tiennent des magasins, font des achats, entrent dans les cours pour faire crŽpiter leur appareil photographique... Tout est trivial et ordinaire. Ici, l'espace de la conspiration co•ncide momentanŽment avec l'espace du quotidien. Lazzlo prend le plus vif plaisir ˆ cette subversion de l'espace.

Elle se retourne : BŽatrice, anodine, les file, vŽrifiant sans doute que personne ne s'intŽresse ˆ eux. Par la passerelle et les ruelles embrouillŽes du quartier Saint-Vincent, ils atteignent la Place Sathonay dont les lions de pierre les accueillent. Comme elle le fait toujours, Lazzlo salue les animaux polis. Elle trempe ses mains dans la vasque et mouille son visage. Le guide sÕest arrtŽ. Elle dŽpasse, se laisse doubler par BŽatrice ˆ qui elle embo”te le pas. Lentement, les deux conspiratrices remontent jusqu'aux Chartreux, et pŽntrent dans une grande maison.

A l'entrŽe du porche monumental, deux escaliers de service se font face. BŽatrice choisit celui de droite. Les marches sont hautes et fatigantes, l'ascension n'en finit plus... six Žtages au moins, avant de dŽboucher dans un couloir, large promenoir autour de la cour sur laquelle il ouvre par une verrire qui, filtrant la lumire, la transforme en Žclairage d'hiver. BŽatrice s'arrte devant la porte d'un placard ˆ balais. Non, ce n'est pas un placard, c'est un Žtroit couloir. Une forte odeur de poussire jaillit du bois grossier des parois. Lazzlo tente d'Žviter le contact des planches pour sauver son pull blanc.

Une Žchelle de meunier conduit enfin aux combles: au fond, une rangŽe de cabanes en planches, un peu comme des cabines de bain dont les couleurs auraient disparu dans la grisaille gŽnŽrale, mme pas des chambres de bonne, ˆ peine des rŽduits pour entreposer de vieux dŽbris. Lazzlo derrire elle, BŽatrice entre dans une de ces caisses cubiques : l'intŽrieur para”t sale, embarrassŽ de gravats et de tuiles cassŽes. L'attente dure plusieurs minutes dŽsagrŽables. Dans l'ombre, une porte latŽrale s'ouvre.

"Entrez", entendent-elles.

"C'est Henri", chuchote BŽatrice.

Elles passent ˆ c™tŽ. La pice ressemble ˆ une petite chambre, soigneusement amŽnagŽe et nettoyŽe. Une petite lucarne perce le zinc vertical du toit. Les cloisons ont ŽtŽ recouvertes d'un revtement blanc et le plancher, d'un vieux tapis, usŽ mais propre. Une table, deux classeurs et plusieurs chaises composent l'ameublement, que complte, dans le coin, un petit pole. Lazzlo cherche ˆ reconna”tre Henri : "j'ai dŽjˆ vu cette tte quelque part", se dit-elle. Henri lui fait l'obligatoire discours de bienvenue, expliquant le caractre nŽgatif de leur conspiration, "nŽgatif et nŽgateur", rŽpte-t-il ˆ plusieurs reprises avec un visible plaisir. A son habitude, Lazzlo n'Žcoute pas, furetant des yeux, irrŽsistiblement attirŽe par la lucarne. "Nous n'avons pas de programme et nous n'en voulons pas", poursuit la voix grave, un peu lente, comme pour mieux se faire comprendre, rendue plaisante par un lŽger accent Žtranger.

"Arrter le temps... Le supprimer pour que puissent s'exprimer les virtualitŽs d'un autre monde. C'est tout. Nous sommes des passeurs, irresponsables de l'autre rive... des passeurs, rien d'autre... " L'expression ne dŽpla”t pas ˆ Lazzlo. On lui pose des questions auxquelles elle rŽpond brivement. D'ailleurs, BŽatrice a dŽjˆ parlŽ d'elle.

Dans le silence du grenier abandonnŽ, un timbre grle retentit. "Ah, ce sont les autres !". Deux hommes et une femme entrent alors. A sa plus grande surprise, Lazzlo voit ThŽodore et Willibald. Ils affectent de ne pas la conna”tre, et elle fait de mme. On les prŽsente : "Arnulphe", pour ThŽodore, "Clitandre" pour Willy. La femme est nommŽe "Clo", ou quelque chose comme a. "Au fait", demande Henri ˆ Lazzlo, "quel pseudonyme prends-tu?" Par espiglerie, elle intervertit les syllabes de son nom : "Lolaz", rŽpond-elle. Ils acquiescent. Lazzlo essaie vainement de saisir le regard de ThŽodore, d'obtenir un signe de complicitŽ de cet Arnulphe qui l'ignore. L'angoisse revient : s'il Žtait vraiment f‰chŽ ? S'il ne voulait plus lui parler ?...

La discussion s'engage. Lazzlo manÏuvre sa chaise pour s'approcher de ThŽodore, son ThŽodore dŽguisŽ en Arnulphe. Elle y parvient enfin et, furtivement, comme involontairement, appuie sa jambe contre la sienne. Il rŽpond d'une pression imperceptible. Lazzlo, soulagŽe qu'il soit toujours avec elle, cherche ˆ s'intŽresser aux paroles qui s'Žchangent... C'est toujours la mme chose, la vieille question d'organiser des activitŽs trop ambitieuses avec des effectifs trop faibles : Žcrire, imprimer, diffuser les tracts et le journal, dans les conditions dŽvorantes de la plus stricte clandestinitŽ, est une impossible gageure qu'on tient au prix d'une tension excessive des forces... Lazzlo regarde Henri dont, dŽcidŽment, le visage lui dit quelque chose : il tranche, dŽcide, retire des gens d'ici pour les mettre lˆ... C'est un chef. Il a raison de s'appeler Henri...

Lazzlo reoit ses affectations : groupe de Diffusion N¡2, groupe d'Žtudes "Seiko", groupe de MŽthodes A. On la pourvoit de rendez-vous, de lieux et d'horaires qu'elle ne doit pas noter, ˆ moins d'utiliser des codes compliquŽs. Surprise, elle se demande comment on peut faire tout cela ˆ la fois. Elle approuve, toujours curieuse. La discussion dure longtemps. Rvassant ˆ demi, Lazzlo met ˆ profit ses lectures encore fra”ches pour faire plusieurs interventions, ŽcoutŽes avec approbation. Lorsqu'elle cite de mŽmoire une longue phrase de Compagnon Horloger (1802-1850), Henri lui fait un signe de fŽlicitation. Elle comprend soudain ˆ qui il la fait penser, ˆ Compagnon Horloger lui-mme, dont - mimŽtisme ou imitation ? - il a la tte, les cheveux dŽgarnissant largement le front et les tempes. Et cet accent Žtranger, cette manire d'hŽsiter un peu sur les consonnes en dŽbut de mot, cette ombre de bŽgaiement dont parle la biographie qu'elle a lue. Il a mme, et elle s'en aperoit lorsque, la rŽunion terminŽe, il les raccompagne jusqu'ˆ la porte, cette lŽgre claudication, si caractŽristique qu'elle empchait Compagnon Horloger de rester jamais totalement incognito. Profitant du brouhaha du dŽpart, Lazzlo chuchote ˆ ThŽodore : "Je te vois?". Il rŽpond sans bouger les lvres : "Au Palais Saint-Pierre".

Chacun s'en va par une sortie diffŽrente. C'est facile, car les combles immenses recouvrent plusieurs immeubles accolŽs : tout le p‰tŽ de maisons communique ainsi par en-haut, au-dessus des greniers. Un grand nombre d'Žchelles -qu'on peut d'ailleurs ™ter ˆ volontŽ pour Žviter d'tre dŽcouvert- assure les passages.

Au sortir de cet Žtouffement poussiŽreux, Lazzlo plonge avec plaisir dans la trŽpidation de la ville. Elle entre dans le jardin du clo”tre, o ThŽodore la rejoint bient™t : "Je croyais que tu ne me parlerais plus jamais", lui dit-elle, s'excusant pour l'autre jour, "j'avais les nerfs". ThŽodore explique qu'il s'est senti trop importun...

Elle demande : "Tu m'emmnes chez toi, voir ce que tu m'as promis ?" Il la regarde, encore un peu tristement : "c'est vrai? Tu veux? Je pensais que a ne t'intŽressait pas".

"Viens", rŽpond-elle. Il hŽsite. Elle insiste : "Allez, viens, Arnulphe !" fait-elle, rieuse, en lui Žbouriffant les cheveux.

Ils marchent lentement, comme pour Žviter que l'effort les distraie de cette proximitŽ retrouvŽe. La nuit tombe sur les portes murŽes de la GrandÕC™te. Par ci par lˆ, d'un cafŽ arabe aux nŽons violents s'Žchappe une musique, ou bien l'on voit une Žpicerie blafarde, dernires lumires parmi les maisons vides. L'abandon de la rue contraste avec son animation, ˆ cette heure de sortie du travail o se mle le courant qui descend vers la ville et celui qui monte ˆ la Croix-Rousse. A mi-hauteur, on a dŽjˆ dŽmoli : attendant les futures constructions, un terrain vague, rase pente talutŽe, sert de glacis au rempart des maisons du plateau. Lazzlo s'interroge sur l'endroit o habite ThŽodore. Ils contournent la mairie, franchissent un long couloir qui conduit ˆ une cour.

"C'est lˆ", dit ThŽodore. "S'il faisait jour, tu verrais les jardins. Des vieillards attentionnŽs y font pousser des fleurs... "

Comme il fait nuit, il y a des chats... des chats partout, une trentaine, plus peut-tre, profitant de la tranquillitŽ de ce coin abritŽ des voitures... chats de la Croix-Rousse, tous un peu tordus, un peu borgnes, souvent maigres et galeux... Attendrie, Lazzlo commente : "Leur pre Žtait alcoolique et leur mre faisait le trottoir ! On les a confiŽs ˆ l'Assistance, dont ils se sont ŽchappŽs trs jeunes... "

A leur approche, les chats, circonspects, s'Žgaillent dans toutes les directions, sauf un, un vrai matou, borgne, zŽbrŽ de noir et de fauve dont les lignes dessinent sur le museau un curieux masque striŽ : les oreilles dressŽes, il les regarde avancer prŽcautionneusement pour ne pas renverser les gamelles que des mŽmŽs dŽvouŽes apportent tous les soirs.

ThŽodore prŽvient : "Attention, la minuterie est en panne !" A t‰tons, ils grimpent les escaliers et, comme Lazzlo trŽbuche, ThŽodore lui prend la main pour la guider. MalgrŽ la simplicitŽ fonctionnelle du geste, Lazzlo est Žmue. Elle s'interdit de presser cette main qui l'entra”ne. Ils vont ainsi jusqu'au dernier Žtage. ThŽodore ouvre la porte de droite, ils entrent dans la cuisine. "Tu veux boire quelque chose?", demande-t-il, "Il y a du Bourbon, et du chocolat pour croquer avec." Dans la pice voisine, Lazzlo s'appuie ˆ la fentre : sur l'autre colline, on distingue la masse vague de l'Žglise de Fourvire, si semblable ˆ une forteresse d'ombre. Lˆ, ˆ droite, cette ligne de lumires, c'est le grand escalier qui va ˆ la Rivire... "Si tu viens le jour, tu verras les jardins", rŽpte ThŽodore, "il y a plein de fleurs". "Et de chats", ajoute-t-elle.

Ils s'assoient c™te ˆ c™te sur la moquette, adossŽs au mur. La pice est nue, ˆ part un bouquet de fleurs posŽ par terre dans l'angle opposŽ ˆ eux, et quelques photographies. ThŽodore met un disque : le Requiem de Verdi sort de l'ombre... Dans une vasque de marbre rose o se refltent tous les arbres de la fort, un visage commence ˆ appara”tre, entourŽ de cheveux rouges. Mais l'Žclatement brutal des cuivres et des percussions trouble l'eau comme une bourrasque inattendue : le reflet se brouille... Une surface unie, lisse, dressŽe ˆ la verticale s'illumine de faibles Žclairs : sur cet Žcran, une jeune femme nue, qu'une grande vague de mer enveloppe et enroule, les yeux levŽs vers le ciel, la bouche voluptueusement entrouverte... Des pierres tombales, rongŽes de mousses rousses, s'ornent de feuilles mortes, savamment disposŽes par le hasard des vents pour mettre en valeur une fleur rouge oubliŽe...

La musique s'arrte. Lazzlo remplit les verres. Les derniers Žchos sonores s'Žvanouissent, tandis que roulent encore les Žchos visuels qu'ils ont ŽveillŽs... Persistance rŽtinienne du rve... Trs prs de Lazzlo, ThŽodore garde les yeux fermŽs. Un long silence s'installe, les enveloppant comme un chaud Ždredon. Finalement, ThŽodore ouvre les yeux, allume une cigarette, sՎbroue, et sa voix encore songeuse dit : "Bon, allons-y... "

Lazzlo se lve, saoulŽe par la musique et par l'instant, davantage que par l'alcool. A pas mal assurŽs, elle le suit sur le palier. Il la fait entrer dans l'appartement voisin, referme soigneusement la porte, et allume les lampes.

"Oh !... ", s'exclame Lazzlo, dŽcouvrant, accrochŽ dans l'entrŽe, le tableau disparu de chez BŽatrice, cette ville mlŽe d'eau, deux collines et deux fleuves, qui fait penser ˆ Lyon. "Est-ce que cela existe vraiment ?", demande-t-elle ˆ ThŽodore. "Oui, viens voir", et il l'entra”ne dans l'appartement : lˆ, posŽe sur une table, se trouve une grande maquette, savamment ŽclairŽe. "Cette fois, c'est vraiment Lyon", fait Lazzlo ŽtonnŽe d'identifier les monuments bien connus : l'H™tel de Ville, le Palais Saint-Pierre, Saint-Nizier, les Cordeliers, le quartier Saint-Clair, en amont, identique ˆ lui-mme... Les collines ont leur aspect habituel, quoique les constructions y soient peut-tre un peu plus denses. "C'est Lyon et ce n'est pas Lyon !". Si la scne est familire, le dŽcor est nouveau.

A partir du bas de la Croix-Rousse, le Rh™ne tend vers la Sa™ne trois bras successifs, de plus en plus larges. Le premier sŽpare la colline de la plaine, les autres divisent celle-ci en deux ”les. Le regard cherche vainement le confluent, ˆ la pointe effilŽe de la presqu'”le, sans parvenir ˆ accepter sa nouvelle place, bien plus haut, au niveau de Perrache... Le Quartier Saint-Jean, dŽtachŽ de Fourvire par un bras de la Rivire, est une ”le, ŽtirŽe de Saint-Paul ˆ Saint-Georges, et rŽtrŽcie entre Sa™ne et Sa™ne. Sur la rive gauche du Rh™ne, deux larges canaux, s'en sŽparant un peu en aval de Saint-Clair, enserrent la ville de leur double enceinte : le canal extŽrieur suit ˆ peu prs le tracŽ des anciennes fortifications du dix-neuvime sicle, longe la voie ferrŽe et, tournant ˆ angle droit, va rejoindre les fleuves ˆ leur confluent. L'autre, trace, beaucoup plus prs du Rh™ne, une ligne d'eau parallle. Entre eux, plusieurs canaux transversaux dŽlimitent de larges Žtendues construites. Lazzlo, ˆ demi attentive aux explications, regarde la ville, semblable et diffŽrente... Mais que dit ThŽodore ?

"Pendant des annŽes, tout un groupe a travaillŽ ˆ inventer une variante diffŽrente de Lyon, pas un fantasme romantique, avec des marais et des landes, ou une projection de Venise en bas des collines. Non, tu vois, le quadrillage des eaux est beaucoup moins dense, cela ferait plut™t penser ˆ Bruges. Mais au large, la Terre remplace la Mer. L'eau est plus rare et, partant, plus prŽsente... Ce n'est pas une autre ville : c'est Lyon, tel qu'il aurait pu tre si, ˆ certains moments, d'autres choix avaient ŽtŽ faits, si d'autres hasards Žtaient intervenus. Tout ceci -et ThŽodore balaie d'un geste la maquette- n'est pas seulement un site, mais une ville. Le Lyon actuel peut fonctionner lˆ-dedans : la circulation automobile, le tout-ˆ-lՎgout, les habitations, les usines, tout est intŽgrŽ. On a juste remplacŽ le vieil antagonisme entre la Terre et l'Eau par une alliance. Comment te dire? Ce n'est pas une fiction, c'est un autre Žtat possible de la rŽalitŽ."

Lazzlo, penchŽe au-dessus de la maquette, voyage, jouant au jeu des diffŽrences. Un pont suspendu joint les deux collines, en franchissant la Sa™ne. Du c™tŽ du Rh™ne, un long viaduc mŽtallique prolonge le boulevard pŽriphŽrique jusqu'ˆ la Croix-Rousse qu'il traverse par un tunnel.

"Tu vois", et ThŽodore dŽsigne le canal qui, ici, occupe le milieu de la rue de la RŽpublique et coupe, longitudinalement cette fois, cette partie de la presqu'”le, "cÕest une coquetterie... Nous n'avons pas rŽsistŽ ˆ remplacer la voie piŽtonne et ses lentes sinuositŽs par une voie d'eau, bordŽe de larges trottoirs. D'ailleurs, a ne posait pas de problme de compatibilitŽ."

Lazzlo, remettant ˆ plus tard de revenir sur la vue d'ensemble, explore, revient sur la Place des Terreaux, "Terre-eaux", dit ThŽodore : c'est un long triangle battu sur son grand c™tŽ par l'eau qui s'Žlargit ici en une sorte de lac, avant de s'amincir ˆ nouveau pour rejoindre la Sa™ne, entre les maisons. "Voilˆ, c'est ce qui manque au Palais Saint-Pierre !", s'exclame-t-elle en observant dans l'eau le reflet dansant de la longue faade...

Ailleurs, les massives colonnades de l'Žglise Saint-Pothin se mirent dans un lac carrŽ, substituŽ au parvis... A la Part-Dieu, de larges Žtendues liquides entourent les grands buildings, reliŽs par des passerelles, d'o de lŽgers escaliers en spirale descendent ˆ de petites ”les, amŽnagŽes en jardins. "Rue du Lac", commente ThŽodore, accompagnant la promenade : "Tu sais, ici, tout ce quartier Žtait jadis un marŽcage, assŽchŽ peu ˆ peu par de grands travaux d'urbanisme. On en a gardŽ ce caractre gŽomŽtrique, finalement peu esthŽtique, qui marque toujours les opŽrations volontaristes. On a seulement donnŽ ˆ l'eau plus d'autonomie. Un rŽseau de drainage collecte les eaux du sous-sol et les conduit dans les canaux. En aval et en amont de la ville, un systme d'Žcluses permet de contr™ler le niveau des eaux... "

"Mais", intervient Lazzlo, s'arrachant avec peine ˆ son examen, "pourquoi un tel souci de rŽalisme ? Tu ne cesses de parler de ÕcompatibilitŽÕ avec la ville actuelle... Tu causes canalisations, circulation, autoroutes... A quoi bon ? Pourquoi ne pas en avoir profitŽ ? Pourquoi ne pas avoir laissŽ la poŽsie reb‰tir la ville ? Pourquoi - et elle s'Žchauffe peu ˆ peu - pourquoi n'y-a-t-il pas encore plus d'eau ? plus de lacs? plus d'”les? plus de ponts ? Pourquoi la lumire ici, ˆ la diffŽrence du tableau de BŽatrice, est-elle encore une lumire de terre ? Pourquoi Lyon les Eaux est-elle encore ancrŽe ? A quoi bon donner plus d'autonomie aux eaux pour les garder captives ?"

ThŽodore sourit de l'exaltation de Lazzlo. "Tu rves Lazzlo... Notre travail est pratique".

"Pratique ?", s'irrite-t-elle, "qu'est-ce que cela veut dire ? Vous faites de l'urbanisme-fiction ?"

