
La ville de Lyon sera dtruite

Sbastien Leprestre
1985
1. De l'autre ct de Lazzlo
2. Effleurements avec fleuve
3. Les rues de Lyon et les prisons
4á Les explosionnaires
5. O se nouent les horloges et les eaux
6. Lazzlo et Thodore
7. Contre-offensives
Depuis le matin le chat, allong sur la balustrade mtallique du balcon, au dixime tage, regardait ce tracteur jaune tracer des sillons rectilignes dont les stries griffaient peine la surface immense de la plaine de Corbas, marron fonc, presque noire.
Lazzlo, debout derrire lui, caressait la fourrure raye avec une tendresse absente. Elle aussi suivait des yeux la machine que la platitude kilomtrique, lassant la distance, faisait paratre immobile. Lazzlo y voyait une mtaphore de son existence, vain effort auquel les dix tages au-dessous d'elle appelaient renoncer. La mort en chute libre tordrait enfin l'horizon courbe de la vie.
"Voil que je fais des phrases", ironisa-t-elle. Lazzlo ne tenait plus rien ni personne - du moins en tait-elle persuade...
Elle s'imaginait l, en bas, bouillie sanglante sur la pelouse mal tenue. On s'interrogerait. Quelques amis regretteraient son abandon. Isis, peut-tre, pleurerait. Le chat ? il se dbrouillerait sans elle. Oui, pourquoi ne pas sauter ? Pauvre excuse, ce vertige qui tordait son ventre, cet vanouissement qui montait en elle comme la piscine l'instant de plonger. Fermer les yeux et enjamber la rambarde, quoi de plus simple ?
Lazzlo ne pouvait pas. Vexe, elle devait s'avouer que la curiosit la retenait de ce ct-ci : quoi ressembleraient les lendemains ? Ñ cette question faisait qu'il y avait des lendemains, sans que pourtant Lazzlo en attendt quoi ou qui que ce ft. Elle n'esprait pas : rien ne se passerait. Toutefois - et cela elle ne pouvait rsister- l'inexistence quotidienne se parait de formes changeantes qui engendraient parfois de neuves circonstances.
Sur le parking o Lazzlo ne s'tait pas crase, une automobile rouge s'arrta. Ah ! c'tait dj l'heure de la runion, il fallait se prparer. Gratouillant le chat entre les oreilles, Lazzlo lana un dernier regard au tracteur qui semblait n'avoir pas boug. Prcipitamment, elle ouvrit la porte-fentre et, traversant l'appartement, prit position de l'autre ct, ct cour, disait-elle, en drision d'un jardin aussi tristement agricole que la plaine de Corbas, ornementation colossale et douteuse de ce grand ensemble de logements populaires.
Derrire les cubes btonneux des immeubles voisins, le soleil couchant ensanglantait le port Edouard Herriot dont les hautes grues, dresses sur l'eau grise, emprisonnaient l'Ïil dans le labyrinthe de leurs structures entrecroises, l'empchant d'apercevoir, plus loin que la courbure du Fleuve, la forteresse lointaine de Fourvire.
On sonna la porte. Thodore entra, press, bougon, nerv, insensible la gracieuse silhouette de Lazzlo, lÕlancement un peu irrel de ce corps dont la puret verticale se dveloppait d'une seule ligne aux courbures comme retenues. Un pantalon de velours gris-perle petites ctes moulait les hanches troites, le bassin frle et plein la fois, dlicat et troublant panouissement des jambes minces et allonges. Au dessus de la taille, un chandail blanc, en fine laine souple, laissait peine deviner les seins que la large encolure ne dvoilait pas, mme lorsque Lazzlo se penchait. Son cou, oublieux ce jour-l du frileux foulard habituel, tait nu, dshabill, intime fragilit que les traits, peine marqus des clavicules, faisaient converger vers le buste cach dont le rayonnement mystrieux provoquait une motion douloureuse.
Lazzlo secoua ses courtes boucles brunes et salua Thodore, tirant une trange satisfaction de son regard aveugle : lorsque Thodore, ainsi plong dans ses penses, se concentrait en lui-mme, les gens et les choses disparaissaient et ses yeux n'en percevaient que des formes indistinctes. Lazzlo s'amusa de l'ide que, mme nue ou demi-nue, elle serait demeure invisible.
"Les autres arrivent", dit Thodore avec prcipitation en courant la cuisine avaler une tasse de caf.
Lazzlo carta les rideaux : le crpuscule avait enfin mis le feu au Fleuve. Une lumire d'incendie baignait les HLM. Lazzlo s'imaginait, cramponne au balcon de la haute tour d'un chteau assailli par les vagues rougeoyantes. Sous la chaleur de l'embrasement, la tour se tordait, devenait courbe, soutenue seulement au-dessus du vide en ruption par les arcs-boutants des flammes gigantesques.
La sonnette retentit nouveau. Thodore fit entrer les autres. Tout le monde s'installa autour de la table, longue planche peinte en jaune de chrome, pose sur des trteaux. Henri, le chef, ouvrit la sance par un de ces longs discours qu'il passait des jours prparer et des nuits crire. Les phrases se suivaient, s'organisaient, s'imbriquaient en une structure solide et close, impermable toute intemprie d'opinion grce l'pais vernis des citations rituelles. Lazzlo paressait, engourdie par le ronronnement de la machine persuader, trop lasse pour jouer aux devinettes et essayer de dduire, partir des intonations, des sous-entendus, du choix des citations, ce que serait le point dÕarrive d'Henri.
Mcaniquement, elle prenait des notes, laissant vagabonder son esprit, toujours rveur. Elle songeait, habituelle rcurrence, son dpart dj lointain, fuite essentielle dont elle restait captive. Un long mur noir ferme une immense place vide. Une porte, une seule, entrebille, projette sur le pav, galement noir, un rayon de lumire oblique qui s'largit d'abord, et se perd, absorb par l'ombre. Lazzlo sort. D'un geste, irrmdiable et htif, elle repousse la porte, abandonnant elle-mme la vaine clart. Lazzlo s'loigne pas rapides. Arrive au milieu de la place, elle s'arrte et, trs lentement, se retourne : gauche, au loin, un infime claircissement de l'horizon, ras du sol, annonce l'aube. Devant, le rempart des maisons est dj presque indistinct, imperceptible nuance de gris fonc, comme une brume qui s'lverait de l'horizontale noirceur. Une seule fentre est claire, point lumineux sans rayonnement, la sienne, celle de cette chambre o elle l'a laiss, prostr sur le lit dfait de leur dfaite, l'heure exsangue de l'aboutissement de cette longue bataille d'amour qui les a dchirs, des mois durant. Jour aprs jour, Lazzlo s'est durcie, a durci plutt, et, cette nuit, il s'est bris sur elle, lgre et invincible dans sa solide armure de solitude. Lazzlo se promet de ne plus jamais quitter cette armure. Tant pis pour l'amour ! tant pis pour sa chair qu'elle ne ravira plus d'une treinte dsire! "La lune disparue brle de froid dans le ciel vide", se murmure Lazzlo, celle qui n'aimera plus. Elle rit l'ide d'une scne de genre d'un got douteux : au fond d'une alcve voluptueuse, sur les dentelles mauves de la literie, est tendue une femme. De fer vtue, malgr sa pose abandonne. Un bel adolescent, nu et amoureux, se frotte douloureusement contre le froid mtal de l'tre aim. Insensible et lascive la fois, la femme carte doucement les jambes et les noue complaisamment aux siennes... la femme de fer vtue... Lazzlo secoue la tte pour chasser la vision et se presse jusqu' la gare. Le long voyage en chemin de fer apaise ses nerfs et brise sa souffrance...
Un rire bruyant secoua la table, arrachant Lazzlo ses penses. Probablement, Henri venait de faire une plaisanterie ou un mauvais de jeu de mots. Il savait relcher temps la tension de la dmonstration et faire clater le rire en une rcration bienfaisante. Mais dj, il reprenait son expos tandis que les gloussements se prolongeaient. Le chef lana un coup d'Ïil mcontent Evelyne dont les soubresauts nerveux le drangeaient.
Le calme revint. Les phrases s'enchanaient nouveau, les souvenirs aussi.
Lazzlo arrive Lyon : deux collines, Fourvire et Croix-Rousse ; deux fleuves, Sane et Rhne, entre lesquels s'aplatit le long triangle de la presqu'le, et, au-del du Rhne, la grande plaine des banlieues.
Lazzlo a t mise en garde : la ville est triste et sale, frquemment enveloppe de brumes humides ; les gens sont froids et peu communicatifs. Sans s'interroger sur la caricature, Lazzlo l'a adopte : le dcor convient son dsespoir et elle n'a nulle envie de se lier quiconque. Le programme lui va.
Aprs plusieurs semaines d'abandon aux cauchemars, Lazzlo s'installe Saint-Clair, faubourg misrable chapp d'un roman de Dickens, sale, noirtre, nausabond, surtout l't quand prolifrent de grosses mouches vertes. Le mouvement de rnovation dont la ville est agite a oubli Saint-Clair, menac de destruction par un projet d'autoroute. En quelques annes la dsaffection est arrive son terme : les artisans ont fui ; les commerces ferment ; les propritaires n'entretiennent plus les maisons qu'branle le passage des normes poids-lourds. Aussi les loyers sont-ils les plus bas de Lyon. Lazzlo habite au troisime tage, une hauteur suffisante pour que la triste grande rue disparaisse dans le paysage. Car il y a un paysage autour de cette misre : d'un ct, le Fleuve aux couleurs changeantes, cette eau inquite, tourmente loin en aval par les remous du Pont Poincar. De l'autre ct, les dernires pentes du plateau de la Croix Rousse, colline gaye de buissons et d'arbres, parfois en fleurs. Lazzlo, charme par ces vues, jouit, presque abstraitement de la dualit de l'espace, la fois rpugnant et plaisant, ferm et ouvert, noirtre et vert de toutes les nuances de la vgtation et des eaux. Elle aime s'imprgner jusqu' la nause de l'atmosphre de la rue : sature des trpidations des camions et des hurlements des voitures, elle trane longuement dans cette tranche borde de sordides faades au rez-de-chausse abandonn, fentres brises, portes mures. Un jour, elle est entre dans la maison inoccupe qui fait face la sienne. Le long couloir dcouvre un escalier qui conduit une terrasse, repre depuis longtemps de ses fentres. La terrasse se creuse d'une grotte en rocailles. Lazzlo aime s'asseoir l ; elle fume vaguement des cigarettes en observant le Fleuve. Parfois, elle prolonge son vasion et part dans la colline, territoire inconnu qui n'appartient qu' elle...
Un grand frmissement remuait l'assemble. Lazzlo se secoua. Henri venait de finir. Tout le monde remuait sur sa chaise, comme au cinma aprs la grande scne. Certains en profitaient pour aller enfin aux toilettes, d'autres se levaient pour dgourdir leurs jambes, ou toussaient avec le soulagement de ne plus se retenir. Puis chacun reprit sa place et, comme d'habitude, ce fut le silence... difficile de dire quelque chose aprs un expos d'Henri. Il a toujours rflchi tout. Les arguments se soutiennent les uns les autres, rivets en une construction impitoyable. Le silence se prolongeait. Lazzlo commena s'inquiter : elle n'avait rien cout et aurait t incapable de dire de quoi il avait t question. Comme les autres, elle faisait semblant de relire ses notes qui ne lui apprenaient rien : l'esprit ailleurs, elle n'avait recopi que des citations rebattues. Le regard d'Henri faisait le tour de la table, scrutait les visages, l'un aprs l'autre. A cette heure dj tardive, car le discours avait dur longtemps, ces figures, rougies par la fatigue, gonfles par les rveils trop matinaux et les journes trop remplies, n'exprimaient plus rien.
Les yeux du chef, toujours un peu visqueux, s'arrtrent sur Lazzlo, effleurant son cou nu. Lazzlo le fixa froidement. Aprs un instant de tension imperceptible, il s'adressa elle : "Bon, Lazzlo, qu'est-ce que tu en penses?"
Soulags, les autres s'amollirent sur leur chaise inconfortable et se tournrent vers elle. "Ca y est", pensa Lazzlo, "je suis faite " et elle sourit en se rappelant qu'au Lyce dj, sa manie de ne pas baisser les yeux lui valait d'tre interroge la place de ses camarades.
"Eh bien... ", commena-t-elle. Et elle s'arrta, dpitant les dix crayons dj levs sur les cahiers pour noter son intervention. Il fallait absolument trouver quelque chose dire. Une vieille ruse lui revint. Hsitant dessein, elle articula, d'un ton volontairement dubitatif : "Tu crois que c'est aussi simple que cela ? Je me demande si... "
Comme prvu, Henri ne la laissa pas continuer et entreprit aussitt de la convaincre qu'il avait raison, ou peut-tre de se convaincre lui-mme. Il repartit dans une grande tirade.
"Il faut que j'coute cette fois", se morigna Lazzlo. Mais dcidment, il y avait trop de choucroute sur les saucisses! Les dmonstrations excessives cÏuraient Lazzlo qui ne parvenait plus lutter contre le sommeil... Elle abandonna nouveau.
"Alors, Lazzlo ?", conclut Henri, suant et triomphant, couvert de regards admiratifs par l'assistance qui voit, avec soulagement, arriver la fin de la runion.