"Nous avons des urbanistes avec nous, bien sžr ; ce n'est pas l'essentiel. Ecoute bien : si nous parvenons ˆ une approximation suffisante de la rŽalitŽ, alors, cet Žtat de choses que tu vois, Lyon les Eaux, comme tu dis joliment, devient possible... "

Lazzlo s'exclame: "Possible ? Tu ne veux pas dire que vous allez dŽmolir la ville et la refaire ?... A moins que ton travail 'pratique' ne consiste ˆ prŽparer la reconstruction aprs le tremblement de terre ou le bombardement ?"

"Attends, Lazzlo, il faut que je t'explique."

Elle s'installe sur un tabouret de bar d'o elle domine la ville, allume une cigarette : "Je suis prte."

"Voilˆ", commence ThŽodore, "si un rve ne tient pas compte de la rŽalitŽ, il existera ˆ c™tŽ d'elle, sans l'influencer. Ils constitueront deux ensembles disjoints. La rŽalitŽ continue. Ce qu'il faut, c'est remplacer la rŽalitŽ par le rve, faire glisser cet ensemble vers l'autre. Regarde, on a d'abord une intersection, elle grandit, et, finalement, le rve recouvre la rŽalitŽ." Sur le paquet de cigarettes, il dessine deux ensembles sŽparŽs : "Voilˆ, deux ensembles disjoints. A gauche, le rve ; ˆ droite, la rŽalitŽ. Bien sžr, celui de gauche est plus grand, car il y a plus de choses dans le rve que la rŽalitŽ n'en imaginera jamais. Phase un : aucun rapport entre les deux. Phase deux: je les rapproche, on a une intersection. Phase trois... "

"Oui, je vois", coupe Lazzlo qu'incommode la leon de mathŽmatiques. "Mais, concrtement, comment tu fais ? A gauche, Lyon les Eaux, ˆ droite Lyon en Terres. Comment la premire se substituera-t-elle ˆ la seconde ? Comment ta maquette remplacera-t-elle la ville ?"

"PrŽcisŽment, c'est lˆ qu'intervient la 'compatibilitŽ' dont je parlais tout ˆ l'heure... Mais il faut que je te dise : nous ne sommes pas des urbanistes, mais une loge maonnique... "

Lazzlo s'esclaffe : "ah ! vous planchez !".

"Attends -reprend ThŽodore- nous ne sommes pas des guignols. La franc-maonnerie mystique s'interroge sur la rŽalitŽ du monde. Cette qute se poursuit, souterrainement, depuis les Templiers qui importrent en Occident de trs lointains et anciens questionnements ! Souvent pourchassŽe, perturbŽe, interrompue, car la rŽalitŽ n'aime pas qu'on la remette en cause."

Lazzlo Žcoute, ˆ prŽsent attentive : "Notre rŽalitŽ n'est qu'un Žtat possible du monde. D'autres mondes existent ou peuvent exister. Pour les rŽaliser, on doit modifier la structure de l'espace-temps. La physique fondamentale le rend possible, nous l'avons Žtabli il y a quelques annŽes, en travaillant avec d'autres loges : une relation mathŽmatique trs prŽcise, quoique formidablement compliquŽe, relie la quantitŽ d'Žnergie nŽcessaire et le degrŽ d'approximation... "

"Attends, je suis perdue. Tu veux dire que plus la compatibilitŽ est grande, moins il y a besoin d'Žnergie ?"

"C'est exactement cela. Avec une approximation de la rŽalitŽ supŽrieure ˆ 90%, les moyens ŽnergŽtiques actuels permettent d'envisager de rŽaliser cet autre Žtat de choses... "

"... de le projeter en quelque sorte ?", complte Lazzlo.

"Oui. C'est pourquoi nous avons dž tre aussi scrupuleux. Il fallait faire des Žconomies : chaque degrŽ de compatibilitŽ supplŽmentaire nous rapprochait des moyens disponibles. Par exemple, pour faire de Lyon quelque chose qui ressemblerait ˆ Venise, il faudrait mille fois plus d'Žnergie que n'en produisent en un an toutes les centrales Žlectriques du monde. Tu comprends pourquoi il fallait tenir compte de tout, afin que le changement micro-local envisagŽ s'intgre sans problme au fonctionnement actuel de la ville. Si tu crois que c'est amusant d'Žtudier le rŽseau d'Žgouts dans une ville semi-aquatique... Heureusement, les spŽcialistes se sont chargŽs de leur domaine. Comme certains des affiliŽs occupent des positions trs importantes dans la rŽalitŽ, nous avons eu des moyens trs importants. On a dŽtournŽ un ordinateur gŽant du CEA pour faire les simulations, tester la compatibilitŽ et, finalement, assister le travail de rŽalisation de la maquette... Et, Lazzlo", conclut-il en changeant de ton, "je vais te dire un secret : nous avons rŽussi !"

Lazzlo sursaute et scrute anxieusement le visage de ThŽodore: "Comment ? Vous avez rŽussi ? Tu dŽrailles ! La ville est toujours lˆ... "

ThŽodore a son air habituel. Lazzlo le secoue : "On dirait que tu ne te rends pas compte de l'ŽnormitŽ que tu as dite !"

ThŽodore sourit : "Non, on n'a pas encore remplacŽ Lyon en Terres par Lyon les Eaux, bien sžr. Ca se verrait ! Mais a viendra, a viendra... Accompagne-moi." Lazzlo, perplexe, descend avec lui dans la cave de l'immeuble. ThŽodore ouvre une solide porte de chne qui dissimule une plaque d'acier blindŽ. Lentement, s'arrtant ˆ plusieurs reprises pendant des durŽes qu'il vŽrifie ˆ sa montre, il forme une combinaison : la plaque glisse, dŽmasquant une ouverture. Ils pŽntrent dans une salle vožtŽe, brillamment ŽclairŽe. "Il fait un peu froid", dit ThŽodore en tendant un manteau ˆ Lazzlo, ˆ cause des ordinateurs". Ils occupent tout un c™tŽ. ThŽodore s'installe ˆ un pupitre, vŽrifie longuement les circuits. Des voyants clignotent. Il pianote des instructions.

Lazzlo regarde autour d'elle : une Žnorme machine, revtue d'un Žtrange mŽtal, occupe le centre du laboratoire. Toutes sortes de tuyaux et de c‰bles pŽntrent dans le cube irisŽ. Un peu impressionnŽe, elle demande : "Et a ? Qu'est-ce que c'est ?"

"Lˆ-dedans, il y a des oscillateurs Žlectriques, des transformateurs, des condensateurs, des circuits Žlectroniques, des appareils qui produisent d'invraisemblables champs de force... C'est LA machine !"

Lazzlo est dŽue. Elle aimerait que LA machine soit une incroyable combinaison d'engrenages et de pignons, de bielles et de manivelles, mlant le bois et le fer en de redoutables craquements... ou bien, trouver le chaudron des sorcires de Macbeth dont les fumŽes troubles se condenseraient en cet autre Žtat de choses dont parle ThŽodore...

Celui-ci a terminŽ. La machine, dit-il, arrive dŽjˆ ˆ matŽrialiser Lyon les Eaux. Seulement, la dŽpense d'Žnergie est si Žnorme que pour l'instant sa durŽe de vie n'excde pas quelques heures.

Lazzlo questionne : "Mais l'Žnergie, justement, d'o vient-elle ?"

"L'ŽlectricitŽ est prise ˆ EDF par des travaux soigneusement exŽcutŽs que les contr™les ne reprent pas. Je te l'ai dit, notre groupe a des ramifications puissantes, nous avons des complices partout, ˆ tous les niveaux. PrŽcisŽment, j'attends un signal du dispatching d'EDF pour commencer : la consommation est telle que, ˆ dŽfaut d'une organisation rigoureuse et minutŽe, tout le rŽseau sauterait ˆ cause de la surtension."

"Tu vas faire une expŽrience ?", interroge Lazzlo excitŽe. "Et que devient la ville pendant ce temps ? Je veux dire, Lyon en Terres, lˆ o nous sommes... "

"Elle continue sans changement. Ce sont des possibles diffŽrents qui existent en mme temps... "

Il reste un moment silencieux, puis s'approche de Lazzlo et, hŽsitant un peu : "Il va y avoir une expŽrience. Nous savons que nous avons dŽjˆ rŽussi ˆ faire exister Lyon les Eaux, mais nous ne l'avons pas vu directement. Aujourd'hui, c'est une premire, je dois passer lˆ-bas pour que quelqu'un de Lyon en Terres voie Lyon les Eaux... Veux-tu m'accompagner ?"

"Lˆ-bas ? A Lyon les Eaux ?", demande Lazzlo qui ne parvient pas ˆ le croire.

ThŽodore, se mŽprenant sur son hŽsitation, explique que les calculs Žtablissent que le passage est possible. Il peut cependant exister des risques...

"Ne pas rentrer peut-tre ?", interroge Lazzlo avec espoir.

Les explications ne l'intŽressent pas. Elle n'Žcoute plus ThŽodore, pressŽe d'arriver ˆ Lyon les Eaux. Un message appara”t sur l'Žcran. ThŽodore tŽlexe une rŽponse. Ils prennent place sur des fauteuils, hŽrissŽs de fils et dÕappareils inconnus. "On dirait une chaise Žlectrique!", s'esclaffe Lazzlo.

On entend un ronronnement. Lazzlo, tout ˆ coup inquite de leur solitude, demande : "Et si quelque chose ne marche pas ?"

"Ne t'inquite pas ! On est sous contr™le. Des techniciens, connectŽs ˆ l'ordinateur, surveillent tout et peuvent intervenir directement ˆ partir de leurs terminaux".

Le ronronnement enfle et se transforme en rugissement, semblable au bruit d'un avion au dŽcollage, ˆ l'instant o le pilote donne toute la puissance, tandis qu'il retient la machine avant le bond dŽcisif. Le pouls de Lazzlo s'accŽlre. Un lŽger brouillard voile ses yeux, puis se dissipe. Le bruit s'est tu. Lazzlo, trs p‰le, se tourne vers ThŽodore : "Et alors ? Que se passe-t-il ?"

"Alors, nous y sommes."

Ils dŽfont les boucles qui les attachent au fauteuil.

"Combien de temps avons-nous ?"

"Trois heures en principe, mais disons deux heures et demie pour garder une marge de sŽcuritŽ."

"Et si nous n'Žtions pas de retour ˆ temps ?... Puisque tu dis que cet Žtat de choses existe, indŽpendamment de l'expŽrience, pourquoi ne pourrions-nous pas rester ?"

"Parce que nous n'appartenons pas ˆ Lyon les Eaux. La machine provoque, pour un certain temps, une intersection entre deux champs de rŽalitŽ diffŽrents. C'est ce qui nous permet de passer. Dans trois heures, les deux rŽalitŽs seront ˆ nouveau disjointes. Il n'y aura plus place pour nous, enfin pour ces "nous" que nous sommes. Si nous restions, nous serions probablement dŽsintŽgrŽs de manire trs dŽsagrŽable."

ThŽodore dŽverrouille la porte blindŽe. Lazzlo lui a pris la main, se sentant trs proche de lui dans cette curieuse aventure. Ils remontent. L'entrŽe de l'immeuble n'a pas changŽ. "QuÕest-ce-que tu fais ?" ThŽodore regarde les bo”tes aux lettres: "Tu vois, je n'y suis pas... "

Dehors, ils sont surpris par le soleil, presque trop chaud en sortant de la cave glacŽe. "Tiens", s'Žtonne Lazzlo, "il ne fait pas nuit, ici? Tu avais dit qu'on arrivait au mme instant !"

"En principe, le passage est instantanŽ", confirme ThŽodore. "Mais il y a une marge d'erreur d'une dizaine d'heures. Je ne crois pas que cela ait trop d'importance."

Les chats, paresseusement ŽtirŽs, les regardent passer. Les mmes chats ?, se demande Lazzlo avec trouble. Elle se tourne vers ThŽodore: "Et tu dis qu'ˆ cet instant, Lyon, le Lyon qu'on conna”t, est toujours lˆ? Au mme endroit ? Avec les mmes gens ?"

"Oui ! - affirme-t-il - l'intersection n'a pas d'effet. Souviens-toi des deux cercles que j'ai dessinŽs tout ˆ l'heure : l'intersection est une partie commune dont les ŽlŽments appartiennent aux deux cercles ˆ la fois, comme nous ˆ prŽsent, mais les deux cercles existent sŽparŽment".

"Alors, ce sont les mmes chats ?"

"En un sens, oui... Regarde celui-lˆ !" Et ThŽodore montre un vieux matou borgne, dont le masque bigarrŽ, noir et fauve, prŽsente des stries singulires. "Tu ne te le rappelles pas ? On l'a vu tout ˆ l'heure !" Lazzlo reconna”t ce masque.

Ils empruntent ˆ prŽsent le couloir qui conduit au Boulevard. "Alors, nous aussi on est ici ?", demande-t-elle, interloquŽe.

"Normalement oui : le changement de rŽalitŽ est une action locale, sans effet sur le reste du monde. Rien de ce qui n'est pas Lyon, n'est modifiŽ. Donc, les hasards et les causes qui t'ont fait arriver ˆ Lyon n'ont pas changŽ. Donc tu es ˆ Lyon, ici... Et ", ajoute-t-il aprs un silence pendant lequel Lazzlo tente d'assimiler l'idŽe de son ubiquitŽ, "il vaudrait mieux que tu ne te rencontres pas ! Tu connais le paradoxe temporel, l'homme qui se rencontre lui-mme ˆ un autre moment du temps... il a inspirŽ la science fiction. Mais, pour toi, ce serait un choc bien plus terrible : imagine, tu te rencontres au mme moment du temps. Tu es la mme et aussi, tu es dissemblable... "

"Et toi ?", interroge Lazzlo.

"Moi ? Je ne sais pas. Peut-tre n'ai-je pas de double ˆ Lyon les Eaux. Effet idiosyncrasique : mon histoire et celle de ma famille sont tellement liŽes ˆ Lyon en Terres et ˆ ses circonstances, qu'elles seront probablement affectŽes par les modifications locales. Peut-tre serai-je ˆ Paris ou ˆ l'Žtranger ? Peut-tre n'existerai-je pas dans cette rŽalitŽ lˆ ?"

Pendant qu'ils bavardent, Lazzlo observe intensŽment autour d'elle. Tout est pareil. Passant devant un marchand de journaux, elle lance un coup d'Ïil aux titres nationaux : ce sont ceux qu'elle a vus dans la journŽe. S'il ne faisait pas jour ici, alors que la nuit est dŽjˆ tombŽe lˆ-bas, elle se croirait victime d'une mystification. Elle ne conna”t pas suffisamment le quartier pour remarquer des diffŽrences de dŽtail.

ThŽodore montre quelque chose sur leur gauche, indiquant un ensemble de tours et de parallŽlŽpipdes : "regarde ce groupe d'immeubles, il n'existe pas lˆ-bas".

"Je ne sais pas", dit Lazzlo, Žvasive.

"Attends". Ils arrivent au bout du Boulevard, c™tŽ Sa™ne. Lazzlo pousse un cri : devant eux, un pont suspendu traverse la vallŽe, joignant les deux collines.

"C'est le pont de Dehaitre qui n'a ŽtŽ qu'un projet lˆ-bas mais, ici, a ŽtŽ construit au milieu du dix-neuvime sicle. Et, dans les annŽes 1930, il a ŽtŽ prolongŽ par un tunnel qui dŽbouche dans 'notre' tunnel sous Fourvire... "

Le pont, partant du cours des Chartreux, s'Žloigne de la colline, ˆ laquelle l'appuient six arches de pierre, de plus en plus hautes. La dernire, fortement maonnŽe, porte les piliers auxquels sont attachŽs les c‰bles qui tiennent le tablier de deux cents mtres de long, ˆ environ quatre-vingt mtres de hauteur. ThŽodore sort un appareil photographique. Lazzlo, trs agitŽe, le tire par la main et l'entra”ne en courant vers le pont.

Ils s'arrtent au milieu, plongŽs dans une extase fŽbrile. Le point de vue est ahurissant. ThŽodore a montŽ le tŽlŽobjectif sur son appareil : dans le lointain un peu brumeux, on voit les buildings de la Part-Dieu, posŽs sur la surface argentŽe des lacs. Si les maisons cachent les canaux longitudinaux, les trouŽes transversales Žtincellent au-delˆ du Rh™ne. Des ”les, couvertes de b‰timents, emplissent le cours du Fleuve. Et surtout, non loin d'eux, ils voient le premier bras du Rh™ne sortir de la Place des Terreaux, dont la surface est animŽe de vaguelettes. A leurs pieds, des maisons s'entassent dans le lit de la Sa™ne, liŽes au rivage par de petits ponts en dos d'‰ne. Des vedettes circulent en tous sens et s'enfoncent dans le quartier Saint-Paul, lˆ o le vieux Lyon devient une ”le... Et autour d'eux, le paysage familier des toits, la colline de Fourvire, un peu diffŽrente toutefois, car les bois et les parcs ont souvent ŽtŽ remplacŽs par des immeubles. A leur grand regret, l'avancŽe de la Croix-Rousse cache les autres confluents.

Lazzlo et ThŽodore se regardent. Leurs yeux brillent. ThŽodore prend Lazzlo par la taille. "Viens, il faut trouver un taxi." Ils dŽvalent les escaliers jusqu'au quai et sautent dans un taxi-vedette auquel ils demandent de faire le tour des canaux.

"As-tu de l'argent ?", demande Lazzlo.

"Bien sžr ! Tu oublies que c'est le mme argent."

"Ah oui !", fait-elle, ne parvenant pas ˆ penser qu'elle est ˆ Lyon, dans cette vedette qui suscite inŽvitablement une illusion vŽnitienne, vite dŽmentie par l'accent du pilote.

Assis sur la banquette arrire, ils se sont fr™lŽs d'abord. Puis, lorsque l'embarcation s'est engagŽe, ˆ ras de Fourvire, dans le canal du BÏuf qui caresse les vieux h™tels Renaissance, une pression irrŽpressible les a poussŽs l'un vers l'autre. Lazzlo sourit ˆ ThŽodore, radieuse. Son cÏur tremble, ses jambes frŽmissent contre les siennes. Fugitivement, la pensŽe de la Place Noire la visite. Surprise, elle constate sa disparition : il n'y a plus de Place Noire.

DŽlivrŽe, Lazzlo se jette dans les bras de ThŽodore. Ils Žchangent un long baiser incrŽdule et apeurŽ. Leurs lvres se prennent, leur bouche se donne. Ils se sŽparent, en riant de dŽsir, se reprennent. Ils ont tirŽ les rideaux sur leur fragile intimitŽ. L'eau clapote le long du bateau qui parcourt Lyon. Ils se roulent l'un sur l'autre, n'en pouvant plus de se trouver enfin, dans ces longues caresses, exaspŽrŽes par la gne que leur cause l'Žtroitesse de la cabine...

De temps ˆ autre, le pilote, indiffŽrent, a lancŽ un mot: "Saint-Georges"... "le Grand Confluent"... "le Canal ExtŽrieur"... "la Part-Dieu du Lac"... "le Rh™ne"...

Il n'a pas demandŽ d'indication. On lui a dit "le tour des canaux", l'itinŽraire est standard.

Lazzlo et ThŽodore s'enlacent avec une joie ŽtonnŽe. Le cache-cache a pris fin ! Ils sont rŽunis ! Leur sang pulse ˆ grands coups prŽcipitŽs, tam-tam ivre d'une nuit de transes... Soudain, le bateau s'immobilise. Ils ne bougent pas, cherchant ˆ prolonger l'instant. A l'avant, le pilote tousse avec force pour attirer leur attention. Lorsqu'il se met ˆ klaxonner, ils s'arrachent l'un ˆ l'autre.

"Qu'y a-t-il ?", demande ThŽodore, les yeux encore aveuglŽs d'avoir regardŽ Lazzlo si longtemps ˆ moins de dix centimtres.