"Je sais pas... ", rpond-elle prudemment. "Oui, peut-tre... Il faut que je rflchisse... "
On lui lance des Ïillades mcontentes : qu'est-ce qu'elle a, celle-l, faire l'originale ? La situation se crispe pendant que la jeune femme cherche paresseusement une chappatoire... Thodore vient son secours et, avec circonspection, commence argumenter sa place :
"La question vaut d'tre pose. Ce que veut dire Lazzlo, c'est que... " Lazzlo ne saura pas ce qu'elle voulait dire. Intresse d'abord, elle dcroche encore. "Dcidment, je ne vaux rien aujourd'hui... "
Henri coupe la parole Thodore. Les gens s'agitent. Thodore s'nerve, cherchant la complicit de Lazzlo. machinalement, elle lui fait un sourire.
"Ah! tu peux rigoler", explose Rita avec la rage du fanatisme et l'hystrie propre ces heures de la nuit. "Tu l'as foutue, ta merde !"
Et a vocifre, a criaille, a dgnre.
Henri, dpass, finit par taper sur la table : "Bon, a suffit pas la peine de s'exciter comme a ! Que Thodore fasse un rapport crit et srieux sur ses objections. Alors, on pourra en reparler."
La sance se lve alors avec fracas, renversant les chaises. Echappant Thodore qui voudrait l'intercepter, Lazzlo s'enfuit, vite l'ascenseur pour ne pas faire avec les autres la longue descente, dgringole les dix tages, bondit dans son automobile et, toute allure, rentre chez elle, Saint-Clair. Elle se gare ct du Fleuve. Marchant avec prcaution sur le sol mal clair, elle rejoint la grand rue, ferme avec soin la porte de l'immeuble derrire elle, et monte les escaliers.
Sur sa porte, un mot des voisins du dessus : "On tÕattend pour dner".
"Ca va me changer les ides, se dit Lazzlo, joyeuse l'ide "de voir enfin des figures humaines".
Mais n'est-il pas trop tard ? Elle se penche au-dessus de la rampe de l'escalier pour regarder si la fentre est encore claire. Oui, on entend des bruits excits. La concierge va encore grogner de ce tapage deux heures du matin.
Lazzlo gravit les trente marches supplmentaires. Elle est accueillie avec de grands sourires. Le repas est fini mais on lui a gard une part de ce cochon confit au citron confectionn pour elle. L'invite n'ose avouer qu'elle n'a pas faim, l'estomac encore nou de l'ennui de la runion. On la fait asseoir, on lui sert boire, on l'gaye et, peu peu, l'apptit revient.
"Alors, la conspiratrice", lui demande-t-on, "a marche ?".
Entre deux bouches - dcidment, il est dlicieux ce cochon! - Lazzlo grommelle : "ras-le-bol ! plein le dos ! ils m'ennuient ! si vous saviez comme ils m'ennuient ! il faudra me trouver autre chose... "
Les frres Schmidt, ses voisins, Willibald et Archibald, qu'on appelle Willy et Archie, connaissent tout de toutes les conspirations, mme les plus secrtes ou les plus restreintes. Conspirent-ils eux-mmes ? Lazzlo ne l'a jamais su... moins qu'ils ne poursuivent travers les actions particulires une conspiration plus gnrale ? ou qu'ils s'amusent simplement jouer avec Lyon, "terre classique des conspirateurs", comme ils disent ironiquement...
Sans hsitation ni explication, ds leur premire rencontre, comme s'ils avaient reconnu un mot de passe tout-puissant qu'elle mme aurait ignor dtenir, ils ont adopt Lazzlo. Tout en bavardant, Lazzlo se remmore le soir o elle a fait leur connaissance par l'intermdiaire de Thodore.
A cette poque, elle vient d'arriver Lyon. Elle vit dans un garni, non loin de la place des Terreaux : une petite chambre, mal claire, peine spare du couloir par une mince cloison. Presque toute la place est occupe par le lit, ce lit au matelas fatigu qui courbature le dos. La grante observe les alles et venues de Lazzlo, se demandant trop ouvertement ce que peut tre cette jeune femme qui ne fait rien, sauf traner dans sa chambre toute la journe, couche tout habille sur le lit, fumant des cigarettes.
Lazzlo rpugne rester nue dans les draps dont le contact sur sa peau voque celui qu'elle a laiss l-bas, irrmdiablement l-bas, o nul chemin ne conduit plus. Ds qu'elle s'veille, elle saute du lit, s'habille la hte, descend boire un caf jamais au mme endroit, pour ne pas devenir une habitue qui on commence par dire bonjour familirement avant d'essayer d'engager la conversation. Puis, elle remonte se jeter sur son lit.
A la nuit seulement, elle sort, arpentant les rues, dcouvrant les escaliers des collines et ces passages qui traversent les maisons de part en part. Aux importunes sollicitations rpond son regard absent, tellement lointain qu'il dcourage les tentatives.
Un soir, vers minuit, glace par la brume, elle entre au Moulin Joli, un des rares tablissements encore ouverts. Lazzlo, installe ct du radiateur, peine chaud, s'tonne de l'involontaire dcor rococo o se joue la scne du hall de gare avant le dpart du dernier train. Aux petites tables, nombreuses et serres, on trouve tout : sorties du cinma, derniers rendez-vous, vaines attentes, chahuts et froides solitudes.
Levant les yeux, elle dcouvre le lustre, colossal monument trois branches dores en forme de S, termines par un globe. Il occupe le centre de la moulure qui ornemente le plafond : trois carrs pans coups s'inscrivent les uns dans les autres, dlimitant l'espace du labyrinthe, gomtrique assemblage de pentagones, de rectangles, de demi-cercles, dont les intersections sont marques par de petites sphres. La figure centrale est perpendiculairement dcore de quatre visages, moins que ce ne soient des masques.
"Certains prtendent que ce dessin a une signification symbolique", dit quelqu'un ct de Lazzlo. Elle tourne la tte. A la table voisine, un jeune homme termine le croquis du plafond. "Vous le voulez ?", propose-t-il. Elle accepte. L'inconnu entreprend le commentaire, fait surgir d'tranges formes en gommant certains traits, explique la manire dont les figures s'incluent sans se recouvrir et les exgses mtaphysiques qui en ont t faites.
Excit par son discours, l'homme lui demande "ce qu'elle fait dans la vie?".
"Rien", rpond-elle, se taisant sans effort.
L'inconnu tente de bavarder. Lazzlo ne rpond pas. Il se met alors parler de Lyon, "la ville des conspirations" cause, dit-il, de sa position de carrefour, de l'ancienne frontire entre le royaume de France et le Saint-Empire, des brumes dissimulatrices, des traboules propices, de l'entrelacement des maisons et des cours. Il voque de vieilles conjurations dont l'image commence intresser Lazzlo. Il s'interrompt soudain et, dsignant deux hommes qui viennent de s'asseoir sa table : "d'ailleurs, eux, vous en diront bien plus que moi." Les nouveaux venus ont l'air sympathique. Les prsentations se font : Lazzlo, Willy, Archie.
"Mais Lazzlo, c'est un nom de garon ?"
- " Lszl, oui, mais moi, j'ai deux zz", rpond-elle, amuse.
A cette occasion, Lazzlo apprend le nom de son bavard : Thodore. Il change quelques mots avec les frres Schmidt qui, aprs avoir vid leur verre, se retirent. Thodore raccompagne Lazzlo et l'invite "faire un tour, un jour prochain, la foire aux conspirations". "Qu'est-ce que c'est ?", demande Lazzlo, surprise.
"Une espce de sance portes ouvertes. 'On' ne peut quand mme pas avoir un bureau pour recevoir les gens qui apportent des renseignements ou en demandent ! Alors, certains Dimanches matin, 'on' se tient un certain endroit pour tablir les contacts nouveaux."
"Mais qui c'est on ?"
Thodore explique que "certaines personnes" s'intressent aux conspirations, non pour leurs particularits de but ou de forme, mais au contraire pour ce qu'elles ont en commun. "Ce sont les conspirateurs de la conspiration, les conspirateurs gnraux, si vous voulez... "
Le Dimanche suivant, une brume fluide recouvre toute chose lorsque Lazzlo traverse la Sane par le Pont du Change. Sur le quai, enveloppes de chauds habits, quelques personnes semblent perdues dans la contemplation de la rivire, presque anonymes au milieu de la foule qui se presse devant les marchands de peintures, photographies, lainages et autres babioles de ce march de produits artisanaux. Lazzlo ne les remarque pas tout de suite malgr le soin avec lequel elle les cherche. Cette jeune femme, l, qui semble attendre quelqu'un, en est-elle ?
Frigorifie, Lazzlo allume une cigarette et observe : ils ne se parlent pas. De temps autre, un passant s'approche de l'un d'entre eux et demande du feu. On voit bouger les lvres mais les propos sont imperceptibles.
Lazzlo a trop froid. Elle va partir, lorsqu'elle se sent saisie par la manche de son blouson : un petit garon lui demande si elle est bien Lazzlo et lui dit de le suivre. Elle obtempre, se laissant emporter par ce courant issu des spirales conspiratives. Son guide lui fait regagner la presqu'le, la conduit dans une rue troite derrire la place des Terreaux et l'introduit dans la salle d'un caf. Il fait chaud. Un gros pole tend travers la pice les ramifications tentaculaires de ses tuyaux. D'antiques boiseries lambrissent les murs, ornes par endroits de vieilles publicits.
L'enfant se dirige vers un escalier vis dont les marches mtalliques sonnent sous leurs pas. Ils parviennent une galerie : accroche au fond du caf, elle permet de se cacher des consommateurs, tout en surveillant, travers la balustrade claire-voie, les alles et venues.
L, Thodore attend. Il souhaite la bienvenue Lazzlo : "excusez-moi de ne pas tre venu, j'aimais mieux ne pas me montrer l-bas". Rassure, elle a l'impression, aprs l'trange promenade, de retrouver un ami.
"Rchauffez-vous", poursuit-il," ils ne vont pas tarder arriver". Les frres Schmidt sont les premiers. Chaleureux et discrets la fois, ils traitent Lazzlo en petite sÏur, ce qui ne lui dplat pas. Il y a un appartement louer dans leur immeuble Saint-Clair, elle n'a qu' le prendre. Pour la premire fois depuis son dpart Lazzlo sourit. Elle prend rendez-vous pour visiter l'appartement.
Ensemble, ils boivent des verres de vin blanc qu'une trs vieille dame vient remplir rgulirement tandis que les autres les rejoignent peu peu. La dernire est cette jeune femme, celle qui semblait attendre quelqu'un... Batrice... elle est morte prsent...
"Quoi ?", s'trangle Lazzlo dont les rveries ont crois le cours de la conversation. "Quoi ? elle est morte ?" Lazzlo repousse brusquement sa tasse et allume une cigarette. Il est trs tard, ses yeux sont creuss de cernes. "Comment est-ce qu'elle est morte ?"
Willy, la voix un peu rauque, raconte qu'on a repch le corps de Batrice dans le fleuve. Un long sjour dans l'eau l'a rendue presque mconnaissable. La police l'a identifie grce ses papiers d'identit, heureusement protgs par une pochette impermable.
"Elle s'est jete l'eau ?", demande Lazzlo.
"Non ! on l'a jete, aprs l'avoir tue : un mince lacet de cuir noir entourait encore son cou."
"Mais qui a fait cela ?"
Archie va dans le salon et revient avec une bouteille de Bourbon. Il boit au goulot et la fait passer aux autres.
"Affaire de conspiration", rpond-il la question de Lazzlo, "enfin, probablement... tu sais, nous ne connaissions pas tous les secrets de Batrice. Ces derniers temps, elle avait intgr une socit occulte du quartier d'Ainay, un groupe qui se prend trs au srieux et ne recule pas devant de sanglantes crmonies perptres au fond des profonds souterrains qui, depuis l'poque romaine, ont servi aux cultes sotriques... "
"Elle m'en a parl une fois", coupe Lazzlo. Elle m'a dcrit ces cryptes creuses dans le socle rocheux de l'Ile des Canabae. Elle disait que longtemps Ainay tait rest une le...
"Oui, les Canabae... un grand fantasme de Batrice", songe Archie haute voix." Elle rvait ces marchands venus de loin que les Romains laissrent installer leurs cabanes dans l'le. Les trangers y avaient, protgs par les fleuves, leurs auberges, leurs entrepts, leurs lieux de culte... des cultes trs anciens venus de Msopotamie. L rgna Mithra, et pendant plus longtemps qu'on ne pourrait le croire."
"Ces souterrains existent-ils vraiment ?", demande Lazzlo. "Est-il vrai qu'on y accde par les caves de cette maison en face de l'glise d'Ainay ? Vous savez, dans le prolongement de l'axe de l'glise, une rue gagne la Sane en passant sous une vote, curieusement aplatie. La maison en question est construite sur la vote et prolonge de deux corps de btiments le long de la rue. Mais si ! vous voyez bien laquelle !", insiste-t-elle devant l'air soudain absent des frres Schmidt. "Aujourd'hui, elle a t spare en deux, mais quand on regarde depuis le parvis de l'glise, on voit bien que la vote est la pice centrale qui joint ces deux maisons parallles... Mais coutez-moi !", lance-t-elle aux deux hommes qui affectent de regarder par la fentre le puits noir de la cour. "Batrice disait que dans les sous-sols de cette maison se terrent d'autres caves, plus profondes, d'o une ouverture secrte donne accs tout un rseau qui parcourt l'le, rayonnant partir d'une crypte situe juste au-dessous du cÏur de l'antique glise : l, une galerie verticale s'enfonce dans le sol et conduit aux grottes crmonielles..."