"C'est fini ! Nous sommes arrivŽs", grince le pilote, avec son accent tra”nant de stŽphanois reconverti.

"Quoi ?", s'Žcrie ThŽodore qui s'Žtonne d'tre dŽjˆ revenu au point de dŽpart.

Le batelier pousse un grognement, ˆ la fois complice et dŽsapprobateur. Essayant de reprendre ses esprits, ThŽodore allume une cigarette et en tend une ˆ Lazzlo. Il regarde sa montre, sursaute : ils ont ˆ peine le temps de retourner ˆ la machine ! Ils paient et s'enfuient en courant, forant leurs jambes molles ˆ les porter, obligŽs de se dŽprendre pour aller plus vite. Les passants se retournent sur leur air ŽgarŽ et leurs habits en dŽsordre. Tout en courant, Lazzlo s'efforce de rattacher une bretelle rŽcalcitrante.

Ils arrivent enfin, faisant fuir les chats que leur prŽcipitation effraie. Juste cinq minutes avant l'heure H du retour de Lyon en Terres. Ils s'installent dans les siges et attendent impatiemment de rentrer pour s'enfuir et s'enfouir dans leur soudaine passion.

Les voyants rouges s'Žclairent. Sans que Lazzlo ait rien senti, elle les voit s'Žteindre.

"Ca y est !", dit ThŽodore qu'un Žlan emporte vers elle. "Nous sommes revenus."

Il s'immobilise.

Il s'inquite : "Lazzlo, qu'est-ce que tu as ?"

Lazzlo le regarde sans sourire. Un pli dur ferme ses lvres, mordues de baisers, encore gonflŽes d'amour. Ses yeux fixent ThŽodore sans le voir, aveuglŽs par l'obscuritŽ de l'Žternelle Place Noire. Lazzlo se tra”ne sur le pavŽ humide, cherche de ses doigts un trou entre deux pierres pour assurer sa prise et Žchapper ˆ la glissade menaante. Elle essaie de bloquer les pieds contre d'Žventuelles protubŽrances, avance lentement la jambe droite en qute d'un nouvel appui. Nouant les muscles de ses bras fragiles et de ses mains, elle s'agrippe au rocher pendant que la jambe gauche progresse ˆ son tour. Parfois, elle reste longtemps accrochŽe, sans bouger, t‰tant le sol avec les pieds, puis reprend sa progression. Lazzlo rampe sur le pavŽ. Depuis toujours, elle rampe, en direction de l'assombrissement de l'horizon, guidŽe par ce faible point lumineux qui vacille. Le froid la saisit, et la peur. Pourtant, il faut arriver au bout, pousser la porte opaque, s'effondrer dans l'escalier. Lazzlo sait qu'elle ne pourra jamais gravir les vingt sept marches... Jamais... Tenter nŽanmoins de les atteindre, pour crever enfin comme un vieux chien. Alors, peut-tre, la lumire s'Žteindra-t-elle...

ThŽodore, glacŽ, la contemple. Il la prend dans ses bras et la porte jusqu'ˆ l'automobile qui les reconduit ˆ Saint-Clair. Tristement, il enlve ˆ Lazzlo ses habits, Žvitant soigneusement de regarder ce corps, ˆ prŽsent insensible. Il la couche, inquiet, et prend place ˆ son chevet.

Lazzlo rampe sans pouvoir se redresser, sans savoir si elle avance dans la bonne direction. Peut-tre tourne-t-elle en rond ? Toute la nuit, Lazzlo essaie de rejoindre son destin.

ThŽodore a dž partir. Il faut rendre compte de l'expŽrience... Quelle expŽrience ? Il a oubliŽ ce qu'il devait faire. Il n'a rien vu, que Lazzlo... Il rejoint le ComitŽ qui l'attend, dans un ch‰teau des Monts d'Or. Incapable de se dŽtacher des yeux vides de Lazzlo, il fait un rapport sans enthousiasme : "Tout s'est passŽ comme prŽvu. J'ai pris quelques photos, avant qu'un accident stupide ne fasse tomber l'appareil ˆ l'eau. Je n'avais pas le temps d'en acheter un autre."

"Et la jeune femme ?", demande quelqu'un. ThŽodore explique qu'elle a subi un choc. "Elle est dans un Žtat cataleptique". On s'inquite. Si, au matin, a ne va pas mieux, on lui fera subir des examens.

ThŽodore prend congŽ et rentre ˆ vive allure ˆ Saint-Clair.

Lazzlo est toujours lˆ, les yeux grands ouverts. Lazzlo se tra”ne par terre, sans que jamais la distance ne diminue. Le froid devient plus vif. Quelque part, ce doit tre l'aube...

Elle s'endort jusqu'au soir, trouve sur son oreiller un mot de ThŽodore. ThŽodore ! Elle pense ˆ lui avec une gne croissante, au fur et ˆ mesure que reviennent les souvenirs. Elle n'aime pas ThŽodore. Elle ne peut l'aimer. Lazzlo ne comprend plus ce qui sÕest passŽ dans le taxi. "Et en plus, on n'a rien vu !", se dit-elle avec une dŽrision calme. Elle se lve, s'habille, les souvenirs affluent... Lyon les eaux... le pont suspendu... les baisers de ThŽodore... son double lˆ-bas... si elle s'Žtait rencontrŽe ? Elle interroge les murs, leur demande comment ils font pour tre les mmes dans l'autre ville... Elle vague longtemps, mettant peu ˆ peu de l'ordre dans sa tte.

Un peu rassŽrŽnŽe, elle sort, monte dans l'automobile sans pouvoir s'empcher de chercher le pont suspendu. Elle sillonne la ville, Žvitant seulement la Guillotire, ˆ cause des contr™les de police. Au retour, elle gare son vŽhicule au bord du Fleuve, qu'elle salue avec une amitiŽ complice. "Le mme Fleuve... ?", murmure-telle.

Elle rentre. Un message codŽ l'attend, qu'elle dŽchiffre laborieusement avec la grille indiquŽe. Ce sont des rendez-vous. Lazzlo se rappelle qu'elle a beaucoup de choses ˆ faire. Elle va ˆ la table et commence ˆ Žcrire. A lÕaube, elle se jette sur son lit.

La sonnette lՎveille, brutale vibration dont on ne peut se dŽtacher. Lazzlo allume rapidement une cigarette, court ˆ la porte pour que cesse le bruit irritant. Le judas lui montre ThŽodore. Pourvu qu'il n'ait pas apportŽ de fleurs !, pense-t-elle avec un sourire sans ironie. Elle ouvre et s'enfuit dans son lit. ThŽodore la rejoint, les mains vides.

"J'Žtais inquiet", dit-il tristement.

Et un incomprŽhensible trouble les sŽpare.

ThŽodore repart...

Lazzlo s'oblige ˆ remuer : "Aujourd'hui, il ne faut pas que je rate mes rendez-vous... " Elle a encore un moment. "Je ne vais pas tra”ner comme un cochon malade", pense-t-elle avec dŽtermination. Elle monte chez les frres Schmidt. Par chance, ils sont lˆ, remarquent, sans poser de question, son air dŽfait et ses yeux embrumŽs. Pour la distraire de pensŽes qu'ils devinent mornes, ils lui racontent les dernires nouvelles de la Guillotire.

6. Lazzlo et ThŽodore

"Regarde", dit Willy ˆ Lazzlo, en lui montrant la carte, "les dernires explosions ont eu lieu exactement sur la ligne tracŽe par les prŽcŽdentes, enfin, au moins sur les c™tŽs Nord et Est. Ailleurs, ce n'est pas encore trs clair".

"Si a continue -remarque Lazzlo, dŽjˆ intŽressŽe- ce pŽrimtre-lˆ, sur la carte, deviendra une coupure sur le territoire, une espce de glacis, entourant la Guillotire. Qu'est-ce que cela veut dire ?"

"Oui ! Lˆ o le trait traverse un immeuble, on sait maintenant que les mystŽrieux dynamiteurs feront de mme, dŽcouperont les appartements. Ce ne sont pas les immeubles qu'ils cherchent ˆ dŽmolir. Ils veulent autre chose. Mais quoi ?"

Archie explique que les effectifs de police atteignent des chiffres Žnormes. Des renforts sont arrivŽs. Tous les pays ont envoyŽ leurs meilleurs spŽcialistes de la lutte anti-terroriste. Des hŽlicoptres patrouillent en permanence au ras des toits. Chaque mtre d'Žgout est surveillŽ. Des postes de garde veillent dans chaque cave. Et malgrŽ cela, les attentats continuent au mme rythme. Les gens dŽmŽnagent en h‰te, quittant massivement le quartier. Les immeubles abandonnŽs sont immŽdiatement bouclŽs et les clochards ont vite appris que c'Žtait zone de guerre, o il vaut mieux ne pas s'installer. L'un d'eux a ŽtŽ tuŽ, alors qu'il fuyait, pris de panique devant les automitrailleuses qui convergeaient vers la maison o il comptait passer la nuit, les paras commandos sautant sur le toit, dans le nuage des bombes lacrymognes.

La police, ajoute Willy, toujours bien renseignŽ, a eu, elle aussi, l'idŽe de joindre les explosions par un trait et de surveiller les immeubles qu'il dŽsigne. La t‰che est plus difficile qu'il ne para”t car chaque immeuble est encastrŽ dans d'autres et le trait fatidique ne respecte pas la disposition des p‰tŽs de maison... A l'Etat-major de crise, qui sige en permanence au Ministre de l'IntŽrieur, certains ont proposŽ de raser les maisons qui entourent et dissimulent la ligne du front, pour en rendre plus facile la surveillance.

"Il faudrait que j'aille voir Nastasie'', pense Lazzlo. Elle n'aura pas le temps, dŽvorŽe par les multiples rŽunions qu'allongent encore les prŽcautions rituelles. Souvent, le rendez-vous est annulŽ parce que quelqu'un a cru noter des individus suspects. Les heures crŽpusculaires, surtout, sont propices aux fantasmes, lorsque, en masse, les chiens sortent promener leur ma”tre au bout d'une laisse : tour du p‰tŽ de maisons et pipi sur chaque arbre. Le promeneur peut tre lˆ pour Žpier, et la dŽmarche vagabonde de l'animal, servir de prŽtexte ˆ l'homme.

Lazzlo s'engage ˆ fond dans la conspiration. En fait, les Horloges la happent, coquillage abandonnŽ sur le sable, entra”nŽ par la vague. Lazzlo est devenue l'un des pions qu'Henri dŽplace mŽticuleusement sur son tableau de planning. Elle jouit du bonheur de n'avoir plus rien ˆ dŽcider : on lui transmet ses t‰ches, leur heure et leur lieu, toujours compliquŽs. Lazzlo apprend ˆ se lever sans rŽflŽchir, aux plus petites aurores, ˆ avaler un cafŽ rapide et trop chaud, debout devant son rŽchaud : pendant que tout le monde dort encore, on distribue secrtement les tracts dans les bo”tes aux lettres. L'opŽration se fait par groupe de quatre : deux pour diffuser, deux pour surveiller, l'un, dehors devant la porte, l'autre, dedans, l'oreille collŽe ˆ l'ascenseur. Ensuite, ils repartent et sÕassurent, au prix de minutieux dŽtours, qu'ils ne sont pas suivis.

Derrire la perfection de l'organigramme, la faiblesse des effectifs produit de curieuses surprises. "Chacun doit devenir un spŽcialiste", proclame toujours Henri qui, aux organisations gŽnŽrales abordant toutes les dimensions de l'action, prŽfre des groupes spŽciaux, "portant ˆ la perfection l'exŽcution d'une t‰che particulire." Lazzlo, outre le groupe de diffusion, a ŽtŽ affectŽe ˆ un noyau d'Žtudes thŽoriques et ˆ un groupe "de mŽthodes" qui apprend les techniques de l'action clandestine. Elle constate que ce sont presque partout les mmes personnes, chacune ayant - spŽcialisation oblige ! - un surnom spŽcifique. Ainsi Lazzlo s'appelle "Lolaz" dans la conspiration, "Loulou" lorsqu'elle diffuse, "Lili" dans le groupe d'Žtudes, et "Olal" aux mŽthodes. Par souci de simplification, elle a demandŽ ces pseudonymes qui, ˆ vrai dire, ont un peu choquŽ ses compagnons. De son c™tŽ, ThŽodore, en plus du nom d'Arnulphe, est dŽsignŽ par "Ernest" dans l'un des groupes o ils sont ensemble, et par "Victor" dans l'autre. Lazzlo apprend un jour qu'il signe "Christophe K." les articles qu'il donne ˆ la revue.

Lazzlo travaille honntement, rentrant ˆ Saint-Clair ˆ des heures tardives, parfois au petit jour, lorsque le rossignol de la colline, s'Žveillant tout juste, commence ˆ chanter. Elle a du mal ˆ dŽmler l'embrouillamini des surnoms et des contacts, et s'amuse parfois de l'organigramme d'Henri et de la rigoureuse perfection dont il donne l'image : un nom par fonction, une fonction par groupe ! HŽlas, la rŽalitŽ ne correspond pas ˆ la carte : tout le monde fait tout et sait tout, ce qu'Henri justifie en prŽtendant que "la sŽparation des fonctions enlve tout inconvŽnient ˆ la confusion des personnes... "

En principe, l'organisation a deux p™les, secrets et symŽtriques, avec lesquels les contacts exigent les plus grandes prŽcautions : le ComitŽ et l'Imprimerie, la tte et les bras ; toute opŽration qui les met en relation devient d'une difficultŽ inou•e, nŽcessitant des agents de liaison spŽciaux et diffŽrents, car ceux du ComitŽ ne doivent avoir aucun rapport avec l'Imprimerie, et rŽciproquement. La confection d'un tract affole tous les rouages de la machine qui, gigantesque dans son principe, est dŽrisoire dans son fonctionnement : d'abord, le ComitŽ dŽcide le sujet et l'orientation du tract et, par son agent spŽcial, charge quelqu'un de le rŽdiger. DŽjˆ deux contacts : courrier clandestin, longues promenades, contre-filatures... Le projet, une fois Žcrit, doit retourner au ComitŽ, par les mmes moyens dŽtournŽs, pour tre vŽrifiŽ. Ensuite, le texte est envoyŽ ˆ la frappe d'o l'agent spŽcial de l'Imprimerie le porte ˆ ce lieu central. Quand les papiers sont tirŽs, le commissionnaire les dŽpose dans des lieux convenus ˆ l'avance, o les groupes de diffusion les trouveront : dessous d'escaliers, caves, tuyaux dŽposŽs en tas sur un chantier, poubelles...

Lazzlo, un peu perdue et trs surmenŽe, s'absorbe dans ce monde clos, volontairement isolŽ du monde rŽel. A peine, de temps ˆ autres, parvient-elle ˆ s'Žchapper un instant pour faire une brve promenade au bord du Fleuve. RythmŽe par les explosions rŽgulires de la Guillotire, la machine conspirative brinquebale, supportant difficilement le surrŽgime.

Lazzlo aperoit souvent ThŽodore qui s'emploie, ˆ travers les codes de l'action commune, ˆ rester proche d'elle. Entre eux, il n'a plus ŽtŽ question de la folle promenade. Lazzlo recherche la prŽsence de ThŽodore, faisant confiance ˆ l'envahissement du travail pour les maintenir ˆ une distance qui aura l'air fortuite. Des souvenirs lui reviennent parfois, au cours des rŽunions auxquelles elle participe avec une distraction cachŽe : elle revoit le pont suspendu... les bras du Rh™ne jetŽs sur la ville, comme un instant plus tard, les bras de ThŽodore sur elle... Et puis, un trou, un Žclair noir... Lazzlo s'oblige alors ˆ penser ˆ autre chose, ou atterrit violemment dans la discussion.

L'idŽe de cette conspiration l'attire, mais les dŽtails de la longue, et probablement vaine, prŽparation l'ennuient et la dŽgožteraient sans doute si elle n'Žtait prise dans ce dense rŽseau d'obligations, refermŽ sur lui-mme. Elle se laisse aller ˆ l'activisme forcenŽ, s'avanant, indiffŽrente et sans crainte, dans le labyrinthe.

Il arrive que certains rendez-vous rencontrent d'anciennes promenades. Lazzlo affectionne ceux qui ont lieu au cimetire de Loyasse ou ˆ sa forteresse. On longe d'abord l'enceinte du cimetire : des fentes verticales, s'Žlargissant en triangle dans l'Žpaisseur du mur, le percent ˆ hauteur de vue. Chaque ouverture, par l'orientation de ses c™tŽs et la grandeur de l'angle qu'ils forment, dŽlimite un champ de vision qui lui est propre. Leur succession ˆ intervalles rŽguliers offre ˆ la promeneuse de changeant cadrages en plongŽe des paysages que composent, en contre-bas, les tombes, les arbres, les allŽes, dont les variations se dŽtachent sur l'arrire-plan du ciel, ˆ l'horizon que rapproche la coupure verticale de l'extrŽmitŽ du plateau. Ensuite, se dressent les murs en pierre dorŽe.

L'entrŽe du Fort est en retrait des remparts qui la dŽfendent, parcourus ˆ leur base par deux galeries de revers qui, se faisant face, entrecroisent leurs feux pour commander l'esplanade. La porte est grillŽe de larges barreaux que redoublent des venteaux en bois Žpais. Aprs avoir ŽvitŽ les dŽtritus qui s'entassent devant l'entrŽe, dŽcharge sauvage dans laquelle fouillent parfois des chiffonniers dŽsÏuvrŽs, on s'approche nŽgligemment du mur et on s'adosse aux meurtrires. Faisant semblant de regarder les petits oiseaux, on allume une cigarette, lentement fumŽe, tandis que, ˆ l'intŽrieur de la Forteresse, un messager, tapi dans la galerie, rŽcite son texte. On ne voit pas le visage du locuteur mystŽrieux. Rarement, on en reconna”t la voix, dŽformŽe par le chuchotement et la rŽsonance des pierres.

Ce jour-lˆ, Lazzlo est venue lentement, prenant prŽtexte des saintes prŽcautions pour faire de grands dŽtours. Il fait beau. Elle respire le calme de ce lieu ŽcartŽ. DŽtendue, elle s'appuie contre le mur et regarde le bosquet touffu qui pousse lˆ-haut, au sommet du rempart. Elle Žchange les mots de reconnaissance, et identifie ThŽodore. Aprs qu'il ait transmis son message, elle fait quelques pas en avant, et se retourne pour qu'il la voie par la meurtrire. L'allŽgresse de cet aprs-midi buissonnier fait tournoyer les volants de sa jupe. Elle s'approche de la muraille et chuchote : "ThŽodore, c'est moi, Lazzlo."

"Arnulphe", rŽpond-il, distant.

"Je veux te voir. On ne se voit plus jamais ! Tu me manques".

De l'autre c™tŽ, un silence. ThŽodore cherche ˆ comprendre. Il a cru que Lazzlo l'Žvitait dŽlibŽrŽment, qu'elle lui en voulait de ce vertige auquel elle a cŽdŽ dans le taxi-vedette. Comme elle, il s'est abandonnŽ ˆ la rigueur conspirative, cherchant seulement ˆ la voir le plus souvent possible.

"Qu'est-ce que tu veux ?", rŽpond-il enfin.

Lazzlo ressent une impression dŽsagrŽable, ˆ parler ainsi ˆ la muraille : "Te voir ! Je veux te voir !... Pas parler ainsi, comme si j'Žtais venue visiter un prisonnier... Je veux que tu me parles de Lyon les Eaux... " Elle devine que, malgrŽ l'inflation de rendez-vous et d'activitŽs, ThŽodore continue ˆ s'occuper de Lyon les Eaux, c'est obligŽ.

"Ecoute", dit ThŽodore," on ne peut pas parler comme a". Lyon les Eaux, lˆ o il a failli rencontrer Lazzlo, o il l'a rencontrŽe... On ne peut l'Žvoquer de la sorte, sans se voir, avec cette muraille qui mŽtaphorise leur actuelle sŽparation...