"Ne t'emballe pas", intervient Archibald pour l'arrter. "Batrice se moquait bien de toutes ces histoires de sorcellerie. Seulement, elle n'a jamais pu rsister ces gographies secrtes qui superposent les lieux rels et imaginaires. Elle tait prte tout pour qu'une lecture diffrente de l'espace lui enlve sa banalit quotidienne... "
" tout... ", souligne Lazzlo, rveuse.
"Comment a-t-elle repr cette secte ? par quels moyens leurs mots de reconnaissance sont-ils tombs en sa possession ? elle n'a pas voulu le dire. Certains prtendent qu'elle-mme est l'initie de sombres mystres... Que s'est-il pass ensuite ? A-t-elle t la victime d'un sacrifice rituel ou punie de mort pour sa tentative d'infiltration ? On ne sait pas. On ne saura pas. Il ne faut pas chercher savoir. La matire des conspirations est tisse de nuit, mais la nuit elle-mme a ses zones d'ombre... "
Longtemps, ils voquent Batrice, l'trange Batrice qui inspire tous des sentiments ambivalents. Ils parlent. Leur discours circule avec prcaution au milieu des rticences. Lazzlo songe, retenant une question insistante : quels liens existe-t-il entre Batrice et les Schmidt ? y-a-t-il une conspiration gnrale dont ils seraient membres ? Jamais, elle n'a os poser cette question.
Batrice, lorsque Lazzlo est alle la voir dans ce curieux quartier o est son repaire, lui a peut-tre parl de ces choses... la voix ple de Batrice dans l'embrasure de la fentre devant le jardin en fleurs... "ce qui me plat dans l'occultisme, c'est qu'il soit occulte, cach. Les dtails m'indiffrent. Je ne crois pas aux rsultats, sauf ce rsultat qui n'est pas cherch, l'isolement, le secret, la production d'un monde spcifique, singulier, unique... " Lazzlo a protest contre "les crmoniaux grotesques et la charlatanerie des buts". Batrice, sans rpondre, a poursuivi, du ton de celle qui dvoile un mystre quelqu'un qui ne le cherche pas : "Les formes du rituel n'ont aucune importance. Seulement, tu vois, il faut qu'il y ait un rituel pour couper, sparer de la ralit, faire passer dans ce monde qui n'existe que dans l'imaginaire des participants. Tout relve de ce principe, et pas seulement l'occultisme... l'amour lui-mme... "
Souvent Lazzlo repense cet instant o elle a senti, trs prs, passer quelque chose d'essentiel, Parsifal assistant au dvoilement de la coupe, sans comprendre ni questionner...
"Tu rves ? ", demande amicalement Archie, lui frottant le dessus de la tte avec affection. Ils se sont tus depuis un moment. Ensemble, ils ont prolong des rveries spares, vidant la bouteille sans s'en rendre compte.
"Oui, je rve", dit Lazzlo.
"Tu sais", conclut Willibald, "Batrice a peut-tre souffert, mais je suis sr qu'elle a t contente d'en finir... elle tait lasse de planer au-dessus de ce monde... je crois qu'elle aspirait percuter le sol... "
Lazzlo redescend chez elle. La nuit est passe. La premire grisaille de l'aube claircit le Fleuve. Elle se couche, certaine de s'endormir. Dtendant son corps avec plaisir, elle cherche vainement le sommeil, malgr la fatigue et l'alcool.
Elle continue penser Batrice, se rappelle l'trange aventure de sa premire visite Batrice, dans cette maison, l'ombre de l'glise Saint-Irne, Saint-Just, sur la colline de Fourvire... Lazzlo a pris le funiculaire, elle descend aux Minimes, admire -comme il se doit- le paysage des toits pandus ses pieds, les tuiles jaunes et brunes des vieilles maisons que domine parfois une tour ou un pigeonnier. Lazzlo suit la rue des Macchabes, arrive une petite place o s'lve une maison noire dont le pignon s'claire d'une fentre en ogive. Une femme brune, debout dans l'embrasure de la fentre ouverte, coiffe ses longs cheveux. Lazzlo a peut-tre imagin le petit miroir ovale cercl d'or, au manche form d'un entrelacement de nervures curvilignes galement dores, mais la femme brune, elle l'a vue, elle en est sre, au troisime tage, dans le cadre tourment de la fentre. Lazzlo traverse la place et s'tonne de dcouvrir une rue du moyen-ge, miraculeusement prserve de toute restauration hollywoodienne : les maisons, basses, trapues, noirtres, semblent grimper la cte depuis des sicles et regardent la passante des yeux myopes de leurs arcades surbaisses, fermant devant elle la bouche paisse de leur lourde porte. Lazzlo rencontre la rue de Batrice, rue Vide-Bourse, une petite venelle enserre par des murs de jardin, coulant entre eux comme le lit assch de la rivire qu'appellent les pavs, petits et ronds, polis par le frlement d'une eau disparue, de vrais galets, un peu ingaux, un peu disjoints... Lazzlo avance lentement, posant ses pieds avec douceur sur les cailloux rveurs, ravie de rencontrer un lieu aussi insolite, si proche de la ville, l'intrieur mme de la ville, corrige-t-elle en pensant aux immeubles modernes qui cernent ce village oubli.
Voyant une porte entrouverte, elle ne rsiste pas, la pousse, pntre dans un troit passage entre les jardins clos. Elle longe des maisons, s'interrogeant sur la curieuse gographie qu'ignore le plan de la ville, au fond de sa poche. Cette mince ruelle qu'elle parcourt n'existe pas puisqu'elle n'est pas dessine sur la carte... Lazzlo rencontre une grille, et arrive dans la cour d'une cole, l'heure de la rcration. Les enfants jouent. Les matres bavardent en les surveillant du coin de l'Ïil. Lazzlo hsite, puis, prenant un air dtach, entreprend la traverse, vitant les ballons qui se jettent dans ses jambes, sans que personne ne lui accorde la moindre attention... peut-tre, se dit-elle, la ruelle m'a rendue invisible ? Elle sort : une rue banale, large et bitume, aux immeubles carrs bien aligns. Surprise et dsoriente, Lazzlo s'interdit de consulter le plan, marche au hasard, emprunte un chemin dont la plaque, commode carte de visite, indique : rue des Pommires. L'gare tombe en arrt sous un magnolia blanc : d'une terrasse au-dessus d'elle, il constelle le ciel de ses fleurs parfumes qui meuvent toujours la jeune femme. Elle allume une cigarette et, s'adossant au mur, se laisse pntrer de la douceur poignante de l'arbre magique, emporter au loin, perdre dans les mirages, les images, les ravages des temptes de sable d'or... Elle est perdue. Rue du Manteau Jaune. Il n'y a plus de chemins, seulement des noms dont Lazzlo s'merveille : rue des Basses Verchres, rue des Anges, rue Trouve, laquelle fait cho dans sa tte une rue Dsire, en bas de la Croix Rousse. Elle erre, de plus en plus incertaine, interroge les rares passants : "la rue Vide-Bourse, sÕil vous plat ?". On la regarde rprobateur. Elle entre dans un caf : la salle est petite et le bar, immense. Surlev et massif comme un autel dans une glise, il occupe toute la place. Lazzlo s'assoit une petite table et se dcide sortir le plan. Pendant qu'elle le consulte, buvant son vin blanc petits coups, des gens entrent, chargs de lourds paquets : ils les font passer la patronne qui les hisse derrire le comptoir, et sortent en disant qu'ils repasseront tout l'heure. D'autres, arrivs les mains nues, les croisent, en un incessant trafic : mi-voix, ils parlent la tenancire, oblige de se courber vers eux, du haut du meuble colossal dans les profondeurs duquel elle plonge alors pour, pniblement, en extraire un colis avec lequel ils repartent. Lazzlo, intrigue, cherche vainement surprendre les propos. Il lui semble que le bar n'est si grand que pour mnager un abri ce curieux va et vient qu'observe, cach derrire ses lunettes rondes, un vieil homme, habill de vtements du Dimanche hors d'ge, le visage dissimul par une large barbe grise, trs lisse. Comme la patronne la regarde de manire souponneuse, Lazzlo replie son plan, rgle sa consommation et repart.
Sans difficult, elle retrouve la rue Vide-Bourse. De ce ct, la maison de Batrice est demi enterre : les fentres du rez-de-chausse ouvrent au ras des pavs qui brillent. A travers les barreaux qui les protgent, Lazzlo aperoit une grande cuisine, aux murs peints en bleu-ple sur lesquels se refltent les lumires fauves des cuivres. On dirait que Batrice en fait collection: une longue batterie de cuisine s'accroche une tagre ; de larges bassines reposent sur la table en bois sombre. Il y en a partout, jusque par terre, empiles. Et tout cela resplendit, transformant en incendie le mince rayon de soleil aventur l, par le soupirail, et captur, rflchi, multipli, par ces miroirs rougeoyants qui le portent un paroxysme, exacerb encore par le repoussoir bleu-ple des murs. Lazzlo contourne la maison. Une rue descend abruptement. Batrice lui ouvre, la saisit par la main et l'entrane dans le jardin discret...
A prsent Batrice est morte et la maison vide.
Lazzlo reprend la maison, se laisse prendre par la maison. La famille de Batrice, qui appartient l'immeuble, ne fait pas de difficult pour l'autoriser y habiter : "autant qu'il y ait quelqu'un dans la maison !"
La premire fois que la nouvelle occupante s'introduit chez Batrice, elle court l'tage : les livres de Batrice sont toujours sur les murs. Les tables sont toujours couvertes de papiers en dsordre. Seulement, l, sur le mur prs de la fentre, un rectangle plus clair atteste la disparition du tableau que Lazzlo avait hte de revoir.
Elle scrute ses souvenirs. L'image revient : une ville, vue en perspective. Le site ressemble trangement celui de Lyon : la pente d'une colline barre la plaine, un peu comme le fait la Croix Rousse, et, perpendiculairement, s'tend un long promontoire sur lequel on s'attend voir lÕglise de Fourvire. Entre les deux, coule une rivire, que rejoint une autre, venue de la droite du paysage. Si l'Ïil, sans doute abus par la similitude des sites, croit reconnatre d'abord des monuments familiers que la grossiret du trait ne permet pas d'identifier nettement, il doit s'avouer ensuite qu'il s'est tromp. Ce n'est pas Lyon : au lieu du confluent allong, trs bas en aval, on voit les deux fleuves dj runis, beaucoup plus haut, au cÏur de la ville. Trois bras imptueux partent du plus large, presqu' angle droit, et rejoignent l'autre rivire... A droite de ce delta perpendiculaire, le tableau montre un large damier de canaux.
"Qu'est-ce que c'est?", demandait Lazzlo Batrice.
"C'est ma ville", rpondait-elle, "une ville qui se serait allie l'eau, au lieu de la combattre. S'opposer l'eau, pomper, endiguer, asscher, c'est tout ce que savent faire les villes. Au bord des mers, elles doivent passer des compromis avec la toute puissance de l'lment liquide, mais, dans les terres, elles triomphent sans pudeur. Vois Lyon, avec ses deux fleuves pitoyables dans le corset de pierre des digues, affaiblis par les barrages, surveills en permanence... L'eau captive est aussi triste que les animaux en cage dont le regard se dtourne... "
De fait le peintre -Batrice, peut-tre?- a fortement soulign la prsence de l'eau. Les fleuves, trs larges, affouillent les collines et rongent leurs berges. Ils restent tumultueux jusqu'au fond des canaux les plus tranquilles. De puissants remous les agitent, au sommet desquels frmissent des crtes d'cume. Dans la lumire marine, les maisons mmes semblent luisantes d'embruns. On dirait un chapelet d'les en haute mer davantage qu'une ville.
Lazzlo a souvent voqu ce tableau qui, au cours de ses promenades, se superpose aux paysages lyonnais. Il n'y est plus. Quelqu'un l'a enlev, bien qu'on ait laiss toutes les affaires de Batrice. Lazzlo prend une grande feuille de papier et tente de dessiner. Elle n'y parvient pas. Ses doigts malhabiles ne savent pas recrer l'enchantement aquatique. Aprs beaucoup d'efforts, un vague croquis finit par natre, tellement dcevant que Lazzlo le dchire.
Un jour qu'elle s'tonne devant Thodore de la disparition du tableau, il dit l'avoir emport chez lui, "tu peux venir le voir quand tu veux". Lazzlo, malgr son envie, hsite accepter l'invitation. Thodore est trop attir par elle et Lazzlo trop sensible sa prsence, pour qu'elle ne craigne pas une relation refuse.
Elle est reste dans la nuit de cette place que ferme le rempart des maisons endormies, dchir par la fentre dont la lumire devient peu peu clatante... fentre derrire laquelle...
Lazzlo retourne souvent sur la place noire, sans oser avancer. Elle demeure longtemps l, la circonfrence du cercle de l'autre ct duquel, une distance infranchissable, tincelle la fentre. Aucune autre lueur n'apparat ailleurs, appartements vides ou volets clos. Personne ne passe, mme au loin, dont on entendrait les pas ou devinerait la silhouette. La place est, jamais, dserte et vide. Aucun bruit. Pas une voiture. Pas un frmissement sonore au ciel. Pas une stridulation d'insecte, ou ce bruit de fond qu'mettent d'habitude les villes. Le vent lui-mme se tait, moins qu'il nÕvite ces lieux. Le seul signe de vie, au loin, oscille comme le fanal d'un navire pris dans la houle de mer. L-bas se trouve la douleur de Lazzlo...