Il explique ˆ Lazzlo par o passer pour le rejoindre ˆ l'intŽrieur de la Forteresse. Elle lui sourit, contente de le retrouver, et joyeuse qu'il viole pour elle les rgles de sŽcuritŽ. Lazzlo contourne le bastion d'angle, fait quelques pas rue de l'Observance, enjambe sans difficultŽ le grillage dont a parlŽ ThŽodore. Des ouvertures bŽent sur les salles du rez-de-chaussŽe. Du seuil de la premire, part une corniche qui saille sur le mur, au-dessus de la pente raide. PrŽcautionneusement, car ses chaussures de ville ˆ petits talons ne sont pas sžres, Lazzlo pose les pieds. Se retenant avec les mains aux prises qu'offrent les pierres disjointes, elle franchit l'intervalle qui la sŽpare d'une porte ronde, ouverte sur le vide. Elle monte avec circonspection l'escalier, dont les marches, couvertes de terre glissent sous ses pas.

A gauche, sur le palier, un poste de tir pour canons, une Žnorme embrasure, commande la Croix-Rousse, la presqu'”le et jusqu'ˆ la Guillotire ; ˆ droite, une enfilade de salles Žtend trs loin la perspective des vožtes. Lazzlo achve son escalade et gagne la terrasse livrŽe ˆ la vŽgŽtation. C'est un petit bois ; sur le sol, a poussŽ un gazon, tendre comme une moquette. Croisant les bras derrire la nuque, elle s'Žtend par terre, sur le dos, pour que le soleil la pŽntre. Au bout d'un moment assez court, ˆ peine le temps de fumer une cigarette, elle entend un bruit de pas. Elle songe ˆ se relever, et renonce : elle est trop bien, ainsi vautrŽe dans l'herbe. ThŽodore s'assoit prs d'elle, ˆ califourchon sur la branche basse d'un arbre. Lazzlo laisse le silence les rapprocher, avant de commencer ˆ parler, regrettant qu'il la fuie ainsi, dŽplorant la perte de leur ancienne complicitŽ...

ThŽodore regarde les jambes nues de Lazzlo que sa jupe dŽcouvre trs haut. Des pensŽes lui viennent... Il se lve d'un coup, et se met ˆ marcher de long en large.

"Assieds-toi", dit Lazzlo, "tu me donnes le vertige. Viens lˆ, prs de moi, et parle-moi de Lyon les Eaux."

"Je croyais que tu avais oubliŽ."

Saisie par la tristesse de la voix, elle se redresse, pose ses mains sur les Žpaules du jeune homme et, le regardant dans les yeux : "ThŽodore, ne me demande pas de t'expliquer... Je voudrais t'aimer, mais je ne peux pas... J'ai besoin de toi, tu sais... " Elle se tait. Le silence et ses yeux parlent ˆ sa place. Elle reprend : "J'aimerais retourner ˆ Lyon les Eaux... "

ThŽodore est troublŽ par les mains de Lazzlo.

Ses yeux ne peuvent quitter le dŽcolletŽ du chemisier, largement ouvert par l'inclinaison du buste, tendu vers lui... Lyon les Eaux ! Retrouver Lazzlo... ! Lazzlo ! ThŽodore en Žmoi se tait longtemps. Se ressaisissant peu ˆ peu, il raconte qu'ils ont prolongŽ la durŽe de matŽrialisation de Lyon les Eaux et pour cela, multipliŽ les machines. La plus puissante sera ici, cachŽe dans des casemates murŽes depuis l'abandon du Fort par l'armŽe. Outre sa position dominante, le Fort prŽsente un avantage dŽcisif : il est juste au-dessus du tunnel du chemin de fer, ce qui facilitera considŽrablement le transport du matŽriel. En ce moment mme, on amŽnage une gare secrte, on creuse des galeries pour la faire communiquer avec la salle de la Machine. Une autre installation, plus modeste, s'enfouira dans les profondeurs du Fort Saint-IrŽnŽe. De grands travaux, dissimulŽs sous des prŽtextes, sont en cours pour les approvisionner en ŽlectricitŽ... Il en faut des quantitŽs colossales, supŽrieures ˆ la consommation de la ville et des banlieues. On va monter progressivement en puissance, et, lorsque la durŽe de la matŽrialisation atteindra vingt-quatre heures, elle deviendra irrŽversible.

"Mais que se passera-t-il alors ?", demande Lazzlo. "DÕun seul coup, les gens verront un autre Lyon, parcouru de canaux, de viaducs inconnus. Il y aura des remous terribles !"

"Non, pas du tout ! Les gens d'ici ne verront rien puis qu'ils seront restŽs ˆ Lyon en Terres, cet Žtat de choses que nous aurons renvoyŽ aux virtualitŽs. Pour les habitants de Lyon les Eaux, la ville n'aura pas changŽ. Lyon les Eaux sera la seule rŽalitŽ qui ait jamais existŽ... "

"Mais les peintures ? Les photos ? Les descriptions ?"

"Elles seront conformes, puisque personne n'aura vŽcu ailleurs."

Lazzlo pense soudain ˆ quelque chose, et se dresse, alarmŽe :

"Et toi, ThŽodore, si tu n'y Žtais plus ?"

"C'est possible", dit-il. Lazzlo s'embrume, ThŽodore s'attriste : s'ils ne peuvent se rejoindre qu'ˆ Lyon les Eaux, ce sera pour se perdre. Vingt-quatre heures leur seront accordŽes, une seule fois, pour leur dernire rencontre. Aprs, Lyon les Eaux remplacera Lyon en Terres et ils seront sŽparŽs, sans mme garder le souvenir de leur amour...

"Ne pensons pas si loin... ", se force-t-il ˆ dire. "Il va y avoir un nouvel essai, bient™t. Je dois y retourner. Veux-tu venir avec moi ?", conclut-il d'un ton qu'il essaie de rendre dŽgagŽ, pendant que la bouche de Lazzlo, la peau de Lazzlo, les baisers de Lazzlo qui lui bržlent le sang, font trembler sa voix.

"Oui, bien sžr !", rŽpond-elle sans qu'il puisse deviner ses arrire-pensŽes.

Il l'emmne se promener dans les ruines de la Forteresse. Lazzlo a envie de se mettre en vacances. ThŽodore refuse. Elle part seule, faisant virevolter sa jupe d'un lŽger dŽhanchement sautillant. Elle arrive au bord de la Sa™ne, la descend longtemps au bord de l'eau, jusqu'ˆ ce que, au-dessus de sa tte, s'enchevtrent les ponts de la Mulatire, mlant leurs lignes. Elle passe l'eau. Elle est presque au confluent, auquel on accde par un chemin qui traverse le chantier de dragage, confus systme de cha”nes de godets et de tapis roulants. Il n'y a personne. Elle atteint l'extrme pointe de la presqu'”le, effilŽe au milieu du courant comme la proue d'un gigantesque bateau, tendue vers la large perspective des fleuves confondus. Quittant ses chaussures, elle entre dans l'eau, un pied dans la Sa™ne, un pied dans le Rh™ne. Lazzlo suit des yeux la rencontre des eaux, qui, aujourd'hui, se fondent trs vite les unes dans les autres. Parfois, elle l'a vu, la violence du courant de l'un ou l'autre fleuve, les empche de se mŽlanger. Jusqu'ˆ loin en aval, ils juxtaposent leur couleur diffŽrente, sans parvenir ˆ s'Žtreindre...

Lazzlo se dit que cet endroit est aussi un autre endroit : ˆ Lyon les Eaux, les fleuves sont dŽjˆ unis lorsqu'ils arrivent ici. Nulle eau ne viendrait de sa gauche, nulle magie n'imprŽgnerait ce lieu frontire. Elle se retourne. Embrassant du regard le boulevard liquide, tranquille aujourd'hui, elle rve ˆ son absence. Pourtant, pense-t-elle, ce seraient les mmes eaux ! Elle-mme, l'autre, l'elle de Lyon les Eaux, pourrait tre ici ˆ cet instant, en cet ici diffŽrent du mme. Elle y est peut-tre... celle qui est une autre Lazzlo, dŽlivrŽe de la Place Noire... Lazzlo chasse l'image qui menace, et dŽcide de rentrer. Le retour, sans qu'elle l'ait dŽcidŽ, la ramne rue Vide-Bourse.

Elle est bien dans la petite maison. Elle s'endort, ŽpuisŽe par le surmenage que la conspiration a imposŽ ˆ son organisme. Elle sommeille, paresse, lŽzarde, nue, dans le jardin clos, parfois dŽrangŽe par la sonnerie du tŽlŽphone, auquel elle ne rŽpond pas. "DŽcidŽment, il faut que je le fasse couper", marmonne-t-elle, riant de cette redite. Elle tra”ne avec dŽlices, renouant joyeusement avec sa vieille nonchalance.

Elle va se promener sur la voie de l'ancien chemin de fer de Chaponost. A prŽsent, c'est un chemin de terre qui, entre ses talus, franchit subrepticement, une agglutination de longs immeubles verticaux sans caractre. Le miracle, c'est que les alentours de la voie sont peuplŽs d'arbres ; une vŽritable fort s'Žlve de part et dÕautre. Oh, elle ne va pas trs loin, une dizaine, une vingtaine de mtres au plus. Seulement, lorsqu'on marche au milieu du chemin creux, les feuillages se referment comme une vožte, et tout le reste, dont on n'oublie pourtant pas l'existence, dispara”t alors. Lazzlo est charmŽe par cette fort, factice et secrte. Elle marche lentement, car l'enchantement finit toujours trop vite, et on tombe dans un chaos de bŽton, parcouru de bitume rectiligne...

Une autre fois, elle descend ˆ la Rivire. A l'entrŽe de la Mulatire, une ruelle Žtroite s'enfonce entre les maisons. Lazzlo s'engage dans un souterrain qui dessert des caves. Un escalier tourne sur lui-mme, et Žmerge du sol dans l'angle d'une petite place. Lazzlo, ŽmerveillŽe, s'Žtonne des maisons de bois qui l'entourent, et penchent vers elle leur balcon ˆ claire-voie. On croirait un village de pcheurs portugais. Le linge multicolore pend aux Žtendages, des enfants bruns jouent au ballon ; quelques hommes, assis sur les vŽrandas qu'ornent des fleurs grimpantes, fument gravement.

ThŽodore appara”t, sourit ˆ Lazzlo, et lui prend la main : "Finalement, on va mettre une machine ici, sous la colline." Il l'entra”ne dans la ruelle qui, au pied de la falaise, se termine en un cul-de-sac, gardŽ par la tte de dragon d'une vieille pompe, blottie sous l'escalier qui, de lˆ, s'Žlve ˆ des jardins suspendus, bien au-dessus des toits. Les jeunes gens arrivent ˆ un balcon qui surplombe la ruelle. Ils voient, en bas, la Rivire qui scintille. Derrire eux, une porte de fer que ThŽodore pousse sans effort : des sentiers que personne n'entretient escaladent un parc abandonnŽ, parsemŽ de rocailles. Le ch‰teau est sans doute cachŽ dans les arbres car le mur d'enceinte, en haut, les arrte sans qu'ils aient rencontrŽ la moindre construction. Ils sortent. Sans surprise, Lazzlo reconna”t le chemin des Fontanires.

"Je te ramne ?", propose ThŽodore. "Ma voiture est lˆ."

Il dŽmarre.

"Tu connais ce b‰timent ?", demande Lazzlo lorsquÕils longent les murs du froid et sinistre couvent.

"Je n'y suis jamais entrŽ. C'est une ancienne prison pour filles nobles. On y enfermait les amoureuses insoumises."

"Et maintenant, qu'est-ce que c'est ?"

"Je ne sais pas."

Quelque chose retient Lazzlo de raconter son aventure et de parler du mystŽrieux gardien. D'ailleurs, ils sont dŽjˆ loin, plongeant vers la ville, parmi les embouteillages. Lazzlo court du Fleuve ˆ la colline, avec l'impression de retrouver Saint-Clair aprs une longue absence. Elle appelle ThŽodore : "Viens voir !"

Au dernier Žtage de la maison d'en face, une fentre est ouverte sur une pice basse, assez grande. De faon surprenante, la pice n'est pas carrŽe, ni rectangulaire, oblique plut™t, comme dessinŽe en perspective. Les carreaux de couleur alternŽe qui recouvrent le sol, contribuent sans doute ˆ produire cette illusion que les murs se resserrent, comme s'ils se rejoignaient quelque part, sous la colline. Sur le toit, un chat tente vainement d'attraper un pigeon. Dans la colline, courent deux gros chiens qui jouent ˆ se fuir.

"Tu vois, cÕest ma colline", sourit Lazzlo, qui va chercher la bouteille de Bourbon. Ils se servent, et bavardent en buvant.

ThŽodore dit tout ˆ coup : "Tout le monde s'est demandŽ o tu Žtais passŽe. Tu as ratŽ les rŽunions. J'ai dit que tu Žtais malade et que, pour ne pas perdre ton temps, tu travaillais avec moi." Il sort une liasse de papiers : "Il faut que tu regardes a. C'est un rapport sur l'organisation et le fonctionnement du groupe. Tu Žtais toute indiquŽe pour m'aider. Ton regard est encore neuf. Les autres sont usŽs par la routine."

Lazzlo court ˆ la boite aux lettres, remonte les messages. "Laisse tomber, tout est pŽrimŽ !", prŽvient ThŽodore. "Jette plut™t un coup d'Ïil sur mon rapport. Je voudrais vraiment avoir ton avis." Lazzlo Žtend les papiers sur la table, lit, annote, commente. Ensemble, ils analysent l'incroyable gaspillage des forces. Mis en confiance, ils dŽlaissent peu ˆ peu le ton officiel et, riant comme des collŽgiens, dissquent le rigoureux organigramme, Žvoquant les bavures les plus comiques d'une clandestinitŽ arbitraire. "Tu te rappelles ce rendez-vous donnŽ ˆ un arrt de bus, un jour de grve ! J'Žtais seul sous l'abri. Tout les passants se tournaient vers moi pour me dire que ce n'Žtait pas la peine. Je remerciais et je restais... !" Ils rient.." Et tu te rappelles cette autre fois o... " Hilare, ThŽodore raconte ˆ Lazzlo les petits secrets du ComitŽ...

"Et BŽatrice ?", demande-t-elle tout ˆ coup,"... elle a beau m'avoir dit qu'elle s'est dŽbarrassŽe d'elle, on croirait qu'elle s'est jetŽe dans la conspiration des Horloges comme elle serait entrŽe au couvent, pour s'oublier... "

ThŽodore remarque : "C'est parfois par lˆ que a commence, c'est toujours lˆ que a arrive... " Lazzlo sent le sous-entendu. Elle s'avoue que tout ceci est bien pratique : pour la premire fois, je ne me demande pas ce que je fais dans la vie, je n'ai pas ˆ agir, je suis agie. Et, merveille, la l‰chetŽ de ce renoncement est couverte par un noble idŽal, et sanctifiŽe par la duretŽ de nos travaux...

Il est tard. Lazzlo invite ThŽodore ˆ dormir lˆ, et arrange un lit dans la petite pice, sur l'estrade d'o, au matin, il verra la colline. Elle l'embrasse tendrement en lui souhaitant bonne nuit.

La porte refermŽe, elle n'a pas envie de regagner sa chambre. Le Fleuve, ce soir, ne l'attire pas. Elle retourne ˆ la fentre : de l'autre c™tŽ de la rue, la pice est maintenant ŽclairŽe par la flamme, rare et tremblante, d'une bougie. Les carreaux luisent, et les murs latŽraux convergent de plus en plus nettement, tandis que le fond de la pice s'Žloigne dans l'obscuritŽ. L'image dispara”t en un irrŽsistible fondu au noir.

Les pavŽs luisent faiblement. La Place Noire n'a pas changŽ. Seulement, cette fois, Lazzlo n'essaiera pas de la traverser. C'est trop Žpuisant et tellement inutile... Jamais ses efforts tragiques n'approcheront l'Žternelle petite lumire. En un sursaut de sa volontŽ, elle se contraint ˆ tourner le dos pour ne plus la voir. Le geste est difficile, pour Lazzlo, retenue par son propre regard comme une marionnette par ses fils. Les fils la tirent en arrire. Elle rŽsiste. Ne pas se retourner sur cette lumire dont elle sent la prŽsence dans son dos, picotement insistant, piqžre d'aiguille qu'elle ferait cesser en tournant la tte. Lazzlo se dŽbat. Mme, elle tente de s'Žloigner du centre de la Place, pour attŽnuer le murmure de la source lumineuse... OrphŽe aveugle fuyant Eurydice... Au prix d'une douloureuse crispation des muscles, Lazzlo fait un pas. EpuisŽe, elle s'arrte, incapable d'aller plus loin... Ne pas se retourner ! Faire un autre pas ! S'Žloigner encore de quinze centimtres !... Elle ne peut. OrphŽe va rester aux enfers avec Eurydice captive. Devant Lazzlo, le demi-cercle de la Place s'Žtend jusqu'aux limites de l'univers, formidable inertie ˆ vaincre. Lazzlo ne peut. Renonce. S'affale. Replie les jambes sous elle pour avoir moins froid...

Du silence, na”t ce chÏur de l'OrphŽe de Gluck, "l'Amour vaut mieux que la LibertŽ"... Lazzlo ouvre ˆ demi les yeux. ThŽodore s'affaire, lui donne une cigarette. "Je t'ai trouvŽe endormie par terre", explique-t-il, "alors je t'ai mise au lit."

Elle sourit pour le remercier. Ils dŽjeunent. ThŽodore, tendre et prŽvenant, sert le thŽ, offre ˆ Lazzlo des pains au chocolat qu'il est descendu acheter. Lazzlo, encore dans les brumes du cauchemar, lance : "On est mignons comme des jeunes mariŽs ! "

Le visage de ThŽodore se ferme. Soudain pressŽ, il prŽtexte des obligations urgentes et s'enfuit. Lazzlo, dŽsolŽe, court ˆ la fentre pour lui faire signe. Il sort dans la rue sans lever la tte, sans prendre le sourire qu'elle lui offre.

Et elle repart dans la frŽnŽtique routine des rendez-vous, rŽunions, diffusions, s'abrutissant de fatigue, s'engloutissant dans l'activitŽ...

Avec une obstination mŽthodique, chaque nuit fait sauter une nouvelle maison ˆ la Guillotire. Lazzlo fait une croix sur le plan : parfois, elle dŽvie un peu de la ligne prŽcŽdemment tracŽe, la plupart du temps, elle se met ˆ l'endroit prŽvu. Si les dŽg‰ts ne sont pas encore considŽrables, l'effet moral l'est. Ce dŽfi ttu qui refuse de se proclamer, bouleverse les idŽes : de nombreux groupes terroristes, parmi les plus connus, ont envoyŽ des communiquŽs pour se dŽsolidariser de ces "destructions sans raison".

Paradoxalement, les habitants commencent ˆ s'habituer. Ceux qui occupent des appartements au centre du quartier reviennent, puisqu'aucune explosion n'y a jamais ŽtŽ commise. Cela complique la t‰che de la police qui a espŽrŽ un moment surveiller un quartier vide o l'on pourrait tirer ˆ vue. Il n'y a toujours aucune victime, ˆ part quelques policiers qui ont voulu jouer aux malins.

Comme les assurances ont indemnisŽ les biens et les immeubles dŽtruits, les habitants se rassurent. Plus encore, ils semblent prendre gožt ˆ cette catastrophe tranquille, ˆ ce jeu du chat et de la souris dont les explosionnaires sortent toujours vainqueurs. Pour une fois, Gnafron triomphe ˆ tout coup du commissaire ! La police, dŽmoralisŽe, en est rŽduite ˆ se souponner elle-mme, et consacre ses efforts ˆ s'espionner. On murmure que DST, SDECE et brigades anti-terroristes se sont entre-tuŽs, une nuit, sous l'Ïil goguenard des policiers en tenue. Les gendarmes auraient attendu la fin de la bataille pour intervenir, se contentant d'ailleurs d'emporter les morts et les blessŽs. Les services secrets Žtrangers sont Žvidemment suspectŽs, et des opŽrations de commando ont ŽtŽ exŽcutŽes en Lybie ˆ titre de reprŽsailles. Certains excitŽs ont mme accusŽ la CIA, ce qui a conduit ˆ renvoyer chez eux les conseillers amŽricains qui, dŽsorientŽs, faisaient pourtant le maximum !