Elle voudrait s'enfouir dans cette maison de Saint-Just protge par les murs du jardin, mais quelque chose - la maison ? Batrice ? - la force arpenter des itinraires qu'elle dcouvre peu peu.
La rue des Trois Artichauts l'attend, cache dans un virage de la monte de Choulans, dfendue des automobiles tapageuses par son dpart oblique, en contrebas de la chausse. Ddaignant la monte Saint-Laurent qui la conduirait la Sane, Lazzlo prend le chemin des Fontanires, l'ancienne voie romaine de la Narbonnaise. Une vieille plaque de fonte, ronge de rouille, marque l'entre dans le territoire de la commune de La Mulatire.
La promeneuse se laisse aller au soleil printanier et au ruissellement des sources qui, ici et l, aprs la pluie, coulent des murs en petites cascades. Longtemps, elle ctoie la faade d'un vieux btiment, un couvent sans doute, dont la suite rgulire de fentres closes et aveugles l'inquite peu peu.
Le porche, marqu par deux bornes de pierre granuleuse, est ferm d'un portail massif, hriss des ttes pyramidales et acres de centaines de clous, et renforc de barres de fer. Lazzlo imagine les battants s'ouvrir avec fracas devant une voiture aux stores baisss qui bondit sous la vote, arrachant la vie des jeunes filles amoureuses, dcoiffes et dfaites par leur lutte contre le respectable enlvement. Les hautes fentres grillages qu'obturent des volets intrieurs parlent d'enfermement. Les murs interminables suintent les pleurs des belles captives.
Sans que Lazzlo l'ait voulu, sa main saisit le gros heurtoir de bronze, peint du mme vert pinard que la porte, le soulve. Il retombe. Un coup violent et sec retentit. "Je suis folle", pense-t-elle, "que vais-je dire ?". Elle partirait en courant, si elle ne craignait le ridicule d'tre surprise en train de fuir, comme un galopin qui sonne aux portes. Elle attend, souhaitant qu'il n'y ait personne. L'cho s'est tu. Personne n'est venu. Lazzlo se rassure.
La porte s'entrouvre. "Entrez", prononce avec difficult une bouche malhabile. Elle entre : devant elle, un long porche, presqu'un tunnel, faiblement clair. Le verrou grince, referm par un vieillard qui, prsent, la prcde en silence, sa tte blanche penche par une habitude de respect. Ses pieds avancent lentement, trbuchant sur les irrgularits du sol. Interloque, elle suit.
Ils ont travers le btiment dans toute sa largeur. Le vieillard se retourne sans relever la tte, ce qui le fait regarder Lazzlo par en-dessous quoiqu'ils aient peu prs la mme taille. Elle, frissonnante sous la lgre tenue printanire que le soleil l'avait pousse revtir, se sent devenir abstraite sous ce regard indiffrent.
Le concierge, statufi en une posture interrogative, se tait. Lazzlo se fige peu peu. Aprs un instant interminable, elle se dcide : affectant une insouciance factice, elle dit "Bonjour !" et qu'elle s'excuse du drangement. Elle aurait voulu voir le paysage. Oui, c'est a, le paysage. Avec tous ces murs, on ne voit rien. Oui, juste jeter un coup d'Ïil et partir tout de suite, sans importuner davantage.
Sans un signe, toujours muet, le vieillard se remet en marche. Ils atteignent une cour gravillonne o Lazzlo, avec un frmissement, remarque de larges traces de roues. Derrire eux, la masse obscure du btiment ; sur les cts, les derniers arbres du parc ; devant, la balustrade dont ils approchent. Lazzlo s'accoude ce balcon, au flanc du coteau. La lumire froide et l'humidit grise persistent l'extrieur, quoiqu'elle se souvienne nettement d'un grand soleil. Pour se rchauffer, elle croise les bras sur sa poitrine glace et s'attache au paysage : il n'y a rien. Elle devrait voir la descente des arbres vers la Sane, des constructions parses, la rivire et le port. Rien. L'ambiance sinistre de la prison se condense en une bue immatrielle qui recouvre tout. La ville a disparu, emportant ses bruits.
Le vieillard attend, impavide. Sans un mot, elle fait demi-tour, presse le pas, arrive l'norme portail. Le concierge la suit avec une lenteur hsitante. Il la rejoint enfin, fait glisser le verrou, parfaitement huil. Lazzlo est dj dehors. Elle regarde l'homme, lui lance un "Au revoir!" rapide et crmonieux. Sans bruit, la porte s'est referme. Il fait nouveau grand soleil. La chaleur a tt fait de recouvrir Lazzlo. Assise sur la borne, elle a l'impression qu'une brume monte d'elle, de ces frissons humides dont elle est parcourue. Elle dboutonne son corsage : elle voudrait se mettre nue pour revivifier chaque parcelle de son corps.
Presse de se reprendre, elle rebrousse chemin en hte, mais ne peut rsister une vrification. S'aidant d'un poteau lectrique, elle s'lve jusqu'au fate d'un mur d'enceinte : en bas, la Sane, irise par une faible brise. Le regard porte trs loin aujourd'hui : tout a cette extrme nettet qui prcde Lyon les jours de pluie. On devine les Alpes...
Trouble, elle rentre rue Vide-Bourse, jette par terre ses habits qui lui paraissent exhaler une odeur de moisi et, nue, s'tend au milieu du jardin, couche sur une natte, un endroit o ni les arbres, ni la maison n'interceptent le soleil. Elle demeure transie.
On sonne la porte. Lazzlo n'a pas envie d'tre arrache la bienfaisante torpeur qui commence l'envahir. Elle allume une cigarette. Par chance, l'importun abandonne. Quelques minutes plus tard, le tlphone prend le relais. "C'est insupportable... dcidment, il faut que je le fasse couper... " Elle s'tire, allongeant les jambes le plus loin possible, comme les chats. Elle se met sur le ventre, appuyant sa chair contre les souples lanires de bambou dont le tressage forme une matire la fois rigide et douce qui marquera son piderme de multiples carreaux - quelle partie d'checs destins ?. Elle tend les bras, s'cartelant, creusant les reins pour prolonger un contact plus troit. Une vague envie d'amour la prend.
Sans transition, elle se retrouve sur la Place Noire. Il fait nuit, comme toujours. Lazzlo est debout. Sa nudit s'meut, peureuse et dsole. Au loin, brille l'ternelle lumire. Une nervosit douloureuse irrite Lazzlo. Le moindre point de sa peau acquiert une sensibilit exacerbe. Son cÏur tape grands coups prcipits ; ses jambes tremblent tandis qu'une violente douleur irradie son ventre. Aprs un long temps, la tension se relche. Epuise, Lazzlo se laisse glisser terre pour dormir.
Lazzlo remonte la surface. Elle est couche dans son lit, Saint-Clair. Elle n'claire pas. En ttonnant, elle va la cuisine, emplit une coupe de jus d'orange et boit d'un trait. Puis elle retourne se coucher et s'endort profondment. Au matin, comme d'habitude, le camion-poubelles fait trembler les vitres des fentres ct rue ; la vibration est tellement forte qu'elle se transmet aux cloisons. Lazzlo ouvre demi les yeux pour reprer le paquet de cigarettes et le briquet. Elle fume, somnolente et plonge nouveau dans le sommeil. La matine est dj bien entame lorsqu'elle s'veille, mais pas encore assez pour sortir : une crainte incomprhensible empche Lazzlo de descendre aux heures o les gens sont au travail. Elle attend qu'il soit midi ou cinq heures pour viter de se dsigner l'attention, dans ce quartier resserr entre la colline et le Fleuve o il est impossible d'chapper aux regards et de passer inaperue.
Elle trane paresseusement, djeunant dans la grande salle, du ct des pentes o closent les tches blanches des aubpines. Enfin, il est l'heure. Elle s'habille et va faire ses courses. Le journal est plein des mmes ternelles nouvelles. Lazzlo saute dlibrment la premire page qu'elle a dj lu cent fois et farfouille l'intrieur.
Ah quand mme ! quelque chose d'intressant ! Une nouvelle maison a saut cette nuit dans le quartier de la Guillotire, en bordure de la rue de l'Universit. C'est la quatrime en quatre nuits. Chaque fois le scnario est identique : les habitants de l'immeuble reoivent un coup de tlphone, les avertissant que la maison va exploser ; il faut vacuer d'urgence en prvenant les voisins. Ils sortent prcipitamment et, avant que la police n'arrive, la maison, soigneusement mine, s'effondre. Et ce qui rend le journal perplexe -bien qu'il essaie de minimiser l'affaire- c'est que les attentats ne sont pas revendiqus. Aucune exigence ne les accompagne. On cherche en vain les mobiles des terroristes. Les trois premiers crimes ont eu lieu du ct de la Place du Pont. "Il s'agit manifestement de l'Ïuvre de dsquilibrs que la police ne tardera pas apprhender", conclut le journal. "Curieuse histoire", pense Lazzlo, esprant que cela continuera et, surtout, que les responsables garderont le mme silence, si radicalement nihiliste.
La sonnette retentit, toujours violente. Willy lance un baiser rapide, tend une paisse enveloppe et repart en courant. Une courte lettre est jointe au paquet : "Lazzlo chrie, on s'est rappel que tu en avais assez de tes conspirateurs de pacotille. On t'a cherch quelque chose. Ci-joint le dossier de la Conspiration des Horloges. Vois si a te plat et fais pour le mieux. Tes dvous, Schmidt".
Lazzlo sourit devant la gentillesse qui se dgage du mot griffonn la hte. Elle dchire l'emballage, trouve d'abord un tract : le texte, dense et ramass, explique que si, une heure convenue, tout le monde s'arrte de travailler, de fonctionner, et se contente de rester sans bouger l o il est, la socit s'effondrera. INEXORABLEMENT, est-il soulign en grosses lettres rouges. Personne n'y pourra rien. Cette force terrible, chacun la dtient. Il manque seulement la conviction et le signal. Le groupe travaille faire natre la conviction et donnera le signal. Le tract continue, dressant un tableau tragique de ce qu'est la socit marchande et de la dgnrescence progressive des tres dont elle est responsable. L'appel, rdig dans un style alerte, se termine ainsi : "Toutes les rvolutions ont chou parce qu'elles voulaient quelque chose. Fates confiance au nant. Pariez sur lui. Contentez-vous de ne rien faire et la prison s'croulera".
Le thme est repris plus en dtails dans un numro du journal du groupe, "Le Tic-tac". Il contient : un article de fond sur la pense dconstructive de Compagnon Horloger (1802-1850) - la reproduction de plusieurs tracts, assez semblables celui que Lazzlo vient de lire - un expos sur "les questions organisationnelles" o l'auteur dmontre la ncessit de la clandestinit la plus extrme, en raison de la radicalit du complot et du secret absolu qui devra entourer la proclamation de l'heure H, etc. etc...
Enfin, Lazzlo dcouvre une affiche en srigraphie qu'elle s'empresse de coller sur son mur. De gros caractres noirs proclament firement :
CE QUE NOUS VOULONS : RIEN !
Et plus bas, en italiques :
L'heure sonnera vos montres Seiko quartz, l'heure de briser vos montres.
Dans une brve note manuscrite, Willy a jout quelques indications pratiques : personne ne connat les effectifs du groupe, ni leurs lieux de runion. Les affiches et les tract sont apparu depuis quatre cinq mois, de manire presque confidentielle. La police politique n'a jamais mis la main sur personne, diffuseur ou colleur.
Au fond du paquet, il y a encore un livre peu pais, l'dition fac-simile du trait ''De la mesure du Temps par les Horloges", imprim La Haye en 1572, sans nom d'auteur ni privilge, et une brochure ronote : "Historique des Horloges dans l'Action Clandestine", qui va des fatidiques "douze coups de minuit" la socit des "Deux heures un quart", en passant par la description des mcanismes de mise feu des bombes anarchistes. "Je ne suis pas sr que cela te serve quelque chose", a ajout Willy, "c'est tout ce que j'ai trouv."
Lazzlo est intresse. La rsurgence du vieux mythe de la grve gnrale l'amuse, mais la radicalit apparente l'meut : CE QUE NOUS VOULONS : RIEN !, cela lui plat. Ces gens l'attirent. C'est autre chose que la mesquinerie bureaucratique d'Henri et de ses disciples !
Lazzlo prend un crayon et crit l'adresse indique dans la revue pour la correspondance : elle donne des rfrences, expose son intrt, demande un rendez-vous. Pour ne pas avoir l'air de sous-estimer la question de la clandestinit, elle signe d'un faux nom. Elle se prpare sortir pour jeter l'enveloppe dans une lointaine poste de banlieue lorsqu'on sonne la porte. Elle cache les papiers dans un tiroir et, courant au judas, reconnat Thodore.
Il l'embrasse lgrement sur les joues. Elle le fait entrer dans la petite pice qu'elle appelle "son
boudoir" : une estrade triangulaire le divise en deux et lve le plancher la hauteur de la fentre pour que le regard saisisse horizontalement la colline. Thodore,
sans paratre y attacher trop d'importance, dit que Henri est furieux que Lazzlo ait disparu. Quant aux autres, sa fuite semblent leur procurer une satisfaction inavoue.