Un jour, Henri finit par s'apercevoir qu'il se passe quelque chose dont Compagnon Horloger (1802-1850) n'a pas parlŽ. Alors, il met en action tous les rouages de l'organisation pour proclamer sa dŽcouverte, fouettant de ses reproches les conspirateurs extŽnuŽs, coupables de n'avoir rien vu. Henri lance dans tous les groupes le mot d'ordre : Žtudier la question de la Guillotire, ce qu'elle veut dire, quel parti on peut en tirer pour la propagande et l'action. Les gens qui, pris par la routine, rechignent, sont sŽvrement fustigŽs, accusŽs de "prŽtexter des t‰ches mesquines pour nŽgliger les questions de fond !"

Ce jour-lˆ, dans le groupe d'Žtudes "Seiko" auquel appartient Lazzlo, la discussion patauge. Compagnon Horloger (1802-1850) a traitŽ du temps, pas de l'espace. Or, c'est bien dans l'espace que s'inscrit le phŽnomne de la Guillotire. Du coup, on manque de citations et de rŽfŽrences pour en parler.

Lazzlo - faut-il le dire ? - rvasse. Elle songe ˆ Lyon les Eaux. Une idŽe la turlupine depuis son voyage : si elle allait voir Lazzlo, la Lazzlo de lˆ-bas ? Il y a des chances de la trouver ˆ Saint-Clair. Elle nÕa pas peur de la rencontrer. Au contraire, elle est avide de savoir ce qu'elle est dans cette autre rŽalitŽ, dŽbarrassŽe de l'absurde hypothque de la Place Noire... Elle a l'impression que Lazzlo lui plaira...

"Qu'est-ce que tu en penses, Lili?", demande le secrŽtaire de sŽance.

Mais, de l'autre c™tŽ, quel effet fera-t-elle ˆ Lazzlo ? Peut-tre celle-ci ne supportera pas un choc auquel elle ne s'attend pas ? Ou bien, Lazzlo des Eaux repoussera Lazzlo en Terres ? Non, elle ne supporterait pas de ne pas se plaire...

"Eh, Lili! Tu dors ?"

Elle sursaute, s'apercevant que c'est ˆ elle que s'adresse la brutale interpellation. Jamais elle n'a pu s'habituer ˆ ces pseudos absurdes. On la fixe, attendant ce qu'elle va dire. Sans rŽflŽchir, elle Žnonce : "Les explosionnaires sonnent la cloche. L'horloge de la Guillotire marque les nuits qui passent... un colossal et solennel tic-tac... "

On s'Žtonne, hŽsitant entre la demande d'explication et le reproche.

"Ca y est", pense Lazzlo," je vais encore me faire coincer !"

ThŽodore la sauve. Se levant d'un bond, il s'Žcrie: "Mais c'est gŽnial ! L'explosion comme un tic-tac ! Ah ! Bravo ! Bravo, Lazzlo !" Et, avec prŽcipitation, il explique :

"Il faut s'approprier les explosions, revendiquer ces attentats dont personne n'assume la paternitŽ. Deux raisons : premirement, donner une image formidable de notre puissance. Les explosionnaires dŽfient la police, sont supŽrieurement organisŽs. Nous rŽcupŽrons cette image, et, du coup, devenons crŽdibles. Or, ce qui nous importe, c'est que les gens croient en nous, pour qu'ils acceptent de suivre le signal que nous donnerons. Et, deuximement, nous utilisons les explosions pour la publicitŽ : lorsque la dernire maison sera tombŽe, il sera l'heure d'arrter les horloges. La Guillotire est une mise en scne spatiale de la fin du temps ! Ah, bravo, Lazzlo !"

Les autres, dŽroutŽs, interrogent, questionnent.

Lazzlo saisit la balle et la renvoie ˆ ThŽodore : "Les explosions n'ont pas lieu au hasard."

Elle montre le plan. Tout le monde s'exclame. Personne n'a eu cette idŽe. "Eh bien, lorsque tout ce pŽrimtre sera terminŽ, rasŽ, dŽmoli, nous proclamerons l'arrt des horloges ! Ainsi les explosions feront passer notre propagande et notre action, de l'Žchelle artisanale o elles s'Žpuisent inefficacement, ˆ une dimension industrielle et spectaculaire. Ainsi, nous aboutirons enfin. Nous-mmes, pas les gŽnŽrations futures... "

En fin de compte, on les charge de prŽparer un rapport et de le soumettre au ComitŽ. RestŽs seuls, Lazzlo demande ˆ ThŽodore :

"A part a, de quoi s'agit-il vraiment ? On a trouvŽ ˆ quoi a pouvait nous servir, pas ˆ quoi a sert".

"Montre le plan... " ThŽodore l'Žtudie. "Non, je ne comprends pas... "

Le rapport leur fournit un prŽtexte pour s'isoler ensemble, ˆ Saint-Clair. Pendant des heures, ils discutent, liant leur ancienne critique de la confusion du travail ˆ l'audacieux projet. Assis c™te ˆ c™te sur l'estrade d'o l'on voit la colline, ils boivent du thŽ et du bourbon, bavardant en toute confiance. Ensuite, ThŽodore Žcrit ce qu'ils ont dit. Lazzlo relit, corrige.

Lorsqu'ils en ont assez et que leur tte ŽpuisŽe rŽclame le repos, ils sortent se promener au bord du Rh™ne. Une fois, bravant les broussailles, ils s'enfoncent profondŽment dans les ”les : dans une crique profonde, ils dŽcouvrent un petit remorqueur, tout noir, avec une grosse cheminŽe rouge ˆ rayures jaunes, comme un remorqueur de dessin animŽ. "Des pirates... ", plaisante-t-elle... "Va savoir", rŽpond-il.

D'autres fois, par des passages au dessus du chemin de fer, ils s'introduisent dans les parcs qui descendent vers le Fleuve, s'asseyant sous les arbres, au-dessous des arcades de pierre qui soutiennent les terrasses des maisons bourgeoises dont les occupants ne descendent jamais...

En quelques jours, ils ont fini. ThŽodore tape ˆ la machine le rapport dŽfinitif, tandis que Lazzlo contemple, ŽtonnŽe, sa prŽsence, si vite devenue familire dans l'appartement livrŽ ˆ la solitude. Lazzlo met de la musique, l'effleure parfois de ses seins, lorsqu'elle se penche sur lui pour regarder le texte que la machine ˆ Žcrire objective, le sŽparant d'eux, le dŽtachant ˆ petits coups cliquetants de la chaude intimitŽ complice.

"Ca va chauffer !", conclut ThŽodore, donnant un grand coup sur le clavier pour inscrire le point final qui fait un trou dans la feuille. "Viens, je t'invite au restaurant... Il faut en profiter avant que la bombe explose ! Tu vas voir... jamais Henri n'acceptera... "

Ils voient.

ThŽodore revient excŽdŽ de la rŽunion du ComitŽ o il prŽsentait le rapport. "C'est fou ! Ils savaient dŽjˆ o je voulais en venir... Ils n'ont rien ŽcoutŽ, attendant que j'aie fini pour se mettre ˆ hurler. On s'est fait traiter d'aventuristes irresponsables... Henri, la main sur la pile des Ïuvres compltes de Compagnon Horloger (1802-1850), a parlŽ pendant deux heures pour dire que si nous revendiquions les explosions, la police nous tomberait dessus... "A quoi sert notre clandestinitŽ -ai-je demandŽ- sinon ˆ rŽsister ˆ de telles attaques ?". Henri rŽpond que nous ne sommes pas assez forts : nous ne tiendrons pas le coup si la police met vraiment le paquet. Et puis, il n'y a pas que la police... Henri craint que les explosionnaires prennent trs mal la chose : s'ils refusent d'en tirer profit, ce n'est pas pour nous laisser sortir les marrons du feu... En fait, Henri a encore plus peur d'eux que de la police. Une peur panique : la police est quand mme liŽe par la lŽgalitŽ, hurlait-il. Eux, ils font ce qu'ils veulent ! Ils mettent des bombes partout... Il ne savait plus ce qu'il disait. Il nous a accusŽs de sabotage et de provocation... Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?"

"Ce que tu veux", rŽpond Lazzlo... "N'est-ce pas demain que nous allons ˆ Lyon les Eaux ?"

"Oui, demain... "

"Eh bien ! On verra en rentrant. Calme-toi, ThŽodore... Tu devrais aller te promener au bord du Fleuve, a te fera du bien... "

ThŽodore sorti, Lazzlo monte chez les Schmidt. Archie n'est pas lˆ. Willy l'accueille avec gentillesse. Jusqu'alors, il a fait semblant d'ignorer leur commune affiliation ˆ la conspiration des Horloges, comme si Clitandre et Lolaz n'avaient aucun rapport avec Willy et Lazzlo. Jamais il n'a Žtabli la moindre relation entre Lazzlo et Lolaz, ni parlŽ en sa prŽsence des affaires des Horloges. Ce jour-lˆ, il sort de sa rŽserve :

"Ecoute, petite Lazzlo, il ne faut pas te mŽprendre. ThŽodore doit tre furieux de la rŽaction d'Henri. Et, en effet, elle est l‰che, mesquine, bte, alors que votre plan est rŽellement gŽnial. Henri est un pantin, mais il a raison, il a raison dans sa structure : la conspiration des Horloges est un tout petit navire, incapable d'affronter la haute mer. ThŽodore, toi aussi peut-tre, a le gožt des temptes, des vagues qui dŽferlent sur le pont, tandis que le bateau se couche, du vertige de la chute au fond du creux, et de l'hŽsitante remontŽe... C'est un romantique. Je ne lui reproche pas, seulement, dans ce cas, il sort de la structure, il parle ˆ c™tŽ du critre qui dŽtermine ici le vrai et le faux. Les Horloges sont une toute petite machine, tout juste capable de ronronner avec des hoquets, alors que ThŽodore veut qu'elle rugisse. Henri a tort mais il a raison... RŽflŽchis ˆ cela avant de prendre position... "

Lazzlo ne rŽpond pas, comprenant ce que dit Willy dont elle admet le point de vue : elle est dans cette structure et ne veut pas s'investir dans la bataille pour changer cette machine qui, ˆ tout prendre, endort son ‰me, l'anesthŽsie, lui procure - remarque-t-elle avec une luciditŽ cynique - un apaisement partiel. Elle dŽtourne la conversation, revenant aux explosions de la Guillotire :

"Note bien Willy, que ThŽodore et moi avons noyŽ le poisson en lui donnant ˆ boire "-une vieille expression de sa grand-mre qui lui revient- "Le problme Žtait de comprendre l'affaire de la Guillotire, et nous avons rŽpondu ˆ c™tŽ, en faisant un plan pour en tirer parti".

Elle sort sa carte.

"Oui, je sais", Žlude Willibald, "j'ai fait pareil que toi. La police a fait pareil. Le problme est de savoir ˆ quoi correspond ce tracŽ qui n'inclut aucun b‰timent significatif. Il passe au-dessous de la PrŽfecture, au-dessus des FacultŽs... On a cherchŽ les liens qui existent entre ces maisons ou entre leurs habitants. On n'a rien trouvŽ. Rien du tout. Et a continue ˆ sauter, sans mme qu'on devine par o passent les explosionnaires, dans ce quartier o tout est surveillŽ !"

"Mais qui peuvent-ils tre ?", demande Lazzlo qui insiste :

"Enfin, Willy, toi et Archie, vous connaissez tout le monde, tous ceux qui conspirent, ˆ un degrŽ ou ˆ un autre, toutes les conspirations, mme les plus secrtes, mme les plus stupides... Je ne sais pas comment vous faites, mais vous savez tout : on ne peut pas cŽlŽbrer une messe noire dans le salon le plus reculŽ de l'appartement le plus cachŽ, sans que vous l'appreniez. A peine quelqu'un a-t-il l'idŽe de monter une propagande en faveur de la restauration de lÕEmpire Austro-hongrois, que vous tes dŽjˆ au courant, avant mme le premier tract... Alors, ne me dis pas que tu ne sais rien sur la Guillotire ?"

Willy affecte d'tre flattŽ. Il ironise un moment sur l'importance que lui prte Lazzlo et les pouvoirs qu'elle lui suppose. Il se moque gentiment d'elle : "Tu aimerais bien conna”tre celui qui tient toutes les ficelles, alors tu inventes que c'est moi. Mais il n'y a peut-tre pas de ficelles. Pourquoi des marionnettes et pas des automates ?". Il affirme qu'il n'a pas la moindre information, pas la moindre idŽe, pas le moindre soupon.

Des gens ont ŽtŽ terriblement excitŽs par ce terrorisme gratuit. Ils ont proposŽ leur aide et leur participation. Pas de rŽponse. VexŽs, certains ont voulu imiter les explosionnaires pour montrer ce dont ils Žtaient capables : ˆ leur premire bombe, la police les a arrtŽs. Les explosionnaires ont mme su Žchapper au succs : ils n'ont rien dit, ˆ leur habitude, laissant la mode se dŽtruire d'elle-mme. Leurs admirateurs, ne trouvant rien pour entretenir leur culte, se sont dŽgožtŽs...

Archibald arrive. Il plaisante : "si c'Žtait un racket ? Les sympathiques bandits font la preuve de leur puissance et de leur impunitŽ, obligent ˆ les prendre au sŽrieux, crŽent un suspense. A un moment qu'ils ont prŽvu, peut-tre lorsque tout le tracŽ sera devenu un boulevard de ruines autour de la Guillotire, ils se dŽcideront enfin ˆ rŽclamer des choses extravagantes, sous la menace de dŽtruire complŽtement la ville, ou Paris, ou Florence... Je ne sais pas quoi, des centaines de millions de dollars, ou des avions de chasse, ou la rŽhabilitation de Ravachol ?"

"Tu fais du roman !", lui lance Willy.

"Mais c'est du roman !", rŽtorque l'autre. Ils commencent ˆ se disputer. Lazzlo conna”t leurs discussions, vite interminables. C'est la dispute qui leur pla”t ; les arguments qu'ils Žchangent leur sont indiffŽrents. Aujourd'hui, elle n'a pas envie d'assister au numŽro.

Elle s'en va, assiste ˆ une rŽunion. Personne ne lui parle de "l'affaire", en discussion au ComitŽ. Elle sent cependant une ambiance inhabituelle. Une suspicion vague l'entoure. Elle rentre trs tard et pense, encore une fois, ˆ Lazzlo, celle de Lyon les Eaux. Elle a de plus en plus envie de la rencontrer. Comment faire ? Peut-tre se dŽguiser pour que l'autre, au moins, ne se reconnaisse pas ? Autrement, elle sera tellement choquŽe que le contact n'aura pas lieu... Elle s'imagine, ouvrant la porte, et se dŽcouvrant de l'autre c™tŽ... Non, ce n'est pas possible... PrŽoccupŽe par ses rŽflexions, Lazzlo ne parvient pas ˆ s'endormir.

ThŽodore lui, passe la nuit ˆ s'agiter : il met la dernire main aux prŽparatifs, invente une excuse pour justifier aux yeux d'Henri leur absence commune, au moment o ils commencent ˆ faire figure d'accusŽs. Demain, ils resteront six heures ˆ Lyon les Eaux. Pour la premire fois, la machine de Loyasse renforcera celle de la Croix Rousse. Tout est parfaitement au point. Tout... sauf Lazzlo. Que va-t-il se passer cette fois ? ThŽodore n'est pas certain que Lyon les Eaux suffise ˆ crŽer l'enchantement amoureux. Et puis, Lazzlo est tellement imprŽvisible ! Lentement, l'angoisse monte en lui. Peut-tre ne devrait-il pas emmener Lazzlo ? Seulement, il y a cet espoir, cette probabilitŽ d'amour... De plus, ses compagnons ne comprendraient pas : ils ont acceptŽ d'inclure Lazzlo dans l'expŽrience ˆ titre de cobaye, pour examiner les effets du passage sur ceux qui appartiennent aux deux mondes. ThŽodore, lui, n'est pas significatif, puisqu'il n'a peut-tre pas de double. Le malaise cataleptique de Lazzlo, l'autre fois, a inquiŽtŽ. ThŽodore doit emmener ˆ nouveau la jeune femme pour dŽterminer si le choc Žtait fortuit ou non. L'attente des baisers de Lazzlo l'a fait accepter avec enthousiasme. A prŽsent, il a peur. Il voudrait que l'expŽrience n'ait pas lieu. Il craint de ne pas la retrouver ou, pire encore, que, l'ayant retrouvŽe, il la perde au retour, de la mme manire incomprŽhensible...

L'heure arrive, nŽanmoins.

Lazzlo et ThŽodore rejoignent la cave de la Croix-Rousse. Deux hommes sont lˆ, le visage masquŽ par une cagoule car Lazzlo ne doit pas les voir. ThŽodore chuchote ˆ son oreille que l'opŽration, aujourd'hui, est dŽlicate : il faut coordonner les deux machines et contr™ler les flux Žlectriques mis en jeu. Il sera nŽcessaire de priver de courant toute une partie de la ville. Tout cela exige une attention minutieuse.

Les deux voyageurs s'assoient sur leur sige. A voix basse, ThŽodore explique ˆ Lazzlo que, ce coup-ci, il doit absolument rapporter des photographies, et exŽcuter certaines t‰ches qu'on lui a confiŽes. Il partira seul faire ce travail, et ils se retrouveront ensuite pour se promener, "disons, trois heures plus tard. " Lazzlo acquiesce, elle en profitera pour aller r™der autour de Lazzlo. Elle n'en parle pas ˆ ThŽodore : il s'y opposerait, et finirait sžrement par la convaincre.

Le ronronnement, d'abord imperceptible, dŽvient un hurlement strident. Et c'est ˆ nouveau le silence. Ils sortent. Autour d'eux, erre le fant™me de Lazzlo et ThŽodore. Une gne inconsciente les Žloigne l'un de l'autre, attentifs ˆ Žviter tout fr™lement ambigu. D'un commun accord, muettement exprimŽ par le choix de l'itinŽraire, ils oublient le pont suspendu, et descendent ˆ la Rivire par le jardin des Chartreux.

Lazzlo demande ˆ ThŽodore ce qu'il va faire pendant ces trois heures. "Je vais lˆ-bas", rŽpond-il Žvasivement en montrant la ville. "Rendez-vous devant l'OpŽra."

Lazzlo lui sourit: "ThŽodore, tu y seras ? C'est sžr ?"

"Naturellement ! Pourquoi me demandes-tu a ?"

"Je ne sais pas... Tu me fuis... Tu m'Žvites... Je tÕennuie ?"

ThŽodore ne trouve rien ˆ rŽpondre, stupŽfiŽ par ce qu'il appelle en lui-mme l'inconscience de Lazzlo, ou peut-tre, corrige-t-il, son innocence : on dirait qu'elle ne se rend pas compte de ce que cela signifie d'tre ici, ensemble... "Bon, j'y vais, ˆ tout ˆ l'heure !", et, sans se retourner, il se dirige ˆ grands pas vers les Terreaux.

Lazzlo, d'abord troublŽe par ce dŽpart, se laisse aller ˆ l'excitation d'avoir trois heures devant elle. "Je vais faire des btises !", se dit-elle avec exultation.

Elle est dŽcidŽe : elle ira voir Lazzlo, celle d'ici, Lazzlo des Eaux. Elle saute dans un taxi-vedette : "A Saint-Clair, s'il vous pla”t." CommodŽment affalŽe sur le sige, elle allume une cigarette, s'installant, comme au cinŽma, pour voir se dŽrouler le paysage. Une ”le partage en deux le cours de la Sa™ne. De hauts immeubles baignent dans l'eau, ces immeubles qu'on voit partout ˆ Lyon. En levant la tte, on se croirait dans une rue de Lyon en Terres. Mais, lorsqu'on la baisse, on voit la base des murs plonger dans la Rivire, se creusant parfois d'un porche pour recevoir des embarcations. Par endroits, les maisons s'Žcartent pour laisser la place ˆ une passerelle. Mais la vedette s'approche dŽjˆ du premier confluent, celui des Terreaux. Devant, on aperoit les remous produits par le choc, presque ˆ angle droit, de la force du Rh™ne et de l'inertie de la Sa™ne.

Un tra”nŽe plus sombre, un peu Žcumante, barre la rivire en oblique. Le pilote se dŽporte ˆ droite, fr™le les maisons pour arrondir le virage. La vedette tangue un peu, dŽpasse le confluent et fait un large demi-tour pour le franchir au plus prs du courant. La trŽpidation du moteur augmente et ils pŽntrent dans la presqu'”le, approximativement entre la rue Constantine et la rue d'AlgŽrie, remarque Lazzlo.

Le chauffeur cherche lentement sa route entre les petits bateaux qui dŽchargent les marchandises. "C'est l'heure des livraisons !", grogne-t-il. Dans cette voie commerante, les faades des maisons s'ouvrent en arcades, un peu au-dessus de l'eau. Une large galerie permet la circulation des piŽtons. A travers le va-et-vient des livreurs, montant et descendant prŽcipitamment les quelques marches qui, du quai, conduisent ˆ l'eau, Lazzlo devine les vitrines illuminŽes des magasins. "Si j'ai le temps tout ˆ l'heure", se dit-elle, "je viendrai lŽcher les vitrines... "

Enfin ŽchappŽ ˆ l'embouteillage, le taxi vedette arrive aux Terreaux. Lazzlo admire : le fleuve, libŽrŽ des constructions, s'Žlargit en un bassin ˆ peu prs triangulaire, dont le grand c™tŽ, lŽgrement incurvŽ, est sŽparŽ de la place par une longue balustrade de pierre assortie ˆ celle qui, lˆ-haut, ferme la terrasse du Palais Saint-Pierre. Leur reflet, dŽformŽ par les vagues qui s'amortissent mollement, se superpose ou se redouble... Lazzlo retrouve avec ravissement la fontaine aux chevaux de bronze : le socle circulaire s'exhausse de l'eau par des degrŽs du mme marbre que la vasque. A quelques mtres, la bordure s'ouvre, s'avance en un perron d'o de grosses pierres plates posŽes dans l'eau, ici peu profonde, permettent de rejoindre l'”le d'eau Žmergeant de l'eau. Lazzlo fŽlicite la fontaine de s'intŽgrer si bien ˆ l'ŽlŽment liquide. La blancheur de l'Žcume crachŽe par les chevaux contraste superbement avec la teinte sombre du Fleuve. Lazzlo rve aux hautes eaux, lorsque, la vasque immergŽe, les jets d'eau tombent directement dans le Fleuve dont alors les chevaux semblent sortir en jaillissant.

Mais la vedette a abandonnŽ la place, vers laquelle Lazzlo tourne vainement la tte. Elle s'est engagŽe le long de la faade latŽrale de l'H™tel de Ville. Le Fleuve coule avec plus de force, entre les dernires maisons de la Croix-Rousse et le grand b‰timent. Ils laissent l'opŽra sur leur droite. DŽjˆ, le pilote nŽgocie l'entrŽe dans le cours principal du Rh™ne, affrontant les turbulences. Ils remontent. Lazzlo perd de vue les faades familires du quai lorsque le taxi se glisse entre deux ”les. "Il faut que je visite tout cela", pense-t-elle en regardant passer les ponts au-dessus de sa tte. "On devrait voir Saint-Clair", mais le Fleuve n'est pas le mme. Les ”les, les bancs de sable, ont ŽtŽ consolidŽs et construits, barrant la vue et supprimant les repres. Comme ils sortent enfin de l'entrecroisement des rŽseaux de l'eau et de la pierre - tissu insolite, jetŽ sur la nue et majestueuse perspective -, Lazzlo aperoit Saint-Clair "comme un village de pcheurs", dressant ses balcons devant la courbure du Fleuve.

Mais, en amont, le ciel est dŽchirŽ par la longue ligne oblique de la rampe en viaduc qui, au dŽbouchŽ du pŽriphŽrique, franchit le Fleuve, et s'Žlve, au-dessus des toits, jusqu'au plateau de la Croix-Rousse. C'est stupŽfiant ! Lazzlo voudrait tre lˆ-haut, ˆ cent mtres de hauteur, pour explorer le paysage ! Elle voudrait dŽcrire en automobile ce cercle qui entoure la ville : aprs l'habituel Boulevard PŽriphŽrique, emprunter ce viaduc qui, sur plus d'un kilomtre, domine tout ce c™tŽ de Lyon, avant de s'enfoncer en tunnel sous le plateau dont il ressort pour se jeter dans le Boulevard de la Croix-Rousse, d'o il rejoint Fourvire par le pont suspendu de Dehaitre - ™ le pont suspendu !

Une secousse arrache Lazzlo ˆ son voyage. Ils sont arrivŽs au dŽbarcadre de Saint-Clair. Lazzlo paye, toujours surprise que l'argent qu'elle a emportŽ puisse servir ici. Elle entre dans la Grand Rue, ŽtonnŽe de la trouver aussi strictement identique. Mme l'odeur dՎgout est au rendez-vous. Toutefois, en levant la tte, un bout de viaduc, au fond, rappelle Lyon les Eaux. Au moment d'entrer dans sa maison, dont la porte vert-foncŽ ouvre sur le mme couloir marron, dallŽ de larges pierres claires, elle s'inquite tardivement de n'avoir rien combinŽ ˆ l'avance. Comment s'y prendre avec Lazzlo ? Elle ne peut tout de mme pas sonner chez elle et dire, comme si tout allait de soi : "Bonjour Lazzlo ! C'est moi, Lazzlo !" Elle se sent capable -elle se croit capable - de supporter la rencontre. Aprs tout, elle en a vu d'autres ! Mais Lazzlo, qui ne s'attend ˆ rien, comment rŽagira-telle ? "Qu'est-ce que je ferais, moi, s'il m'arrivait une chose pareille ?", se demande-t-elle. Elle ne sait pas. Elle ne parvient pas ˆ imaginer sa rŽaction. "J'aurais dž emporter quelque chose pour me dŽguiser, au moins de grosses lunettes de soleil, cela lui aurait ŽvitŽ le choc", regrette-t-elle en s'approchant des bo”tes aux lettres.

Et c'est le choc : pas de Lazzlo.

Elle ne comprend pas : ThŽodore a pourtant affirmŽ qu'elle devait exister ˆ Lyon les Eaux. Elle l'admet, puisque c'est par hasard qu'elle est arrivŽe ici, lors de sa fuite. Les circonstances qui l'ont conduite ˆ Lyon ne sont pas lyonnaises et Žchappent donc aux effets de la transformation de la ville. Et cependant, elle ne se trouve pas ! O diable suis-je passŽe ?

"Vous cherchez quelque chose ?", demande, d'un ton bougon, une trs grosse femme, en robe de chambre sale, descendue vider sa poubelle.

"Oui ! Lazzlo K. On m'a dit qu'elle habite lˆ."

"Connais pas !", grommelle l'ŽlŽphantine matrone qui remonte l'escalier en soufflant fortement. Lazzlo, sans bouger, attend que la porte du premier Žtage ait claquŽ. Elle a reconnu la locataire que le dŽsÏuvrement a poussŽ ˆ s'emparer des fonctions de concierge, dont elle s'autorise pour jeter dans les bo”tes aux lettres des mots ravageurs et sans orthographe ni ponctuation, relatifs aux poubelles, ˆ la porte d'allŽe non fermŽe, aux bruits nocturnes et ainsi de suite. C'est bien elle, dont les aventures, rŽelles ou supposŽes, ont animŽ plus d'un repas joyeux. Willy dŽclare toujours qu'il fera une bande dessinŽe dont ce personnage caricatural sera l'anti-hŽro•ne. On fabule sur son amant, un petit homme maigre, et on leur invente des pŽripŽties grotesques... Pas de doute, c'est la mre ElŽphantin qu'elle vient de voir ! Seulement, ce n'est pas la mme puisqu'elle ne conna”t pas Lazzlo.

Abasourdie, elle contemple les bo”tes aux lettres. Un nom finit par en surgir : Schmidt. Ouf ! Les frres Schmidt sont bien lˆ ! Elle se dŽcide : ils doivent conna”tre Lazzlo. O qu'elle soit ˆ Lyon, elle ne peut pas ne pas conspirer, d'une manire ou d'une autre. Les Schmidt pourront donner son adresse. Lazzlo monte lentement l'Žtrange escalier familier, rŽflŽchissant ˆ son absence. Dans l'encha”nement des causes et des hasards, elle cherche le maillon qui manque... Est-ce le Moulin Joli ? Elle a bien remarquŽ tout ˆ l'heure qu'ˆ sa place coule le Fleuve. Lazzlo se force ˆ poursuivre la rŽflexion : de ce fait, il se peut qu'elle n'ait pas rencontrŽ ThŽodore... D'ailleurs, existe-t-il ˆ Lyon les Eaux ?... Donc, elle n'a pas fait la connaissance des frres Schmidt au Moulin Joli... Tout s'est passŽ diffŽremment. Ils ne lui ont pas proposŽ l'appartement du troisime Žtage, ou bien, ici, il n'Žtait pas libre... Sa tte s'embrouille. Au troisime Žtage, elle regarde sa porte. Oui, c'est bien sa porte, aux gros panneaux rugueux. Il manque seulement, sur le sol, cette t‰che blanche qu'a laissŽe le vinaigre, lorsque la bouteille qu'elle portait aux Schmidt lui a glissŽ des mains. A part a, c'est pareil. Lazzlo a l'idŽe d'essayer ses clŽs pour voir si elles ouvrent. Mais s'il y a quelqu'un... ? Elle lit le nom Žcrit sur la plaque : Dumoulin. "Tant pis, je sonne !". Une femme, ni jeune ni vieille, ouvre. Lazzlo demande si, par hasard, elle ne conna”trait pas Lazzlo K. On lui a dit qu'elle habitait cet immeuble... Par dessus l'Žpaule de la femme, elle entrevoit son couloir. Oui, cette horrible tapisserie qui reprŽsente des soldats de NapolŽon, traitŽs faon image d'Epinal... Elle n'a jamais eu le courage de la remplacer. Les actuels occupants non plus... ˆ moins que a leur plaise.

"Lazzlo K. ? Encore une Žtrangre !", grogne-t-on ˆ l'intŽrieur de l'appartement, "Non ! On conna”t pas !". Et la porte se referme schement.

Encore un Žtage. Schmidt. "Pourvu qu'ils soient lˆ !" Anxieuse soudain, elle se demande ˆ quoi ils vont ressembler. Elle frappe. Archibald appara”t, il ressemble ˆ Archibald. "Tiens Lazzlo !", fait-il joyeusement, "Entre donc !" Et il s'efface pour la laisser passer. Lazzlo doit faire un violent effort pour admettre que cet Archibald n'est pas Archibald et qu'elle non plus n'est pas Lazzlo, celle qu'il conna”t. Tout est tellement identique qu'elle a failli lui sauter au cou, l'entra”ner ˆ l'intŽrieur, et lui raconter, comme elle le ferait s'il Žtait Archibald, l'invraisemblable histoire : "Il m'arrive une affaire complŽtement folle... Imagine-toi que... " Elle se reprend de justesse :

"Lazzlo K. ?", interroge-t-elle.

"Oui bien sžr! Il n'y en a qu'une ! Rassure-toi, Lazzlo chŽrie, tu es unique !", rŽpond Archie, croyant ˆ une plaisanterie. "Eh bien, justement, je la cherche... " "Je vais te la montrer", rŽtorque le jeune homme qui la conduit devant un miroir, ce miroir au rebord noir, marquetŽ d'argent, que Lazzlo conna”t si bien. Elle se dŽgage et, parlant trs vite, explique qu'elle n'est pas Lazzlo K.

"Quoi ?", sursaute l'autre, se demandant o elle veut en venir. "Lazzlo ! Qu'est-ce que tu racontes ?" EmbarrassŽe elle invente : elle est la sÏur jumelle de Lazzlo, BŽatrice - le premier nom qui lui passe par la tte - Elle arrive de province et cherche ˆ retrouver sa sÏur, dont elle ignore l'adresse. Dans une lettre, Lazzlo lui a parlŽ de ses amis Schmidt. Elle est venue les voir pour qu'ils lui donnent des indications.

Archibald n'en finit pas de s'exclamer devant l'incroyable nouvelle et l'absolue ressemblance entre les deux jeunes femmes. "Jamais Lazzlo ne nous a parlŽ de toi", s'Žtonne-t-il, encore incrŽdule. Il se demande si Lazzlo ne cherche pas ˆ le mystifier. "Vous avez la mme voix, le mme regard, la mme allure... "

"C'est a les vraies jumelles", essaye-t-elle de plaisanter, pendant qu'ˆ la dŽrobŽe, elle admire, elle aussi, l'invraisemblable gŽmellitŽ : les meubles sont les mmes, disposŽs aux mmes endroits. Lˆ au mur, est accrochŽe cette peinture qu'elle a offerte aux Schmidt : des maisons roses ŽlancŽes se refltent dans l'eau calme d'un petit port...

Lazzlo se sent mal ˆ l'aise. Elle coupe court, prŽtexte qu'elle est pressŽe. Il lui faudrait l'adresse.

"Oui bien sžr !", dit Archie, pas encore sorti de son ahurissement. "C'est loin. Dans les HLM de la banlieue Sud. Aux Minguettes", et il indique un numŽro, rue des Martyrs, dixime Žtage. Lazzlo tressaille, reconnaissant l'appartement d'o le chat... Lˆ o d'ennuyeuses rŽunions... Qu'a-t-elle bien pu devenir pour Žchouer lˆ-bas ?... Elle n'ose interroger davantage. Archie propose de la conduire, bržlant d'envie de les voir ensemble. Elle refuse : "Ne te dŽrange pas, je connais Lyon" et elle dit au revoir en h‰te. PenchŽ sur la rampe, Archibald lui crie de revenir avec Lazzlo : "Faites-moi plaisir! Venez toutes les deux ensemble ! On fera des photos !"

Lazzlo est dŽjˆ en bas. Elle respire ˆ grands traits l'air fŽtide et polluŽ. Elle ira ˆ pied au rendez-vous avec ThŽodore. A pas rapides et indiffŽrents, elle marche, fumant cigarette sur cigarette. La dissimilitude du semblable ! Quel vertige ! A c™tŽ, le paradoxe temporel est une simple farce ! Lazzlo n'est plus certaine ˆ prŽsent de vouloir rencontrer Lazzlo. Peut-tre est-ce prŽfŽrable de ne pas l'avoir trouvŽe.

Prise par ses pensŽes, elle oublie le paysage. Sans s'en rendre compte, elle a quittŽ le Fleuve. L'eau est un canal qui passe derrire les lourds immeubles de Morand : le brutal parallŽlŽpipde retrouve dans son dos l'eau qu'il a chassŽe pour poser ses fondations. Un pont en dos d'‰ne enjambe le Fleuve et la conduit sur les terrasses de l'OpŽra.

ThŽodore est dŽjˆ lˆ, l'appareil photo en bandoulire, les poches dŽbordant de plans et de cartes postales. Il est joyeux et excitŽ d'avoir arpentŽ la ville dans tous les sens, et dŽpensŽ une fortune en taxis. "Mais qu'as-tu, Lazzlo ? Tu es toute p‰le ! Qu'est-ce qui t'es arrivŽ ? QuÕas-tu fait pendant ce temps ?"

"Ce n'est rien... Je te raconterai plus tard". Il ne prend pas garde ˆ son dŽsarroi.

"Viens, on va se promener !", dit-il gaiement, la fivre de l'exploration ayant chassŽ ses craintes et sa peur de Lazzlo.

"Attends un peu ! Buvons d'abord quelque chose", rŽclame-t-elle.

Il la prend par la taille. Elle se laisse entra”ner ˆ une table, ˆ l'extrŽmitŽ de la terrasse, au bord de l'eau qui clapote doucement. En face, les derniers remous du violent virage du Fleuve s'alanguissent sur les degrŽs de la faade arrire de l'H™tel de Ville. A leur gauche, s'Žtend la perspective de la rue de la RŽpublique, ce tranquille canal aux molles ondulations ombragŽes.

Lazzlo boit son verre d'un coup et refait surface. Elle sent sans dŽplaisir le bras de ThŽodore entourer ses Žpaules nues qui frŽmissent sous cette caresse retenue. Ils descendent les marches jusqu'ˆ un de ces petits bateaux plats ˆ moteur Žlectrique, qui ont seuls le droit de circuler dans le canal de la RŽpublique. ThŽodore demande au pilote d'aller "le plus lentement possible." Assis c™te ˆ c™te, au fond de l'embarcation, l'exigu•tŽ du sige les pousse l'un contre l'autre, ˆ nouveau complices du dŽlit qu'ils vont commettre. Troublant ˆ peine l'eau, la barque dŽrive sans bruit sous les saules pleureurs entre lesquels l'Ïil refuse de voir les immeubles, banalement identiques.

La voix de Lazzlo, trs basse, un peu rauque, tout prs de la bouche de ThŽodore, murmure : "Les saules ont tellement pleurŽ sur nous que leurs larmes baignent leur pied"... et, franchissant les quelques centimtres, les lvres de Lazzlo se posent sur celles de ThŽodore, sans cependant aller jusqu'au baiser. ThŽodore tremble. Trs doucement, pour ne pas rompre le charme, il entrouvre les lvres. Elle sent ce contact glisser en elle, s'y rŽpandre, irradiant tous ses nerfs. Elle se dŽtache et, s'abandonnant, se blottit contre lui. ThŽodore embrasse son cou nu. Il caresse Lazzlo avec une lenteur de plus en plus violente. Lazzlo, lascive, se laisse enlacer... Un choc. Le bateau s'est arrtŽ un peu avant le deuxime confluent dont sa lŽgretŽ lui interdit d'affronter les tumultes. Ils le quittent et, Žtroitement pressŽs l'un contre l'autre, franchissent le mince pont mŽtallique qui rejoint la Place Bellecour, o ils s'effondrent sur un banc, au milieu des baisers et des embrasements, indiffŽrents aux passants, et aux eaux elles-mmes. Des moments Žternels passent ainsi...

"Il reste moins d'une heure !", s'Žcrie soudain ThŽodore d'une voix Žvanouie. "Il faut rentrer !" Ils se lvent, et remontent ˆ t‰tons vers la Croix-Rousse, Žpaves dŽlaissŽes par les vagues. Parfois, n'y tenant plus, ils s'enfoncent dans un couloir dŽsert : ils se serrent alors ˆ se briser les os, comme pour Žcraser dans cette sauvage Žtreinte leur dŽsir exaspŽrŽ. Il faut repartir, reprendre la progression, en somnambules en proie au cauchemar. Sans savoir comment, ils regagnent la maison de la Croix-Rousse. Il reste dix minutes.

ThŽodore s'arrte devant la porte de la cave : que se passera-t-il lorsqu'ils seront revenus ˆ Lyon en Terres ? "Lazzlo ! Ne m'abandonne pas !... Lazzlo !". Il l'embrasse, presque fŽrocement. "Dis-moi ce qui s'est passŽ la dernire fois... Lazzlo !" AffolŽe soudain elle aussi : "Je ne sais pas ! Je t'assure, je ne sais pas. Je ne peux rien expliquer. Je ne veux pas t'abandonner... ThŽodore !" Et elle l'Žtreint avec dŽsespoir.