"Ils m'nervent ! je ne veux plus les voir. Tout a ne ressemble rien, sauf le chat... Je ne les verrai plus."
Thodore lui demande si elle a "des arguments".
Lazzlo carquille les yeux : "Je m'en moque... j'ai fini avec eux !". Il propose de l'aider faire une lettre de dmission qui dveloppera la divergence qu'elle a sembl manifester l'autre soir. "Si tu veux", rpond-elle, indiffrente. Thodore partira avec elle et rdigera le message en leur nom tous deux. "Peu importe", conclut-elle, nouant les bras derrire la nuque et les dnouant aussitt qu'elle aperoit dans le miroir ses aisselles dnudes et ses seins qui pointent. Thodore n'a rien remarqu. Curieux Thodore qui l'accompagne travers les pripties de ses humeurs changeantes, sans rien demander d'elle.
Si ! Il demande qu'elle vienne chez lui "voir quelque chose".
"Quoi donc?", interroge-t-elle, curieuse.
"Quelque chose qui te plaira. Je ne peux rien dire. Il faut le voir." Lazzlo insiste, rclame une indication, un ordre d'ides. Ils jouent un moment aux devinettes. "Chaud... froid... ", rpond Thodore. Il finit par avouer que "cela se rapporte ce tableau qu'il y avait chez Batrice". "Oh oui !", s'exclame rveusement Lazzlo. "Que j'aimerais que Lyon soit ainsi ! Chaque fois que je contemple la ville, je la vois comme a maintenant, avec toute cette eau partout... J'irai, c'est sr. J'irai plus tard. Viens te promener !"
Elle l'entrane du ct du Fleuve. Un petit pont pitonnier passe au-dessus de la voie express et conduit aux berges, plantes de grands arbres. On oublierait la ville, s'il n'y avait le bruit assourdissant des voitures et l'odeur nausabonde de l'gout qui lentement s'coule dans le Rhne. Ils remontent vers l'amont, jusqu'aux deux ponts. Un canal latral rase l'autoroute. Une cluse en ruines permet de le traverser lorsque l'eau n'est pas trop haute. Ils approchent du Fleuve.
D'normes blocs de pierre, presqu'entirement immergs, barrent le courant, ne laissant qu'un passage de quelques mtres de large, par lequel les eaux s'chappent en une chute dont la puissance est horizontale et non verticale, produite par l'lan comprim des eaux resserres et non par la hauteur dont elles tombent, peine un mtre ou deux. Lazzlo et Thodore s'assoient sur un rocher. Thodore regarde Lazzlo qui contemple l'eau : le Fleuve s'engouffre avec violence dans l'troit chenal et, au cÏur mme de ce tourbillon, se forme une langue verte, ple, lisse, qui - et c'est cela qui fascine Lazzlo- donne la force la plus terrible l'apparence de l'immobilit. Un peu plus loin, cette langue s'largit et s'agite d'pais remous d'un vert plus sombre. De gris contre-courants reviennent de l'aval, comme si le Fleuve, ivre de vertige, ne pouvait se rsoudre s'loigner. Parfois, et Lazzlo aime par dessus-tout ces instants, on voit arriver un tronc d'arbre : cherchant d'abord o se diriger, il acclre soudain et, en un clair imperceptible, franchit d'un bond l'troit passage, avant d'tre englouti par les tourbillons et de dcrire ensuite des cercles hsitants qui souvent le ramnent vers la chute dont il est alors repouss...
Le vacarme couvre les paroles ventuelles, refoulant les mots qui drangeraient le dlicat quilibre de la rencontre. Lazzlo et Thodore restent longtemps l'un ct de l'autre, trs proches. Lazzlo oublie le garon tout en sachant, sans y rflchir, qu'il est l. Elle lui prendrait la main si elle ne craignait de perturber l'harmonie de l'instant. Elle fixe la chute qui s'assombrit de temps autres, peut-tre au passage d'une ondine dont les longs cheveux dnous absorberaient soudain la lumire...
Le jour tombe doucement. La pleur verte de l'eau envahit l'horizon, peine stri de gris jaune. Les promeneurs reviennent au bord du canal et remontent le chemin de terre qui le spare de la voie ferre. Avec le crpuscule, les feux, rouges et mauves, des signalisations ferroviaires prennent de plus en plus d'clat. Lazzlo sent contre elle la chaleur de Thodore qu'elle frle souvent, tant ils marchent prs l'un de l'autre, trbuchant sur le sol ingal dont les accidents la dportent vers Thodore qu'elle effleure de la hanche et du bras. Il ne fait rien pour mettre profit ces hasards, et rien non plus pour les viter. Comme Lazzlo, il se laisse aller au courant.
Ils franchissent prudemment la voie ferre. Un sentier herbu, enfoui dans les arbres, se discerne peine. La maladresse accrue de leur marche aveugle multiplie les contacts entre eux. Une fois, en glissant, Lazzlo touche le jeune homme de tout son corps.
En haut, passent des lueurs vrombissantes qu'ils finissent par rejoindre. Ils sont saisis par la clart des rverbres et la tonitruante circulation automobile de la route de Genve qui, au-del de Saint-Clair, prolonge la Grande Rue.
Lazzlo aime ces contrastes, ces passages brutaux d'un monde un autre. Rsolument, elle s'carte de Thodore, allume une cigarette, met les mains dans ses poches, et emplit sa tte du hurlement des moteurs attaquant la cte et du cri perant des klaxons, cette heure d'embouteillage. Forant la voix, elle demande Thodore ce qu'il sait de la "Conspiration des Horloges".
A vrai dire, pas grand chose. Il en a entendu parler. Le groupe est extrmement ferm. Ils ne veulent pas recruter, ni consolider leur organisation pour ne pas devenir une force positive qui se ferait piger.
"Je sais cela. Je leur ai crit", informe Lazzlo.
"Il y a peu de chances qu'ils te rpondent. Il faudra t'accrocher... Tu veux qu'on essaye ?"
"Je m'accrocherai", rplique Lazzlo, feignant de ne pas remarquer le "on" afin de ne s'engager rien avec Thodore.
En bas de chez elle, elle l'embrasse franchement, s'appuyant imperceptiblement contre lui au souvenir de la promenade crpusculaire. Elle le laisse dans la rue et remonte : elle a envie d'tre seule. Elle rgle les lumires, claire des bougies, enfonces dans des bouteilles vides, et se verse boire, heureuse de la longue soire devant elle. Les rideaux sont soigneusement tirs pour que les frres Schmidt la croient absente, ou reconnaissent ce signal que Lazzlo passe la soire avec elle-mme.
En sourdine, elle fait tourner les partitas pour violoncelle seul de Bach. Elle prend un livre qu'on lui a prt et qui lui plat l'avance, "Terroristes temporels". Lazzlo se sourit, contente. Elle voudrait tout la fois couter la musique, crire, peindre, lire, ne rien faire...
Attrapant le flacon qui contient son Bourbon prfr, elle s'abandonne la poignance grave du violoncelle : une jeune femme, vtue de rouge sombre, danse lentement devant un grand miroir dress la verticale. Elle apparat sur la surface argente, disparat, agace son reflet, le provoque, finit par l'embrasser. Du point d'impact, partent en toile de minces flures qui s'allongent, atteignent les bords du miroir et s'largissent alors, jusqu' ce que les fragments ainsi dlimits se sparent, se recourbant vers le centre, de sorte que la danseuse a maintenant neuf images, diffrentes et semblables, s'loignant peu peu d'un mouvement inexorable. Les morceaux, prsent compltement dtachs, dansent avec la jeune femme. Ils tournoient lentement autour d'elle, elle qui prcipite ses gestes, comme pour reprendre l'initiative. La ronde s'acclre, les figures s'parpillent et semblent vouloir attirer la danseuse dans le labyrinthe de ses reflets dmultiplis. De plus en plus rapide et agite, elle parvient en saisir un ; au bout de ses bras tendus, elle le tient devant elle et cherche vainement enlacer son autre, tandis que les miroirs narquois, longs triangles tincelants, refltent cette rflexion dont le mouvement devient chaotique, la fois confus et retenu, dcisif et indcis. Au dessus de la danseuse dsempare, les miroirs se croisent, clairs d'acier, comme un froissement de poignards. Avec une force hsitante, elle renverse sur le sol celui qu'elle tient encore, l'tend par terre et, sans le lcher, d'un lent glissement onduleux, se couche dessus. La trop grand proximit l'empche de rien voir... seulement son absence... une image noire... une place noire, o Lazzlo, couche par terre, fixe le sol sans le voir... Lazzlo se sent happe nouveau par le lieu, familirement dsesprant. Elle tente de lui chapper, se lve du fauteuil, essaye des activits qui lui faisaient tant envie tout l'heure... Trop tard, elle a drap. Elle se cramponne au livre : les caractres d'imprimerie sont des tches noires qui se dilatent, se confondent, envahissent la page...
La place l'a prise... L, c'est elle, sur le pav froid... Posant la tte sur ses bras replis, elle fixe la ligne lointaine des maisons, l-bas, au bout du regard, et elle devine, perpendiculairement, la masse plus claire de la mer... de la mer ?... lorsqu'elle vivait ici, elle a cru, quelques fois, la mer...
Que faire ? peut-tre, traverser la place, marcher droit sur la lumire qui empche le nant de se transformer en vide?... peut-tre, pousser la porte pesante, monter les larges escaliers, entrer dans cette chambre o est rest le souvenir d'elle ?... Peut-tre, partir de ce souvenir, remonter la piste, suivre les traces l'envers et, la fin, retrouver Lazzlo?... Elle s'agenouille, puis se dresse. Elle ne peroit pas, sur le pav luisant, le reflet de la lumire, qui semble ainsi tourne vers l'intrieur : vers quoi? vers qui? Est-il toujours l, celui dont elle est partie... yeux absents de la prsence... est-il l, de l'autre ct de la lumire, veillant ce souvenir d'elle ? ou bien, a-t-il ouvert la fentre et jet dehors ce fantme qui gt dsormais, disloqu sur les cailloux noirs, comme une poupe de porcelaine brise ?
Lazzlo debout ne peut avancer d'un pas, comme si la distance dvorait l'avance toute ide de lÕaffronter. Elle regarde une fois, et une fois encore, souhaitant que ce soit la dernire et que le sommeil la dlivre... filant l'toile de la fentre avec une quenouille de peuplier calcin par la foudre... "file la laine, filent les nuits", chantonne-t-elle sur un vieil air de patronage...
Elle revient lentement non elle, mais au lieu, dvast comme par une tempte. Un typhon soudain a ravag le calme trompeur. Dmt, le navire fait eau.
Il faudrait appeler aux pompes, Lazzlo n'en a pas le courage. Elle va plutt dtacher le canot de sauvetage et s'loigner, livrant le bateau aux indiffrentes sirnes. En titubant, elle quitte l'appartement, descend lentement l'escalier, marche droit devant elle dans la rue dserte. Elle n'a pas l'nergie de continuer, fait demi-tour, monte dans son automobile sans savoir o elle va. Conduisant mcaniquement, sans mme avoir le rflexe d'allumer une cigarette, elle se laisse absorber par le priphrique, puis l'autoroute du Sud.
La voiture roule le plus vite possible, fentres ouvertes pour faire entrer l'air de la nuit. Dj les panneaux indicateurs du page. Lazzlo n'a pas le courage de rouler jusqu' la mer. Elle sort Vienne et rebrousse chemin en direction de Lyon. D'un coup, une immense fatigue l'envahit. Elle voudrait tre couche. La vitesse tombe.
Endormie, l'automobile se trane.
Lazzlo, dans la maison de Saint-Just, est veille par le carillon de la porte. Hsite. S'tire. Allume la premire cigarette. Elle se sent bien dans cette alcve d'o, comme d'une loge de thtre, elle regarde la pice : la pice n'est qu'un dcor vide ; par les trois fentres du jardin, entre la lumire du jour.
Lazzlo dteste les volets ferms, les tentures, les rideaux. Il faut qu'elle aperoive, la nuit, la faible luminescence de la ville et du ciel, le matin, la couleur de l'air. Ce n'est pas de la claustrophobie, plutt un besoin de vigilance : rester sur ses gardes, surveiller l'ennemi, le jour qui point, le jour qui poigne.
Lazzlo fume paresseusement pendant que la sonnette continue son tintement dsagrable. Retrouver les lieux, se les rendre nouveau familiers, les apprivoiser une fois encore : la longue table devant la fentre... repenser aux livres ouverts... aux papiers demi-crits... cette lettre commence... les bibliothques dans leur dsordre dont on doit conjurer l'abandon... la vieille tapisserie gris-vert, d'abord indiffrente, puis, lorsque les yeux accommodent, effrayante : les lignes courbes se transforment en ttes de dragon dont les gros yeux, rpts des dizaines de fois, la fixent de manire menaante jusqu' ce que le regard parvienne recomposer les lignes pour faire nouveau surgir le banal dessin gomtrique...
Tout ce travail, ce matin, est perturb par la sonnette. Lazzlo ne peut pourtant pas sauter du lit ainsi. Elle doit, malgr l'intrusion sonore qui gne les manÏuvres difficiles qui actionnent le sas du rveil, elle doit faire entrer en elle la pense qu'il va y avoir une nouvelle journe, une nouvelle msaventure. La nuit emporte l'lan du jour. Au matin, Lazzlo repart zro et parfois, fatigue l'avance du vain effort, ne se lve pas, fait la grve, renonant faire clore la fleur de cette journe qui, au soir, rejoindra les autres dans la poubelle.
La sonnette s'est calme et grelotte prsent avec discrtion, comme pour dire qu'il y a quelqu'un la porte, un ami, qui attendra que Lazzlo ait mis en ordre les rves de la nuit, tri le butin rapport de ces expditions dangereuses, retrouv et fix la lumire du jour les fugitives images. Le temps presse : Lazzlo plonge les bras dans l'eau courante des rves, que boit avidement le sol aride du dsert matinal. Ses mains, tendues en un appel, les doigts peine carts, sortent ruisselantes, rarement vides, souvent dsoles d'avoir perdu les fils fuyants des longues aventures ; parfois enfin, Lazzlo ramne de longs cheveaux embrouills qu'un travail opinitre, facilement lass par une fibre qui casse ou un nÏud trop difficile dfaire, ananti par le moindre drangement, parvient de temps en temps carder et filer en longues tresses chatoyantes...
Terrible corve, d'ouvrir la journe, d'ouvrir le feu sur la journe ! Utilisant les proprits du terrain, l'alcve protectrice d'o la vue embrasse le champ de bataille, Lazzlo, l'abri de son lit, forteresse nocturne embastionne de songes, observe les mouvements de l'ennemi, prpare la sortie, dispose ses troupes, prvoit les dtails du nouveau combat. Epuise par cette guerre sans fin, elle voudrait se retirer dans les plus profondes casemates du donjon et oublier, se faire oublier surtout de l'ennemi. C'est impossible : il attaquera, et Lazzlo a appris de ses antrieures dfaites, ce vieux principe militaire : "Chteau non dfendu, chteau perdu".
Impossible d'viter l'affrontement. Se prparer, ne pas courir, nue en chemise, sur les remparts ds le premier assaut car alors elle se fera prendre. Blesse, prisonnire, impuissante, enchane, elle suivra, lamentable, le char triomphant du quotidien, quadrige tincelant de Phbus tranant Artmis dans la poussire...
La sonnerie drange Lazzlo, trouble son besoin de silence et de tranquillit : la route n'est pas libre. Quelqu'un a dj tendu une embuscade sans qu'elle ait pu se dfendre. Le tintement cesse enfin. Le calme dure une dizaine de minutes que Lazzlo met profit pour s'armer : aspirant pleins poumons la fume de sa cigarette, elle se met la fentre, contemple, sans parvenir le voir, le paysage du jardin, se jette sous la douche brlante.
On sonne derechef. Avec mauvaise humeur, elle enfile un kimono, descend l'escalier, ouvre la porte. Peter, un compagnon d'autres aventures, lui fait un grand sourire : "Excuse-moi ! j'ai bien pens que je te rveillais, mais je ne pouvais pas faire autrement. Alors, je suis all boire un caf pour ne pas trop te bousculer."
Ils s'embrassent. Le mcontentement de Lazzlo se dissipe au fur et mesure que Peter lui raconte, pendant qu'elle djeune : "Tu sais, a continue la Guillotire. La police est folle. On parle de mettre le quartier en tat de sige. Du ct du Rhne, tout un pt de maisons est dtruit. Si tu voyais a ! ce grand trou et tous ces gravats, comme aprs un bombardement ! Et toujours pas de victime ! les gens sont prvenus temps... et on ne sait rien des terroristes ni de leurs mobiles... "
Lazzlo coute avec intrt, avalant son th brlant avec voracit. "Prends ton temps", dit Peter." Quand tu auras fini, il faut que je t'emmne quelque part".
Sans demander d'explication, Lazzlo acquiesce et s'habille : "On y va comment ?"
"A pieds", rpond Peter. Ils sortent et, aprs quelques minutes, arrivent la monte du Tlgraphe. La rue caillouteuse grimpe abruptement le long de l'ancien rempart, dont le chemin de ronde est occup par des jardins demi-abandonns. La cte s'adoucit, borde droite par un long mur. Une maison abandonne s'y adosse, longue btisse horizontale. Ils montent un petit escalier et parcourent des pices vides, demi obscures, dont le plancher est arrach par endroits. Lazzlo cherche deviner ce qui peut se passer ici. Peter s'arrte. Dans le silence soudain, on entend le frlement de pas prcautionneux qui s'approchent. Une forme apparat, indistincte.
"Je te laisse, va avec elle... ", dit Peter, effleurant d'un baiser la bouche surprise de Lazzlo. Il rebrousse chemin. La lente progression reprend, claire peu peu. Dans la lumire retrouve, Lazzlo regarde son compagnon : c'est une femme. Elle parat trs jeune. Elle sourit Lazzlo pour lui donner confiance. Un passage be devant elles : un terrain vague, conquis par les herbes, s'tend autour de la maison. Comme une chicane, la construction permet de franchir la clture qu'elle chevauche : d'un ct, elle ouvre sur la rue, de l'autre, sur l'intrieur des murs. Pas de chemin trac travers la prairie dserte. Les deux femmes voient surgir des prfabriqus dlabrs. Elles contournent ensuite un btiment massif qui ressemble un couvent du sicle dernier, rencontrent les automobiles d'un parking et, par la large brche du mur qu'emprunte la route, rejoignent une rue. "Rue des quatre vents'', dchiffre Lazzlo. Son guide se tait. Lazzlo la regarde la drobe. "O allons-nous ?", demande-t-elle. D'un geste, sa compagne dsigne le chemin devant elles et, afin sans doute d'attnuer ce refus de rpondre, lui adresse un sourire mutin. Son visage s'arrondit alors, se creusant de fossettes qui la font paratre encore plus jeune Lazzlo, charme et rconcilie.
Elle reconnat les deux pavillons rectangulaires qui font sentinelle de part et d'autre de la longue et forte grille de l'entre principale du cimetire de Loyasse. La jeune fille s'arrte et, d'un signe, invite Lazzlo suivre l'alle principale. Puis, comme celle qui a accompagn une amie sans intention - ou sans possibilit - d'entrer avec elle, elle embrasse Lazzlo avec lgret et s'en va. La grande alle tire droit au milieu des tombes, ornes ici de monuments majestueusement insignifiants. De nombreuses pierres tombales sont souleves, portes ouvertes sur les abmes obscurs. Lazzlo s'interroge : on dirait, plaisante-t-elle, que les morts sont partis en vacances, oubliant de fermer derrire eux ! Ralentissant le pas pour jouir de la promenade, elle cherche apercevoir ces hautes pyramides, l'autre bout du cimetire, l'endroit o les tombes abandonnent leur ordonnancement rectiligne et s'inclinent fortement, se penchant, basculant comme des navires saisis par la tempte ou comme pousses par de confuses forces telluriques... ce buste d'homme, plus grand que nature, pos sur la terre dont il semble sortir, alors que le tronc y serait enfonc...
Rvassant, Lazzlo approche de la placette, au milieu de laquelle se dresse le monument aux pompiers morts. Elle attend que quelqu'un surgisse et la prenne nouveau en charge. Craignant une surprise, elle scrute les alentours, architecture de cache-cache o les diffrences dans la hauteur des tombes, les variations de l'ornementation, les arbres plants au hasard et l'entrelacement des passages constituent un dispositif labyrinthique, propice au secret.
Regardant sans les voir les inscriptions de la colonne centrale, Lazzlo contourne le mmorial derrire lequel elle rencontre un jeune homme, trs absorb dans la lecture de la liste des pompiers morts au feu lors de la catastrophe de Feyzin. Il met un doigt sur les lvres et s'lance pas rapides qu'elle suit de loin, semblant flner. Elle s'arrte mme un instant devant des chats, confortablement rouls en boule dans des corbeilles de pierre. Mfiant ou trop somnolents, ils refusent de rpondre aux appels de Lazzlo.
Rattrapant son guide, elle se laisse conduire un petit fortin qui se tient l'angle du cimetire, au-dessus du vallon qui joint Saint-Just Vaise. Ce vestige des fortifications, ouvrage avanc du Fort de Loyasse, a t englob par le cimetire qui l'a transform en local de travail. L'homme tire moiti le portail de fer et s'efface pour laisser passer Lazzlo : elle est dans une cour intrieure, entoure de pices votes, humides casemates qui servent ranger les outils et les machines des fossoyeurs. Il n'y a personne. Lazzlo sursaute, en apercevant de vieux ossements sur un tas d'ordures. Il y a l une espce de dcharge o s'entassent dbris de tombes dont la concession a expir, restes de fleurs artificielles, bouts de cltures l'orfvrerie ouvrage par la rouille, morceaux de cercueils demi pourris, Elle s'exclame devant cette nature morte htroclite, regrettant une seconde de n'avoir pas d'appareil photographique... Le repaire des fossoyeurs... Lazzlo a perdu son guide, rest l'extrieur. Elle n'ose appeler.
Au flanc de la cour, un escalier accde au terre-plein gazonn. De cette terrasse on domine sur trois cts la fort des tombes et, sur le quatrime, la route qui descend Vaise. Lazzlo franchit le talus du chemin de ronde. Elle entame l'exploration du couloir de pierre lorsqu'un pas derrire elle la fait se retourner.
Quelqu'un avance. Quelqu'un qui ressemble Batrice. Batrice ? Batrice est morte. On l'a retrouve trangle, emporte par le Fleuve. "On ne va pas me faire le coup des fantmes", se dit Lazzlo, tremblante de surprise. Pour se donner une contenance, elle allume une cigarette
et dcide de voir venir.
"Oui, c'est bien moi !", dit l'apparition de l'air le plus naturel.
Lazzlo l'admet en s'tonnant : "Pourtant... "
"Oui, c'est juste ce que j'ai voulu qu'on croie. La mise en scne tait convaincante... attends, asseyons-nous, je vais te raconter."
Elles s'assoient sur le bord du rempart, les pieds pendant. Batrice explique : "J'ai fini par me sentir prisonnire de ma propre vie. Chaque porte pousse ouvre sur de nouveaux dtours, dambuls le long de souterrains infinis qu'interrompent de gigantesques escaliers pyramidaux, de l'autre ct desquels l'eau coule en cascade... J'ai err, cherchant vainement la sortie. Oui, dsesprment, j'ai cogn ma tte aux intrigues les plus puissantes. On m'a cru conspiratrice ! Conspiration et prison sont des lieux de solitude close. Alors, j'ai conspir ma perte. J'ai pens : puisque la prison s'tend partout, je dois quitter la prisonnire. Alors, j'ai mis profit ma ressemblance avec une adepte d'un culte secret auquel je participais. Cette nuit-l, elle devait tre sacrifie Mithra. J'ai vol ses papiers d'identit, remplacs par les miens. Ainsi, elle prendrait ma place dans la prison et je serais libre... Tout s'est pass comme prvu : le cadavre mconnaissable, les papiers d'identit, les bruits propos de mes louches activits occultes... Batrice n'existait plus. J'tais enfin dbarrasse d'elle, je respirais : plus d'amis pour me lier, plus d'affaires pour mÕattacher. Je suis libre. Je me suis chappe. Grammaticalement libre ! j'ai chapp moi. Etrangre, je contemple la prison gante, ses quartiers, ses rues, ses communications. Les gens se heurtent l'enceinte sans la voir. Se frottant la tte, ils disent "pardon" et changent de direction. Il faut faire disparatre la prison. Mais comment ? puisque personne ne la voit. Donc, d'abord la faire apparatre, et puis, la nier... "
"La nier?", interroge Lazzlo en cho.
"Oui ! Dmolir, pas la peine. Derrire ce mur, il y a un autre mur et ainsi de suite, l'infini. Que faire ? Arrter de se cogner aux murs ! Arrter tout ! SÕasseoir au milieu de la cour : une prison o l'on ne se heurte plus aux murs, ne peut tenir. Elle s'effondre."
"Ca me fait penser quelque chose", remarque Lazzlo. "Ca ressemble un peu la Conspiration des Horloges."
"C'EST la Conjuration des Horloges. Prcisment. Conjuration, pas conspiration. J'y appartiens. C'est pour cela que tu es ici. J'ai reconnu ton criture sur la lettre que tu as envoye, ton criture, et ce quelque chose que tu as de diffrent. Alors, je t'ai fait venir."
Lazzlo est abasourdie par tout ce qu'elle vient d'apprendre, et un peu assomme par la prcipitation confuse des paroles de Batrice. Ne sachant que dire, elle demande la raison de la course de relais clandestine dont elle a t le tampon.
"Course de relais, oui, si tu veux. Suprieurement organise, comme tu as vu : avant chaque passage, le guide vous voit arriver. Il vrifie que personne ne s'intresse vous. Puis, par un transfert bien dissimul, il te prend en charge et te conduit au poste d'aprs, o il se passe la mme chose. Nous sommes absolument clandestins : notre groupe ne doit pas exister ; personne ne doit savoir qui nous sommes. Nous lanons nos ides. Nous donnerons l'heure d'arrter le temps. Comprends bien : apparatre, c'est se compromettre. Nous ne sommes pas candidats la construction de nouvelles prisons ! Ouvrir les portes !, c'est tout. Ouvrir les portes et n'avoir jamais t l. Notre sens des responsabilits nous oblige tre irresponsables !".
Dans son exaltation, Batrice a pris la main de Lazzlo. Elle poursuit :
"S'il suffisait de mourir, ce serait facile. J'y ai pens, bien sr. J'aurais pu prendre la place de la victime au lieu de la mettre la mienne. Mais, mourir dans la prison et pourrir dans son cimetire, enferme... non, c'est impossible."