"Deux minutes !", r‰le-t-il tout ˆ coup. Ils se prŽcipitent. Ont ˆ peine le temps de regagner leur sige. DŽjˆ, les voyants s'Žclairent... N'aurait-il pas fallu plut™t affronter ensemble la dŽfinitive dŽsintŽgration ? Les techniciens s'approchent d'eux, regardent, ŽtonnŽs, ThŽodore dont la chemise refuse de se ranger dans le pantalon, Lazzlo qui se rŽajuste. Feignant de s'occuper des instruments, les hommes masquŽs dŽtournent la tte des visages et des cous rouges et meurtris, des yeux vagues qui se cherchent.

"Attends-moi dehors, je te rejoins tout de suite", lance ThŽodore ˆ Lazzlo en dŽbloquant la porte pour la laisser sortir. Elle s'assoit dans le jardin, au milieu des chats... ces chats d'ici qui sont aussi les chats de lˆ-bas... Ses nerfs et ses sens se dŽtendent, et la fatigue s'empare d'elle. Elle s'endort lˆ, par terre, parmi les chats.

ThŽodore l'examine avec anxiŽtŽ. Son sommeil calme le rassure. Avec un attendrissement passionnŽ, il la porte dans l'automobile qui, rapidement, regagne la petite maison de Saint-Just.

Plus tard dans la nuit, Lazzlo ouvre les yeux : elle reconna”t l'alc™ve et la grande pice aux trois fentres, qu'Žclaire la lune dŽcroissante, dŽjˆ haute dans le ciel. ThŽodore dort tout habillŽ sur la couverture tout contre Lazzlo, dont le sŽpare l'Žpaisseur de la literie. Elle effleure sa joue d'un baiser, lui sachant grŽ de cette dŽlicatesse : Lazzlo nÕest pas certaine d'avoir envie que ThŽodore soit lˆ, et qu'ils s'Žveillent si proches l'un de lÕautre, presqu'enlacŽs.

Avec accablement, elle sent monter en elle le refus de ThŽodore. ''Ca ne va pas recommencer !", proteste-t-elle.

Elle Žtouffe. Cette prŽsence ˆ c™tŽ d'elle l'angoisse.

Sans bruit, elle Žcarte le drap, en recouvre doucement ThŽodore, descend du lit avec prŽcaution, gnŽe de cette contrainte. Elle enfile un peignoir et descend dans le jardin. La nuit est chaude. Lazzlo fait les cent pas sur la petite pelouse, ne pouvant supporter le crissement des graviers. Elle fume des cigarettes, refusant les Žtoiles et la lune dont la beautŽ l'irrite. Lazzlo marche. Elle essaye de retenir ThŽodore qui s'Žloigne. Une fois encore, Lazzlo fait les cent pas sur la Place Noire, devinant encore la silhouette fuyante de ThŽodore, chassŽ d'elle par une force de rŽpulsion dŽsespŽrante et implacable. Elle veut l'appeler, sa bouche reste muette : aucun son, jamais, ne trouble le silence de la Place Noire. ThŽodore a disparu. Lazzlo reste lˆ, immobile, scrutant son absence...

Quelques heures plus tard, ThŽodore arrive, inquiet de ne l'avoir trouvŽe nulle part, dŽcouragŽ de la deviner perdue. Avec une tendresse affligŽe, elle se serre contre lui, sans parvenir ˆ franchir le fossŽ que la nuit a creusŽ entre eux. ThŽodore ne demande rien, assistant, sans le voir, au naufrage.

Lazzlo a peur qu'il l'abandonne : "ThŽodore ! Je ne peux pas ! Ici, je ne peux pas. Retournons lˆ-bas pour nous aimer... "

ThŽodore ne sait plus. La violence du reflux redoutŽ l'Žbranle tellement qu'il doute mme de Lyon les Eaux...

7. Contre-offensives

Heureusement, les jours suivants ne leur laissent pas de rŽpit. Henri a lancŽ une riposte de grande envergure. Reprenant et enrichissant sa critique de "l'aventurisme irresponsable" de ThŽodore, il la prouve en examinant le comportement dÕArnulphe, cette "nŽgligence criminelle" qui le fait dispara”tre pendant des jours, entra”nant Lolaz avec lui, sous prŽtexte de rŽdiger son rapport provocateur et nuisible. Si encore, fulmine Henri, ce temps avait ŽtŽ consacrŽ ˆ un travail "utile ˆ l'organisation" ! Henri, qu'on devine Žcumant de fureur, calcule combien de diffusions, de rŽunions, de rendez-vous, Arnulphe et Lolaz ont sacrifiŽs. Et il conclut triomphalement : "Arnulphe critique 'le gaspillage des forces' pour proposer de reprendre ˆ notre compte les explosions de la Guillotire, ce qui conduirait ˆ la destruction immŽdiate du groupe. C'est un plan irresponsable ! La preuve en est donnŽe par le comportement irresponsable d'Arnulphe qui, dŽplorant le gaspillage, commence par gaspiller ses propres forces et celle de Lolaz en travaux nuisibles, inutiles et dangereux."

Henri n'oublie pas de renforcer l'argument en mettant ˆ profit l'absence des deux coupables, le jour de Lyon les Eaux: "Aprs avoir lancŽ leur bombe, semŽ le dŽsarroi et le doute dans l'Organisation, que font-ils ? Ils disparaissent ! Oui, un jour entier ! N'est-ce pas la preuve dŽfinitive et sans appel de leur irresponsabilitŽ ? Peut-on prendre au sŽrieux, une seule minute, des gens qui ont une attitude et un comportement aussi rŽdhibitoirement irresponsables ?"

Et, aprs cette introduction vigoureuse, sinon convaincante, vient le coup de gŽnie crapuleux : reprenant ˆ son compte l'analyse d'Arnulphe et sa critique de "l'Žchelle artisanale de notre activitŽ", Henri l'approuve : "Oui, c'est vrai, nous ne parviendrons ˆ rien en travaillant de cette manire mesquine et Žpuisante. Arnulphe a raison de poser le problme, seulement il le rŽsout mal : il veut des rŽsultats immŽdiats ! Il veut que, du jour au lendemain, nous passions ˆ cette 'Žchelle industrielle' dont il souligne -ˆ juste titre- la nŽcessitŽ. Et il propose que nous nous jetions dans de dangereuses aventures, pour Žchapper au problme qu'il a lui-mme soulevŽ ! Attention, Arnulphe !". Et Henri, d'un ton devenu patelin, met en garde ThŽodore "et ceux qui seraient tentŽs de le suivre" contre "les mŽfaits de l'impatience".

Et lˆ, le vieux charlatan sort le lapin de son chapeau : "Il nous faut une solution rŽaliste, qui permette d'aller dans le sens d'un travail ˆ l'Žchelle industrielle, sans nous mettre en danger". Et Henri propose alors d'abandonner la clandestinitŽ "qui dŽvore toutes nos forces", d'ouvrir un local public "ayant pignon sur rue", de diffuser "au grand jour" les tracts et le journal, de recruter largement "de nouveaux adhŽrents enthousiastes dont les forces grossiront rapidement notre potentiel de propagande"...

En une habile conclusion, Henri suggre de donner la responsabilitŽ de la mise en place de la nouvelle organisation du travail ˆ... Arnulphe "auquel nous devons faire confiance, malgrŽ ses erreurs qui proviennent, somme toute, d'un louable souci de dŽvelopper notre activitŽ... "

ThŽodore commence par protester, avec toute la rage de celui qui est dupŽ, et toute la colre qui s'est accumulŽe en lui depuis le retour de Lyon les Eaux. Il vient trouver Lazzlo pour que, ensemble, ils combattent celui qu'il appelle "le vieux grigou" ou "le vieux singe". Lazzlo reste Žvasive. Elle a eu de nouvelles discussions avec Willy. Lasse, elle n'a pas envie de se battre. DŽsabusŽe, elle ne comprend plus l'indignation de ThŽodore : "Il se fait des illusions ! Le plan de s'approprier les explosions de la Guillotire est bien trop beau, trop audacieux, pour des gens pris dans leur routine. On ne fera jamais grand chose avec eux, de toutes faons. Si ThŽodore veut de grandes choses, il n'a qu'ˆ partir, comme je l'ai fait souvent... "

De plus en plus, Lazzlo pense que l'orgueilleux slogan, "ce que nous voulons : rien", est faussement nihiliste. Vouloir "rien", c'est beaucoup trop. Il faudrait ne rien vouloir, comme les explosionnaires de la Guillotire. DŽcidŽment, c'est eux qu'aime Lazzlo ! Si elle savait comment les rejoindre, elle plaquerait immŽdiatement Henri et toute sa bande. Seulement, les explosionnaires, eux, sont vraiment inexistants et insaisissables. Alors, il n'y a qu'ˆ rester lˆ, ˆ suivre le petit train-train mŽgalomane d'Henri... D'ailleurs, elle a envie d'assister au spectacle du "passage ˆ la lŽgalitŽ", de voir comment les gens se comporteront et ˆ quoi ressemblera la nouvelle forme d'organisation...

ThŽodore ne parvient pas ˆ obtenir son concours. Aux premiers mots qu'elle prononce pour s'expliquer, elle voit ThŽodore s'enflammer, lui proposer de dŽmissionner tous deux avec Žclat... Elle fait alors marche arrire, Žlude les questions, Žvite les rŽponses, s'enveloppant de flou, comme d'encre une seiche pourchassŽe... "Je ne sais pas vraiment... Il faut voir ce que a donne... Que faire d'autre ?... "

Lazzlo se soumet, reconna”t vaguement s'tre emballŽe, n'avoir pas rŽflŽchi aux consŽquences... On ne lui en demande pas plus, affectant de croire qu'Arnulphe l'a entra”nŽe. ThŽodore se bat, seul contre tous, rŽdigeant des contre-rapports qu'on condamne sans discussion : "personne n'a raison contre l'organisation", rŽpte Henri jour aprs jour, identifiant celle-ci ˆ son chef. A plusieurs reprises, Lazzlo est mise au pied du mur, lorsque les autres adoptent des motions condamnant "l'aventurisme d'Arnulphe". A contrecÏur, elle s'abstient. Elle ne peut plus dŽsormais soutenir ThŽodore, mais il est hors de question de cŽder aux pressions qui visent ˆ les opposer. Elle ne vote pas contre ThŽodore. Comme Henri a donnŽ des consignes de modŽration, les autres se contentent de cette abstention.

Aprs quelque temps, ThŽodore capitule, dŽmoralisŽ par ce qu'il appelle en lui-mme "la trahison de Lazzlo". Comme il s'est bien battu, on lui accorde les honneurs de la guerre. Henri est trop content d'avoir gagnŽ pour ne pas feindre d'tre fair-play avec celui qui accepte de rŽaliser "le passage ˆ la lŽgalitŽ" et la rŽŽdification de l'organisation.

L'orage semble dissipŽ. Les Horloges reprennent leur tic-tac mŽcanique. Et tout recommence, car la vieille garde ne digre pas l'abandon de la clandestinitŽ : pendant des annŽes, les gens se sont pŽnŽtrŽs de la nŽcessitŽ du secret le plus absolu, de la fermeture la plus totale. Pour cela, ils ont tout sacrifiŽ, acceptŽ le surmenage le plus exagŽrŽ. Ils ne peuvent admettre qu'Henri dise "nous nous sommes trompŽs", se justifiant d'une pirouette : "Compagnon Horloger (1802-1850) avait raison ˆ son Žpoque. Aujourd'hui, les conditions sont diffŽrentes". Leur dŽvotion envers le Chef se change en haine.

BŽatrice prend la tte de l'opposition, revendiquant l'inexistence, la non-inscription dans la rŽalitŽ, au nom du vieux principe d'irresponsabilitŽ : "Il faut tre irresponsable, si l'on ne veut pas devenir un constructeur de prison... Vous tuez la rŽvolution !"

Henri rŽplique qu'elle sacrifie l'action ˆ la mŽtaphysique, et lui oppose sa propre condamnation de "l'irresponsabilisme" de ThŽodore ! On ne peut pas critiquer et revendiquer l'irresponsabilitŽ ! Et ainsi de suite, pendant de longues polŽmiques, enflammŽes et sordides, auxquelles Lazzlo assiste, lointaine et indiffŽrente. Elle rvasse au milieu du tumulte, faisant semblant - vieille prŽcaution! - de prendre des notes. Elle songe ˆ Lazzlo, Lazzlo des Eaux, son double inconnu. Elle imagine sa surprise lorsqu'Archie -l'autre Archie- lui aura parlŽ de sa sÏur jumelle. Et l'incomprŽhension d'Archie ! Comme il n'y a aucun indice, aucune preuve, aucune raison, Lazzlo des Eaux finira sans doute par croire ˆ une plaisanterie d'Archie qui lui-mme pensera avoir ŽtŽ mystifiŽ !... "Pourtant, Lazzlo", lui murmure Lazzlo, "nous sommes bien sÏurs jumelles... toi, Lazzlo des Eaux, moi, Lazzlo en Terres... "

Parfois, cette Žvocation de sa visite ˆ Saint-Clair la conduit ˆ penser ˆ ThŽodore : il ne vient plus la voir chez elle ; leurs relations se limitent ˆ des contacts de travail, au cours desquels il Žvite de la regarder et de lui parler directement. Impuissante, elle souffre pour lui et se dŽsole de leur sŽparation...

En fin de compte, BŽatrice est exclue avec fracas, lors d'une sŽance dramatique. "Des prisonniers qui complotent la crŽation de nouvelles prisons, voilˆ ce que vous tes !", hurle-t-elle. "Vous trahissez, vous trahissez Compagnon Horloger (1802-1850) en donnant son nom ˆ la prison que vous construisez !". Ses partisans, effrayŽs par son dŽlire et ses outrances, l'abandonnent, et rejoignent Henri.

Quelques jours plus tard, on repche dans la Sa™ne le cadavre de BŽatrice...

Pendant ce temps, ThŽodore court les avocats, les agences immobilires... pour mettre en Ïuvre "le passage ˆ la lŽgalitŽ". Un jour, il demande ˆ Lazzlo de l'accompagner : il a trouvŽ un local, il voudrait avoir son avis. C'est rue Sainte Catherine, derrire la Place des Terreaux, lˆ o, pense Lazzlo, passe le premier bras du Fleuve. Ils montent au troisime Žtage : une grande salle de rŽunion, obscurcie par la proximitŽ du b‰timent d'en face -une autre pice - une petite cuisine - et, tout au bout, en retrait par rapport au reste, une dernire chambre, plus longue que large, miraculeusement ensoleillŽe, car la cour s'Žlargit du recul symŽtrique de la construction. En bas, ˆ la hauteur du premier Žtage, deux petites terrasses opposŽes s'ornent chacune d'une statue de lion, patinŽe par la crasse. Les deux crŽatures de pierre se font face, ˆ jamais proches et lointaines. Lazzlo ne peut s'empcher d'y trouver une allŽgorie de ce couple bizarre qu'elle forme avec ThŽodore...

"Attends, j'ai encore quelque chose ˆ te montrer", dit celui-ci. Ils redescendent, vont au fond de la cour. Vus d'en bas, les lions ont l'air encore plus misŽrable. Un escalier dessert le b‰timent qui ferme le U de l'immeuble. ThŽodore, aprs s'tre assurŽ que personne ne le voit, pousse une grille qui pivote en grinant, ouvrant la cage du lion. De prs, il est minable, couvert d'une lpre malsaine qui dŽvore sa gueule. ThŽodore enjambe une fentre. Ils arrivent dans une petite pice, encombrŽe de gravats, qui communique avec un atelier de grandes dimensions dont le plafond est supportŽ par des colonnes mŽtalliques ˆ chapiteaux pseudo-corinthiens. Le jour entre par de hautes fentres, en contre-bas d'une arrire-cour que Lazzlo ne parvient ˆ localiser. L'autre lion est encore plus mŽlancolique et pitoyable, avec ses pattes cassŽes, et ces verrues que font sur son dos les chiures des pigeons. Il tourne le dos ˆ Lazzlo et ThŽodore qui ont maintenant pŽnŽtrŽ dans une pice, jadis coquette, lambrissŽe jusqu'au plafond d'un bois qui a ŽtŽ rose, dont peut-tre le lion est sorti un jour, pour s'approcher de l'autre, pour franchir d'un bond l'ab”me qui les sŽparait. Ayant hŽsitŽ, il a ŽtŽ pŽtrifiŽ, condamnŽ au pourrissement et ˆ la dŽcomposition...

Un escalier en bois conduit ˆ des locaux qui, ˆ l'Žtage supŽrieur, recouvrent ˆ peu prs le tiers de la surface de l'atelier. Lazzlo remarque une grosse porte. ThŽodore actionne le loquet : les voilˆ dans une ruelle Žtroite qui se termine lˆ. ThŽodore referme soigneusement le passage, derrire eux : "C'est une impasse", dit-il, parallle ˆ la rue Sainte Catherine, et au-dessus d'elle. Certains immeubles de la rue ouvrent lˆ, au niveau de leur deuxime Žtage... Ce sera notre entrŽe secrte."

Lazzlo lui prend le bras : "Offre-moi ˆ boire", demande-t-elle, dŽsireuse de prolonger leur rŽconciliation. Ils se rendent au Moulin Joli. Lazzlo, assise contre ThŽodore, contemple une fois de plus les moulures du plafond, ces espaces partiels, disjoints, et pourtant inclus les uns dans les autres. Elle trouve dans un verre de whisky le courage de poser la question qui, depuis un moment, s'est formŽe dans sa tte. Sans regarder ThŽodore, elle interroge: "O en tes-vous?"

Avec empressement, ThŽodore rŽpond : "Registre du Commerce"... "SARL"... "statuts"... "gŽrant minoritaire"... "sŽcuritŽ sociale de Henri"...

Lazzlo l'interrompt : "Non !... Je veux dire... Lyon les Eaux ?"

Un silence.

L'habituel silence.

ThŽodore finit son verre, allume une nouvelle cigarette, et, d'une voix en-dehors, comme s'il faisait le compte-rendu administratif d'une chose qui ne les concerne pas, raconte : les travaux se poursuivent ; la machine de Loyasse a atteint sa puissance maximale ; Lyon les Eaux arrive ˆ prŽsent ˆ exister pendant dix heures ; cependant, les expŽriences sont ralenties par la nŽcessitŽ de priver d'ŽlectricitŽ des quartiers entiers pour Žviter la surtension. Le jour du grand passage, cela n'aura plus d'importance : on coupera le courant ˆ toute la ville...

Lazzlo demande si, avant, il l'emmnera ˆ nouveau : tout para”t aller ˆ son terme, auquel, dŽfinitivement, dispara”tra ThŽodore. Lazzlo veut une nouvelle chance. ThŽodore est pris au dŽpourvu. Il a abandonnŽ l'idŽe, craignant que Lazzlo ne veuille plus, trop effrayŽ d'ailleurs, de ce qui se passerait s'ils y retournaient ensemble. De plus, ses associŽs ont classŽ l'affaire : lors du dernier retour, ils ont voulu un bulletin de santŽ de Lazzlo. ThŽodore s'est demandŽ s'il devait raconter ce qui leur Žtait arrivŽ... Peut-tre, s'agit-il d'un effet imprŽvu du passage qui demanderait des Žtudes supplŽmentaires ? Seulement, comme il n'avait nulle envie de parler de leur relation dramatique, il s'est tu, se limitant aux faits : aprs tout, le deuxime fois, Lazzlo n'est pas tombŽe en catalepsie. Aussi n'a-t-il plus ŽtŽ question de Lazzlo, dŽjˆ mlŽe de trop prs ˆ un complot qu'elle aurait dž ignorer. A prŽsent, il sera difficile de trouver un moyen...

Il rŽpond enfin: "Moi j'y vais demain, mais tu ne peux pas m'accompagner. Peut-tre, la prochaine fois, aurai-je inventŽ quelque chose, demain, ce n'est pas possible".