Un long silence, et Batrice conclut :
"Si tu veux, viens avec nous. Ce ne sera pas une exception la rgle de ne pas recruter. Je le sais,
tu es dj des ntres."
Lazzlo frappe machinalement le mur avec ses pieds. Elle ne croit pas Batrice : trop facile, d'imaginer la prison l'extrieur de soi ! Lazzlo tournoie sur la Place Noire dans le silence de laquelle rsonne la voix de Batrice. La Place Noire sera toujours l. Ses petits pavs frmissent et se forment en courtes ondulations de vagues froides, aux pieds de Lazzlo. Batrice - Batrice ? - continue parler :
"Tout but est une prison. Les conspirateurs s'organisent pour atteindre un objectif. Imbciles! Architectes de prisons ! La civilisation est une entreprise de maonnerie dont la perfection se mesure en nombre de milliers de kilomtres carrs de prison ! Nous, nous disons : ce que nous voulons, rien."
Rien, c'est encore trop, beaucoup trop, pense Lazzlo, tandis qu'une faible mare fait refluer les vagues, aspires par une lgre agitation, l, au centre de la place. L'eau noire cume. Son mouvement circulaire se propage la ligne des maisons qui s'incurve, loignant l'infini la fentre et sa lumire...
"Alors, veux-tu ?", demande Batrice.
Dcidment, se dit Lazzlo, je n'arriverai jamais couter plus de trois mots la suite...
"Je veux", rpond-elle.
"Bon, il faut que tu voies Henri."
"Henri ?", s'tonne Lazzlo.
"Oui, c'est lui qui a redcouvert Compagnon Horloger (1802-1850). Personne ne le connat aussi bien. C'est Henri qui a mis sur pied la conjuration et organise le travail."
Henri ?, songe Lazzlo, tous les chefs s'appellent-ils Henri ?
Elles conviennent d'un rendez-vous, la semaine suivante. Lazzlo se dispose s'en aller. Batrice la retient : "Ne pars pas par l o tu es venue. Ne jamais remettre ses pas dans ses pas, sinon la trace, invisible d'abord, finit par devenir une piste."
Elle l'entrane dans une cave, dplace des outils, dmasque une ouverture. Batrice s'empare d'une lampe : "nous sommes dans les galeries qui joignent les caveaux. Elles parcourent tout le cimetire."
Les deux femmes marchent longtemps, changent plusieurs fois de couloir. Batrice semble connatre parfaitement l'irrgulier quadrillage, dpourvu pourtant de repres. Lazzlo demande ce qu'on fait lorsqu'on perd sa route.
"On trouve une chelle, il y en a un peu partout. On cherche une tombe dont la pierre est souleve, elles sont nombreuses. Et on passe discrtement son nez par le trou, pour voir o on est. Ce n'est pas difficile, le jour tout au moins... Voil, nous arrivons. Nous avons franchi la rue qui spare les deux cimetires. Nous allons sortir."
S'engageant dans une crypte dont le plafond montre un carr de lumire, elle dresse une chelle et commence monter. Lazzlo la suit, blouie, distinguant peine les caisses oblongues poses sur de grandes tagres, le long des murs. Batrice sort prcautionneusement la tte : "Ca va ! on peut y aller."
Elles sortent. Lazzlo sourit en pensant au spectacle qu'elles donneraient un promeneur. Batrice a dj disparu.
Lazzlo se dirige vers les grands escaliers qui descendent de Fourvire la Sane. En face, les dmes de la Croix Rousse brillent au soleil. Les dmes ?, s'tonne-t-elle, je n'aurais pas cru qu'il y en ait tant. Elle dgringole les marches en courant, trs vite, sans regarder ses pieds ni rflchir, car c'est ainsi qu'on tombe. Arrive Vaise, elle remonte la rivire par le bas du quai, large esplanade presqu'au niveau de l'eau unie, souvent inonde de ce fait, et recouverte d'un limon un peu vaseux qui fait songer une plage. Accompagne du cri perant des mouettes, Lazzlo gagne le pont de Serin, en face duquel, sur l'autre rive, le Fort Saint-Jean enveloppe de ses murailles le rocher escarp.
Une fois de plus, elle regrette de ne pas connatre l'entre des souterrains qui, dit-on, joignent les deux cts de la Croix Rousse, permettant de passer, avec rapidit et sret, de la Sane au Rhne, du Fort Saint-Jean au Fort Saint-Sbastien. On dit que cette galerie, creuse pour prendre revers les meutes croix-roussiennes, est assez haute pour qu'un homme cheval n'ait pas besoin de se baisser.
Le Fort Saint-Jean plat particulirement Lazzlo, avec ses tours carres, ses dcrochements, cet lan vertical des lignes qui voque une forteresse de montagne, surprenante ici, Lyon, au bord de la Rivire. Elle passe devant le porche d'entre, aux trois votes successives, par lesquelles on aperoit le rocher noir, toujours luisant d'humidit. Evitant ce trou d'ombre qui l'effraie un peu, elle grimpe le chemin en escaliers. Il sinue au milieu des arbres, au pied des remparts, dont la base s'lve rapidement avec le sol.
Comme d'habitude, le changement de perspective modifie compltement l'allure de cette forteresse, compose en superpositions. Les tours bastionnes disparaissent dans l'paisseur du rocher. Lazzlo a termin l'ascension. Elle entreprend la longue traverse du plateau de la Croix Rousse. Elle avance sur le Boulevard, la tte ailleurs, inattentive ce qui l'entoure, seule, rflchissant sa rencontre avec Batrice... Hallucinante, sa vision des prisons !
Elle lve la tte vers les braves maisons bourgeoises du Boulevard (prisons !), regarde l'alle plante d'arbres qu'elle parcourt (promenoir de prison !), fixe quelqu'un qui vient en face (prisonnier la promenade !).
Le jeune homme, qu'elle n'a pas distingu des passants anonymes, l'interpelle : "Bonjour Lazzlo ! tu es dans les nuages ?"
C'est Thodore. Surprise et un peu mcontente, elle rpond : "Oui, non... je rvassais... "
"Viens avec moi", propose-t-il, "on est juste ct de chez moi. Viens voir ce dont je tÕai parl !"
Lazzlo trouve qu'aujourd'hui elle s'est beaucoup laisse conduire. Elle refuse : "Plus tard, il faut que je rentre." Thodore l'accompagne. Ils marchent, l'un ct de l'autre. Thodore se tait, pour ne pas troubler le silence de Lazzlo. A la fin, elle en est nerve. Toujours, Thodore respecte ses caprices ! Elle se sent emprisonne dans cette soumission.
"Qu'est-ce que tu dis ?", demande-t-il. Elle marmonne mi-voix : prison - prison - prison...
Ils cheminent. Thodore se sent de plus en plus mal l'aise, devinant Lazzlo hostile. Muette et implacable, la tension monte. Comme ils arrivent enfin du ct du Rhne, Lazzlo s'arrte : "Excuse-moi ! Je suis de trop mauvaise humeur. J'aime mieux rester seule. Viens me chercher tout l'heure". Et, sans au revoir, elle se jette dans la rue Josphin Soulary qui lui permettra de revenir Saint-Clair. Les petites maisons basses la reconnaissent. Lazzlo leur sourit car elle sait qu'en ralit ce sont de trs grandes maisons : leur faade apparente, ici, n'est que l'mergence d'normes constructions qui s'tendent, horizontalement et verticalement, et s'entrecroisent, loin derrire et au-dessous, en un lacis de couloirs, d'escaliers et ruelles secrtes.
Certain chemin lui a parfois fait peur, au cours de nuits venteuses : on ne voit que le ciel. Les bruits, ne pouvant se connecter la vision, cessent d'tre identifiables. Prive de repres, elle a vcu l des heures inquites de tempte en fort une nuit d'quinoxe prive de lune. Ce passage mystrieux conduit un petit pavillon bas, perc de trois portes en arcades au rez-de-chausse et de trois fentres l'tage. Et, dcouverte inattendue !, en le contournant, on rencontre un escalier qui longe une trs haute maison noire dont l'apparent pavillon de pierre jaune est le sixime ou le septime tage !
Lazzlo sent la fatigue ankyloser ses jambes qui perdent leur allgresse habituelle. Cependant, une fois en bas, en route vers Saint-Clair, la paresse qui la gagne se heurte la vieille envie d'entrer dans les cours, de percer l'cran des faades et d'aller voir derrire. Ici -mais, dcidment, elle n'ira pas aujourd'hui ! - elle trouverait ces deux escaliers qui se font face, partir d'un perron carr, descendant d'un ct vers le Fleuve par des degrs monumentaux, et barr de l'autre par une grille laquelle Lazzlo a coutume de se coller, en cet endroit dsert, pour fumer des cigarettes devant ce parc solitaire au centre duquel s'lve un btiment courbe, en briques roses, dont les hautes fentres abandonnes s'achvent en demi-cercles surhausss.
Jamais, elle n'y a vu personne, ni le moindre signe de prsence. Le dlabrement du palais et le fouillis du jardin disent qu'ils ne sont l que pour elle. Un jour, elle escaladera la grille... Pas ce soir. Lazzlo refuse d'tre dtourne. Elle acclre le pas et retrouve avec soulagement le cloaque familier de la Grande Rue.
Elle monte chez elle, fait couler un bain brlant dans lequel elle se vautre avec dlices, aux sons des chÏurs de Verdi. Elle trane voluptueusement, mettant profit le retard de Thodore. Elle prend un livre, peine commenc, "Terroristes temporels". Captive, elle en a lu plus de la moiti lorsqu'elle constate qu'il est tard. La nuit est tombe. Thodore l'a oublie. Elle n'en prouve ni satisfaction, ni dpit.
On frappe la porte.
C'est Willibald : "Alors, on ne te voit plus ? Viens nous dire bonjour, on a du monde !"
"Un moment ! Je me fais belle et j'arrive", rpond Lazzlo par l'entrebillement de la porte dont le battant cache sa tenue insouciante.
L'invitation impromptue lui plat. Excite soudain, Lazzlo a envie d'exprimer son allgresse. Elle va se faire belle. Plongeant dans ses armoires, elle choisit une ravissante robe noire, faite d'une matire lgre et souple, presqu'lastique. Trs prs du corps, elle est peine ouverte sur la poitrine et, au contraire, largement dcollete dans le dos, dnud jusqu'au creux des reins. L'toffe et la peau ont la mme nuance mate qui chatoie cependant un peu la lumire, et les deux sont si troitement ajustes qu'elles semblent ne former qu'un seul tissu de couleur diffrente. Lazzlo tourne la tte pour vrifier dans le miroir que la robe accompagne avec prcision ses mouvements sans faire de pli ni bailler, en aperus douteux parce qu'involontaires, sur la chair cache. Lazzlo aime tre exactement dshabille. Elle chausse des escarpins vernis noirs petits talons et, ddaigneuse de maquillage, plaque sur son visage un loup de satin noir qui, par contraste, accentue la brillance de ses yeux. Ses bras, nus depuis l'paule, restent dpourvus de bijou.
Joyeuse, Lazzlo sonne petits coups la porte des Schmidt. Willibald affecte de sÕvanouir en la voyant. Il la prend crmonieusement par la main, pour la conduire dans la grande pice : on lui fait un triomphe. Complice, Lazzlo fleurette avec Archie et Willie dont les amies, Lonore pour le premier, Nastasie pour l'autre, les regardent en riant.
"Qu'est-ce que tu deviens ?", demande Nastasie.
La question embarrasse Lazzlo. Archibald la tire d'affaire : "Il ne faut jamais faire ce genre de question Lazzlo."
"Surtout lorsqu'elle est aussi belle", renchrit Lonore. "C'est vrai", ajoute Nastasie, entrant dans le jeu, "a la dispense de rpondre."
Willy emplit les verres. Tendant le vin ple vers la noirceur de Lazzlo que la lumire accroche aux ciselures du cristal, ils boivent elle. Saisissant la bouteille, elle verse son tour le ptillant breuvage, et boit eux.
Ils passent table pour dguster un de ces plats dont les frres Schmidt ont le secret : ce soir, ce sont des truites sauvages aux morilles, nappes d'une dlicate sauce au cumin, lgrement gratine. Gais et ptulants, ils boivent, dnent, bavardent...
Pendant qu'Archie s'active la cuisine o il prpare le th, les autres vont la fentre regarder couler ce Fleuve qu'on n'entend jamais : sur la sourde basse de l'autoroute, s'lve seulement la note rauque d'une grenouille. Soudain, le coup de tambour d'une explosion violente brise l'agrable monotonie. Un clair rouge a jailli, loin en aval.
"Ca y est", constate Lonore, "c'est encore la Guillotire. On va voir ?"
"Bof !" rpondent les autres sans enthousiasme.
Willy compose un numro de tlphone ; il parlemente voix basse et revient: "Oui, c'est la Guillotire, juste derrire l'glise Saint-Louis."
S'installant confortablement, ils commentent l'vnement. Lazzlo interroge les Schmidt :
"Vous qui savez tout de ces affaires, de quoi s'agit-il ?"