Lazzlo dŽue songe un moment. Puis, il lui vient une idŽe folle : "Rends moi un service ? Il faudrait mettre une lettre ˆ la poste... "

Il sursaute : "Lˆ-bas ?"

"Oui, lˆ-bas... "

"Je ne sais pas si j'ai le droit, mais je le ferai si tu veux", acquiesce-t-il, avec rŽticence, se demandant de quoi il s'agit.

"Attends une minute !" Lazzlo appelle le garon pour qu'il lui rapporte ˆ boire ; elle rŽflŽchit ˆ la manire dont elle va tourner sa lettre ˆ Lazzlo des Eaux. Faut-il parler de la mystŽrieuse sÏur jumelle ? Non, cela ne ferait qu'embrouiller les choses : ne pas donner d'explication puisque la vŽritŽ est inconcevable. Elle ouvre un cahier et commence ˆ Žcrire :

"Lazzlo, je t'Žcris sans pouvoir te dire qui je suis, pardonne-moi ce mystre... Il faut que je te pose une question : connais-tu une Place Noire, toujours vide et silencieuse, fermŽe au loin, par la tra”nŽe sombre d'un rempart dans lequel scintille une petite lumire ?

"Lazzlo, je t'en prie, rŽponds-moi, sans te demander qui je suis, ni de quel droit je te demande ce que tu as toujours tu... RŽponds-moi, Lazzlo, rŽponds-moi.

"Je n'ai pas d'adresse. S'il te pla”t, entre dans le clo”tre du Palais Saint-Pierre et sur le premier pilier ˆ droite en entrant, Žcris seulement OUI (je connais ce cauchemar) ou NON (je ne le connais pas). Et, pour signer, trace un carrŽ autour du mot que tu auras Žcrit, et dessine un petit cercle ˆ chaque coin."

Elle arrache la page, qu'elle plie et glisse dans une enveloppe sur laquelle elle inscrit l'adresse communiquŽe par Archie, celui de lˆ-bas, rue des Martyrs, aux Minguettes, et, surmontant sa rŽpugnance ˆ intervenir dans la vie de Lazzlo, colle le timbre. "Tant pis pour elle !", se dŽcide-t-elle. "Il faut bien que je sache ce qui m'attend". Elle s'imagine, plus tard, devenue Lazzlo des Eaux, redŽcouvrant cette lettre mystŽrieuse, s'interrogeant une fois de plus sur l'Žcriture, si semblable ˆ la sienne... Je saurai bien assez t™t ce que j'en aurai pensŽ !". RŽsolument, elle tend la lettre ˆ ThŽodore.

Il demande s'il peut regarder. Sur la rŽponse affirmative - pourquoi lui cacher ?-, il lit l'adresse et tique :

"Tu sais ce que tu fais ?". Il faut bien qu'elle dise que oui.

Le silence revient, tandis que leurs pensŽes bruissent autour d'eux comme des feuilles sches sur un arbre d'automne...

A son retour, ThŽodore l'informe qu'il a postŽ la lettre. "Emmne-moi avec toi la prochaine fois", implore Lazzlo, "ou du moins, prŽviens-moi de ton dŽpart". ThŽodore promet. Les affiliŽs ne voient pas l'utilitŽ de la faire retourner : l'expŽrience est concluante, cela suffit ; on a dŽjˆ pris trop de risques en transfŽrant deux fois une inconnue... ThŽodore enrage de n'avoir pas prŽvu le dŽsir de Lazzlo. Il aurait fait un rapport alarmŽ sur son Žtat de santŽ, ou, au moins, dubitatif. Ainsi la troisime fois n'aurait posŽ aucun problme. Mais, comment prŽvoir quoi que ce soit avec Lazzlo ? Et lui-mme, il avait trop peur, pour envisager d'affronter une troisime fois l'Žpreuve...

Peu ˆ peu, les Horloges de la conspiration se transforment en carillon. ThŽodore a installŽ le local, ouvert des bureaux. Le journal est vendu dans les rues. Les curieux affluent. On organise les volontaires. Henri triomphe : vous voyez que j'avais raison ! Certes, on est encore loin de l'Žchelle industrielle mais on a dŽjˆ quittŽ l'artisanat !

"Arrtez vos montres quand sonnera l'heure ! Arrtez-tout !", ces idŽes commencent ˆ se faire conna”tre.

Lazzlo voit trs souvent ThŽodore. Il a inventŽ toutes sortes de commissions et de sous-commissions pour lesquelles il rŽclame l'aide de Lazzlo. Il l'obtient sans peine, car le vieux singe se sert de Lazzlo pour exploiter toutes les capacitŽs de ThŽodore... "le poisson qu'on met devant le chat pour l'emmener o on veut !", ironise celui-ci qui se sert de la ruse d'Henri pour ne plus quitter Lazzlo.

Un jour, il la prŽvient qu'il va repartir ˆ Lyon les Eaux. Seul. On n'a pas autorisŽ la jeune femme ˆ passer ˆ nouveau. Lui-mme ne devait pas y retourner. Seulement, on a notŽ, ˆ Lyon en Terres, des phŽnomnes troublants : les bureaux de la ville ont signalŽ d'importantes infiltrations d'eau, surtout dans la presqu'”le. C'est vers le confluent, heureusement presqu'inoccupŽ, que la montŽe des eaux est la plus forte. A Ainay, de nombreuses caves sont inondŽes. Il a fallu fermer le niveau infŽrieur du parking souterrain de la Place Bellecour. Du c™tŽ de Perrache, une vieille b‰tisse s'est mme effondrŽe, les fondations minŽes par l'humiditŽ. Rien de catastrophique encore, sauf l'absence d'explication : il n'y a eu, en amont, ni pluies, ni inondations. L'argument officiel de "la remontŽe de la nappe phrŽatique", s'il permet de rassurer la population, ne rend pas compte des causes du phŽnomne. Certains affiliŽs se demandent si les expŽriences ne sont pas responsables, ˆ l'approche du seuil critique. On dirait que, au lieu de coexister, Lyon les Eaux submerge Lyon en Terres.

"Le vieux scrupule de l'apprenti sorcier !", tente d'ironiser ThŽodore. On le fait passer lˆ-bas une nouvelle fois pour interroger les contacts nouŽs au cours des voyages prŽcŽdents, et savoir si, de l'autre c™tŽ, ˆ Lyon les Eaux, sont apparus des signes inquiŽtants de ce qui serait alors une dislocation de l'espace. Quelques uns se demandent si des erreurs dramatiques n'ont pas ŽtŽ commises, soit dans la formule mathŽmatique, soit dans son application et si, au lieu de rester parallles, les deux espaces-temps ne vont pas se percuter...

Lazzlo lui prend la main : "Rends-moi encore un service. Cela ne te demandera pas beaucoup de temps. Entre dans le clo”tre du Palais Saint-Pierre. Regarde le premier pilier. Il devrait y avoir un message, Žcrit de telle faon." ThŽodore accepte.

Lazzlo, anxieuse, s'accorde un jour de vacances pour attendre la rŽponse. A pas lents, elle se dirige vers la Guillotire abandonnŽe par la police que l'inutilitŽ de ses efforts spectaculaires et ridicules a dŽcouragŽe. Il ne reste qu'une surveillance symbolique. Le pŽrimtre des explosions, ˆ prŽsent dŽfinitif, a ŽtŽ largement publiŽ et diffusŽ. Les maisons qui Žtaient ˆ cheval sur le tracŽ ont ŽtŽ ŽvacuŽes, et leurs propriŽtaires et locataires grassement indemnisŽs par la Ville et l'Etat, dŽsireux de faire pardonner leur incapacitŽ ˆ protŽger les biens.

L'explosion quotidienne est entrŽe dans les meurs. Les habitants, revenus dans leur quartier, demandent tous les matins en descendant l'escalier, "o cela a eu lieu cette fois", et, le soir, viennent voir en famille, comme ils visiteraient des travaux. On a renoncŽ ˆ reconstruire. On se contente de dŽblayer les dŽcombres.

"Tout le c™tŽ Nord est presque terminŽ", dit quelqu'un ˆ Lazzlo, avec la mine satisfaite de celui qui voit avancer un difficile ouvrage ! En gros, la dŽmolition suit la rue Villeroi, sauf ˆ l'approche du Rh™ne, o la ligne s'inflŽchit, sectionnant proprement les maisons. Un large boulevard s'est ainsi ouvert. On y mne jouer les enfants en bas ‰ge. Les plus grands s'amusent au milieu des ruines. Les vieux viennent prendre le soleil.

Une seule maison est encore debout, ˆ l'angle de la rue Villeroi et de l'avenue de Saxe. C'est lˆ que sont concentrŽes les forces policires encore prŽsentes : "Il faudra bien qu'ils y viennent, et alors, on les coincera", a dŽclarŽ le PrŽfet, sans conviction.

"Ils" ne viennent0 pas. Comme si "Ils" avaient crŽŽ exprs cet abcs de fixation, "Ils" profitent de la libertŽ d'action ainsi gagnŽe pour dynamiter les autres c™tŽs de l'approximatif quadrilatre. Les gens, pris au jeu, esprent chaque matin apprendre la chute de la maison policire. Certains prennent des paris clandestins, auxquels les explosionnaires restent indiffŽrents, aussi insoucieux de la complicitŽ prŽsente de la population qu'ils l'Žtaient, au dŽbut, de sa panique : ils vont leur chemin qu'ils ont dŽterminŽ eux-mmes, et dont eux-seuls, connaissent le but, ou l'absence de but. Et, paradoxalement, c'est cela qui pla”t, et pas seulement ˆ Lazzlo.

Ayant fait son tour de Guillotire, elle rend visite ˆ une connaissance, qui travaille aux bureaux d'urbanisme de la ville. IntriguŽe, elle dŽsire en savoir davantage sur les inondations signalŽes par ThŽodore. "Ah ! Tu es au courant ?", s'Žtonne son interlocuteur. "C'est inexplicable !" Il montre sur le plan les zones dŽjˆ atteintes, o des couleurs diffŽrentes indiquent les cotes. Il dŽsigne l'extrŽmitŽ de la presqu'”le, colorŽe en rouge, le quartier d'Ainay, teintŽ en rose foncŽ: "En quinze jours, le niveau a montŽ de sept mtres. Peut-tre est-ce pour cela qu'il y a eu toutes ces pannes d'ŽlectricitŽ ?... " Lazzlo remercie, Žchange quelques propos amicaux, et prend congŽ.

Toute la journŽe, elle dŽambule ˆ travers la ville. On croirait qu'elle dit adieu aux lieux, vieux amis, seuls acteurs de ses aventures... Elle va partout, sans cependant se rŽsoudre ˆ passer sur la rive droite de la Sa™ne. Elle voudrait revoir Saint-Just, Loyasse, o elle n'est pas allŽe depuis longtemps. Quelque chose l'en empche.

Elle suit le Rh™ne trs loin en amont, jusqu'aux chutes de Miribel. Il fait nuit depuis plusieurs heures, lors qu'elle regagne Saint-Clair. Un mot de ThŽodore l'attend : au clo”tre Saint-Pierre, sur le premier pilier, il a vu un carrŽ, dessinŽ ˆ la craie, ornŽ d'un cercle ˆ chaque coin. Et dans ce carrŽ, un seul mot : OUI.

Lazzlo a un Žtourdissement. Ainsi, Lazzlo des Eaux n'ignore pas le cauchemar de la Place Noire... Lazzlo attendait une rŽponse nŽgative. Elle croyait que les eaux auraient recouvert la Place Noire. Elle-mme, n'en Žtait-elle pas libŽrŽe, les deux fois o elle s'est rendue lˆ-bas ? La Place Noire l'a-t-elle laissŽe tranquille parce qu'elle la tient dŽjˆ, entourant de ses vertiges Lazzlo, l'autre, celle qu'elle sera bient™t... qu'elle sera ? Non, cela ne vaut pas la peine.

Un immense dŽcouragement l'envahit, d'o finit par na”tre une pensŽe : retourner lˆ-bas avec ThŽodore, mme si, pour l'emmener, il doit trahir ses compagnons. Retourner, espŽrer que l'enchantement se reproduira. Et cette fois, ils ne rentreront pas... Ils s'aimeront, jusqu'ˆ ce que l'heure du retour les anŽantisse. Il faut que ThŽodore vienne avec elle. Il le faut. Elle contemple le OUI sinistre, et voit que ThŽodore a ajoutŽ quelques lignes, Žcrites ˆ la h‰te :

"Lˆ-bas aussi, il se passe des choses incomprŽhensibles et inquiŽtantes. Il y a un problme. Quelque chose ne va pas. A bient™t."

Les jours suivants, ThŽodore est invisible. AgitŽ, prŽoccupŽ, il ne vient aux bureaux qu'en courant. A peine s'il a le temps de lancer un rapide sourire ˆ Lazzlo... Elle le guette, et parvient ˆ l'intercepter alors qu'il descend l'escalier. Tout en dŽgringolant les marches, il explique que les infiltrations augmentent, menacent la ville d'engloutissement, et que Lyon les Eaux aussi est menacŽe. Quelque chose a dŽraillŽ. Les expŽriences ont provoquŽ une dŽstabilisation de l'espace-temps. Les affiliŽs sont en pleine panique : ils craignent que Lyon les Eaux ne parvienne pas ˆ devenir possible, tout en ayant rendu impossible l'existence de Lyon en Terres. Lazzlo s'accroche ˆ lui :

"ThŽodore, laisse tomber tout a. Il n'y a plus rien ˆ faire. PŽrisse Lyon o l'amour n'a pas de place ! Emmne-moi lˆ-bas avec toi, tant qu'on peut encore passer. Qu'importe ce qui adviendra ! Emmne moi ! Partons !"

Ils sont dŽjˆ arrivŽs dans la rue. "Lazzlo!", dit ThŽodore trs vite, "je vais essayer !"

Lazzlo veut le prendre dans ses bras.

Il est parti...

Pensive et angoissŽe, Lazzlo descend la presqu'”le, traverse la place Bellecour, et se dirige vers Ainay, bousculŽe par la foule agitŽe des passants qui vont en sens inverse. Un gros homme pressŽ la heurte et la fait tomber. Elle sort de ses pensŽes : il se passe quelque chose. Les gens courent. Ils fuient. On dirait la dislocation panique d'une manifestation aprs la premire charge de police. Pourtant, aucune n'Žtait prŽvue et, d'ailleurs, ce n'est pas dans ce quartier qu'on les fait.

Lazzlo arrive ˆ arrter quelqu'un: "Qu'est-ce qu'il y a ?", demande-t-elle. LÕhomme, se dŽgageant d'une secousse brutale, reprend sa course et, sans se retourner, lance derrire lui : "Restez pas lˆ !... l'inondation !"

Lazzlo persiste. Non sans mal, elle se fraie un passage au milieu de la foule affolŽe qui la repousse contre les murs.

Enfin l'Žglise d'Ainay ! l'eau recouvre le parvis, s'engouffre dans l'Žglise. Le niveau monte trs vite, affleure dŽjˆ la base des colonnettes du porche. A droite, venant de la Sa™ne, l'eau jaillit de la vožte, en face de l'Žglise. De longues et hautes vagues dŽferlent en saccades rŽpŽtŽes.

Lazzlo fait demi-tour. Les rues sont dŽsertes ˆ prŽsent, mais non pas vides : des flots d'eau s'Žlancent sur elle, une fois d'abord, comme par accident, puis une autre et une autre, sur un rythme irrŽgulier qui s'accŽlre. L'assaillant par derrire, ils cherchent ˆ la prendre dans leur ressac qui, pour un temps, libre la rue, jusqu'ˆ l'attaque suivante. Prise aux jambes, ceinturŽe parfois, Lazzlo rŽsiste, s'accroche ˆ une grille, se cale dans l'ouverture d'une porte, se retient ˆ un rŽverbre. Lorsqu'elle ne trouve pas de prise, le flot l'entra”ne, la jette contre les voitures, les murs, o elle trouve parfois un ancrage.

Meurtrie, trempŽe, glacŽe, elle progresse avec peine, sans pouvoir reprendre haleine entre deux de ces terribles Žtreintes. Elle prend pied rue Victor Hugo, encore ˆ sec. EssoufflŽe, ŽpuisŽe, Lazzlo n'aura pas de rŽpit : l'eau, venant de Perrache, s'Žlance sur elle, front liquide d'un mtre de hauteur dont la crte se recourbe comme si elle tendait vers Lazzlo des milliers de griffes blanches pour la saisir et l'emporter.

De l'autre c™tŽ, la place Bellecour est dŽjˆ envahie par une eau violente, parcourue de vagues qui bondissent soudain trs haut et se brisent avec la mme brutalitŽ rapide. Lazzlo s'enfuit. Elle ne va pas loin. Le carrefour est infranchissable : un large fleuve court puissamment, emportant dans ses tourbillons des meubles, des morceaux de bois, des automobiles, avec lesquels il dŽfonce les vitrines.

Elle revient en arrire. D'une ruelle latŽrale, un torrent dŽcha”nŽ fonce sur elle.

Un porche s'ouvre, grotte obscure au pied de la falaise des faades. Poursuivie par la marŽe montante, Lazzlo s'y engage sans rŽflŽchir, pŽntre dans une grande cour rectangulaire.

Lazzlo est enfermŽe.

Les maisons barrent le passage. Aux quatre coins, les porches deviennent des bouches qui veulent la happer et dont sortent les langues violentes des flots ; elles se jettent sur Lazzlo qui leur Žchappe, et se retirent pour revenir encore.

Cette cour, est-ce la prison, ˆ Lazzlo par les eaux destinŽe ? Dans cet espace clos, la vague suivante contrarie le retrait de la prŽcŽdente, la heurtant avec des bruits sourds que domine parfois le tintement des vitres brisŽes. L'eau s'Žlve. Lazzlo est plongŽe jusqu'ˆ la taille dans les remous noir‰tres dont elle ne sent plus le froid. Elle n'essaie pas de nager. De toute sa force, elle se cramponne aux barreaux des fentres d'un b‰timent bas qui s'Žtend au milieu de la cour. Barreau aprs barreau, elle avance. Le passage d'une fentre ˆ une autre, surtout, est pŽrilleux car il n'y a plus de prise jusquՈ ce que le bras tendu puisse saisir la barre de fer suivante. Lazzlo s'approche ainsi d'un escalier de fer. Profitant d'une brve accalmie, elle s'Žlance, court, tombe. Le courant l'enlve, la submerge, la suffoque. Elle parvient ˆ attraper la rampe, s'y accroche, se tra”ne ˆ genoux sur les marches, atteint enfin la terrasse qui couvre le b‰timent.

A cette hauteur, ˆ peine un Žtage, elle est sortie de l'eau qui bouillonne, moins d'un mtre en dessous. L'abri est prŽcaire. Lazzlo se tient au centre pour ne plus voir la masse tournoyante. La tte dans les mains, effondrŽe par terre, elle se cache des quatre gueules bŽantes qui vomissent, en spasmes de plus en plus impŽtueux, des paquets d'eau de plus en plus terribles.

Affrontant les vagues, la trop basse plateforme ressemble ˆ un radeau pris dans la tempte. Lazzlo glisse et s'agrippe ˆ la balustrade qui en fait le tour. Elle n'en peut plus. Ses doigts crispŽs vont l‰cher le fragile bastingage. Une vague plus forte l'emportera. Lazzlo tombera dans l'eau noire. Un Žclair d'ironie lui montre sa mince silhouette, coulant avec ce navire dont elle n'est pas capitaine, qui n'est pas mme un navire.

C'est la terre qui coule...

Noces cataclysmiques de Lyon les Eaux et de Lyon en Terres... Lyon les Eaux, en proie ˆ quelle symŽtrique catastrophe ?

PŽrisse Lyon ! Qui a pensŽ cela ?

PŽrisse Lazzlo, l'amoureuse, ˆ jamais emprisonnŽe dans la prison liquide...