Ils affirment leur ignorance, et leur curiosit :
"C'est vrai, il nÕy a pas de signature ni de revendication, comme si les terroristes se dsintressaient de leurs actes. On a d'abord pens que la police cachait quelque chose. Eh bien non, elle ne sait rien... Peut-on encore parler de 'terroristesÕ ? De plus en plus, on les appelle 'les explosionnaires', puisque l'explosion quotidienne est la seule chose qu'on sache d'eux, leur unique existence, qui, apparemment, leur suffit... "
On revient en arrire : a fait dj quelque temps que l'affaire a commenc. Chaque nuit, une maison explose : elles se comptent maintenant en dizaines, et, jamais, il n'y a de victimes.
"Ca ressemble un programme de Travaux Publics", remarque quelqu'un, "on aurait juste oubli de l'annoncer l'avance... "
"Travaux Publics ?", dit Nastasie, "s'ils continuent encore quelques annes, les explosionnaires finiront par excuter le fameux dcret de la Convention... !"
"Dcret ?", "Convention ?", "Qu'est-ce que c'est cette histoire ?", s'exclament les autres.
"Comment ? vous ne connaissez pas cette affaire ? La ville de Lyon sera dtruite, cela ne vous dit rien ?"
Et Nastasie monte sur la table et prend une pose majestueuse pour dclamer, d'une voix de crieur public :
Arrt de la Convention du 21me jour du 1er mois de l'an II de la Rpublique Franaise...
"Taratata Taratata Taratata Taratata Taratata Taratata Taratata", font les frres Schmidt, imitant le tambour.
Article premier : il sera nomm une commission extraordinaire compose de cinq membres pour faire punir, militairement et sans dlai, la ville de Lyon...
"militairement et sans dlai ! la belle expression !", interrompt Willy, ravi.
Attendez la suite :
Article deux : Tous les habitants de Lyon seront dsarms.
Article trois : La ville de Lyon sera dtruite.
(Clameurs gnrales, bruits, tumulte. Tout le monde se lve et entoure la table. On dirait ce tableau classique, ÔRouget de Lisle chantant la Marseillaise aux volontaires')
"Article quatre", reprend Nastasie, criant pour dominer les vocifrations,
Article quatre : le nom de Lyon sera effac du tableau des villes de la Rpublique.
Article cinq et dernier : Il sera lev sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera la postrit les crimes et la punition de cette ville, avec cette inscription (et Nastasie prend une profonde inspiration pour scander :) "Lyon fit la guerre la Libert, Lyon n'est plus".
Et, dresse sur sa tribune improvise, dominant les autres prsent dchans, elle entonne une parodique Carmagnole. La foule en dlire, simulant une sance historique du Club des Jacobins, arrache la dclamatrice de son pidestal et la porte en triomphe travers l'appartement.
Willy chantonne, sur un air de 'La Fille du Tambour-MajorÕ: "mili-tai-rement-et-sans-dlai... ", et reprend sans se lasser.
Lonore et Archie proclament sur tous les tons, forant les accents toniques et rythmant violemment, comme un slogan de manifestation : "La vilÕde Lyon sera dtruite". Ils alternent, reprennent en chÏur, pendant que Lazzlo, arme de craie rouge, recopie sur le mur blanc de la cuisine cette phrase dont la puret classique l'blouit : Le nom de Lyon sera effac du tableau des villes de la Rpublique.
Le calme revient peu peu. Ils se servent boire, lvent leur verre " la destruction de Lyon".
La conversation reprend :
"Et tu crois, Nastasie, que des gens ont form aujourd'hui cette commission extraordinaire de cinq membres ? et que ces 'cinqÕ ont tabli un plan systmatique de destruction qu'ils mettent en Ïuvre, nuit aprs nuit, se limitant une seule maison la fois pour frapper sans doute les imaginations ?
- "De cette manire", ironise quelqu'un, "ils n'auraient pas besoin de donner d'explications puisque 'nul n'est cens ignorer la Loi '... "
"Et, dans plusieurs annes, lorsque la dernire maison serait tombe, ils lveraient cette colonne ? oh ! je voudrais voir a ! Quel gigantesque monument il faudrait concevoir, pour marquer verticalement cette immense plaine de ruines !"
"Mais, c'est fou, Nastasie", lance Lonore qui ne peut se faire l'ide, "ils seraient fous, ces gens... Et puis, ils ne parviendront jamais dtruire la ville, mme s'ils continuent chapper la police... Il faudrait qu'ils se mettent bombarder la roquette du haut de Fourvire... "
"Impossible ! Dans l'hypothse, ils ne s'en donneraient pas le droit. Ils se per mettraient seulement d'utiliser les moyens de l'poque : poudre, pioches, pics, explosifs, canons la rigueur... "
"Peut-tre ne sont-ils pas presss. Supposez qu'ils veuillent avoir fini pour l'anniversaire du Dcret ! Il reste presque dix ans d'ici 1992... Ce serait une sacre farce commmorative !", s'esclaffe Archie... , " raison d'une maison par jour, on peut calculer le temps ncessaire... "
"N'empche ! ce serait fou", insiste Lonore, "prendre pour base un dcret de la Convention de 1792 ! c'est de la dmence... Qui aujourd'hui pourrait-tre aussi rtro-thermidorien ? C'est absurde !"
"Tu sais, aucune conspiration n'est absurde. C'est la conspiration qui importe, pas son but. Et puis Lyon, terre classique des conspirations, tout est possible... "
"Mais ce fameux dcret", demande Lazzlo, "a-t-il jamais t appliqu ?"
"Jamais ! enfin si, un peu, en partie... "
"Raconte! Raconte!", implore l'auditoire.
Nastasie s'empare du canap, s'installe douillettement au milieu des coussins, les jambes croises en tailleur. "Donnez-moi boire", rclame-t-elle. On s'empresse : Lazzlo lui tend un verre, Willy dbouche une bouteille qu'il passe Lonore... Nastasie boit petits coups, excitant l'attente de son public. Archie la dbarrasse du verre qu'il pose ct d'elle.
"Raconte ! Raconte", supplient-ils.
Nastasie joue la star capricieuse. "Donnez-moi un baiser", exige-t-elle encore. On s'excute avec plaisir. Nastasie est une brune dlicieuse, vtue ce soir-l, son avantage, d'une combinaison-pantalon rouge sombre dont dpassent le col et les manches d'une chemise en dentelles. On l'embrasse et Willy en profite. Elle aussi. Tandis qu'elle se pme sous ses baisers, on s'impatiente. On les spare avec une brutalit simule. Tout le monde se met en place.
Nastasie commence enfin :
"Je vous prviens, je saute les dtails, je ne vais pas vous faire un cours d'histoire. La lutte entre les Montagnards et les Girondins, vous connaissez. Bon, nous sommes Thermidor, les premiers triomphent. Danton est arrt... Et les braves lyonnais, pratiquement le jour o les Girondins sont crass Paris, lancent la Convention une dclaration de guerre Girondine, condamnant les excs et la terreur. 'Vous tes des contre-rvolutionnaires', rtorque Paris. 'Non, c'est vous', rpond Lyon, 'nous dfendons contre vous les principes de la libert que votre dictature enchane'... Bref, jouer c'est-ui-qui-dit-qui-l'est, les choses s'enveniment vite. Les Lyonnais envoient des proclamations incendiaires aux dpartements voisins pour s'unir centre Paris, et mme une Adresse au Peuple Franais. Mais ils restent peu prs seuls. Un rare sens de l'importunit, les a dresss contre Robespierre au moment o il est le plus fort ! Alors, a devient beau. La Convention adopte le dcret d'excommunication...
La ville de Lyon sera dtruite !, interrompt l'auditoire, en un chÏur dissonant.
"C'est cela", reprend Nastasie qui en a profit pour remplir son verre. "Paris charge l'arme des Alpes de prendre et de dtruire Lyon. Cette pauvre arme, dj insuffisante, est submerge de tches pressantes. Kellermann envoie seulement une dizaine de milliers d'hommes, mal arms bien sr, et peu dtermins : les Lyonnais ont cri tellement fort et leur rbellion parat tellement dtermine qu'on leur prte des forces colossales ; la paranoa du complot royaliste les montre soutenus par toute la contre-rvolution europenne. En fait, il n'en est rien. Les Lyonnais sont rduits leurs propres moyens, qui sont drisoires. Le peuple est rest peu prs indiffrent aux appels enflamms des bourgeois. L'arme lyonnaise est aussi minable que celle que la Convention lui oppose. Les deux cts se font si peur qu'ils cherchent, le plus longtemps possible, viter l'affrontement. Mais Paris tempte : il faut vaincre. Quelques milliers de soldats hsitants finissent par se heurter en une bataille incertaine, sous les applaudissements de la Convention qui salue la grande bataille de Lyon. Aprs plusieurs semaines de pripties, les Thermidoriens prennent la ville, y installent la Terreur. Persuads d'avoir investi le centre de la contre-rvolution, ils perptrent de grands massacres et liquident en masse. Les Commissaires n'oublient pas leur mission : dtruire la ville. Ils tablissent des plans de dmolition... Seulement, ils manquent de moyens : pas assez d'argent, main d'Ïuvre insuffisante et techniques artisanales. Aussi, ils slectionnent les btiments symboliques et font tomber les fameuses faades louis-quatorziennes de la place Bellecour et la forteresse Pierre-Scize, sur la Sane. Ils font sauter quelques maisons supplmentaires, un peu au hasard, et s'arrtent... "
La narratrice s'arrte aussi.
"Alors, tu penses que des gens ont reconstitu cette Commission et recommenc le travail ?"
"Va savoir ! A Lyon, il y a toujours eu des socits secrtes de toutes sortes. Pourquoi pas celle-l ? Il y a quelque chose ici qui pousse aux conspirations. L'histoire ou la gographie ? Le climat ? Les brumes ? Les rues caches entre les maisons ? Les collines qui disjoignent l'espace ? Les liaisons verticales en leur sein ? Va savoir... Comment pourrait-on ne pas conspirer ?"
"Cependant", intervient Willy, "toutes les explosions ont eu lieu, jusqu' prsent, la Guillotire. C'est quand mme curieux ! Dans l'hypothse thermidorienne, ils auraient plutt attaqu par Bellecour... Or, les explosionnaires agissent dans un quartier qui, l'poque de la Convention, n'appartenait pas vraiment la ville... Attendez... " Il ouvre un tiroir, en sort un plan de Lyon sur lequel il a report l'emplacement des explosions : "Vous voyez ! On dirait qu'elles encadrent la Guillotire. N'y aurait-il pas une sous-section Guillotire de la Commission qui ferait son travail chez elle, en ignorant le reste de la ville dont elle se sparerait par cette premire dlimitation ?"
La discussion se poursuit longtemps, abandonnant peu peu la trop jolie hypothse. Il est trs tard, lorsque Lazzlo rentre chez elle. Elle espre un peu trouver un mot de Thodore. Rien. Il a d avoir autre chose faire, pense-t-elle en s'endormant.
Les jours passent, se dirigeant gaiement vers le rendez-vous prvu avec les conspirateurs des Horloges.
Lazzlo s'amuse : le journal apporte chaque jour les dernires nouvelles des explosionnaires. Elle marque les lieux sur le plan, pensant, sans trop savoir pourquoi, que c'est l qu'on trouvera la solution de la devinette.
Un aprs-midi, elle va se promener la Guillotire. Elle est un peu due, ayant imagin des destructions plus spectaculaires. Le quartier aurait presque son aspect habituel, s'il n'y avait cette ambiance d'tat de sige, cre par l'intense quadrillage policier. Bafoue par les invisibles, la police souponne tout le monde. Des barrages au milieu des rues, obligent les passants emprunter de menaantes chicanes. On les contrle. On les vrifie. Les premiers jours, les arrestations ont t nombreuses, mais la poursuite des explosions et l'absence totale de charges contre les prvenus, ont oblig les relcher trs vite.
Lazzlo, interpelle une dizaine de fois, doit, chaque reprise, ouvrir son sac, sous les regards inquisiteurs et tendus des hommes en armes. Les habitants, effrayes par la police davantage encore que par les explosions, font la queue pour obtenir un relogement provisoire : la ville a mis leur disposition les tours inoccupes des HLM des Minguettes. Des vieux refusent d'y partir, prfrant, disent-ils, prir sous les dcombres que d'abandonner leur quartier.
Partout, dans les files des contrles, dans les cafs, dans les magasins, les gens discutent la mme question : comment a lieu l'explosion. Les premires victimes l'ont abondamment racont, avant d'tre envoyes en vacances sur la cte d'Azur, aux frais de la ville : on est prvenu par tlphone ou par les voisins, mais on sait dj que cela va arriver. Depuis quelques jours, on sentait quelque chose, une mystrieuse activit de la maison, une espce de frmissement qui la parcourt, des bruits sourds dans ses profondeurs, comme des os qui craquent. On se tenait prt.. On attendait. On a organis l'avance l'vacuation, envoy les enfants en bas-ge dans la famille... Prvenir la police ? Non, on n'a rien dit : quoi bon ? Ils n'auraient rien pu faire et on aurait eu des ennuis... Tenez, tel endroit, le concierge leur a signal l'approche de l'explosion : les habitants ont eu mille tracas. On voulait les forcer rester. Un inspecteur disait que les explosionnaires ne feraient pas sauter la maison si les gens restaient dedans. Bien sr, les gens ne voulaient pas en entendre parler. Ils ont subi des pressions. Il a mme t question de murer les ouvertures pour les empcher de sortir... Probable que les flics auraient t contents quÕil y ait enfin des victimes...
L'bullition de la Guillotire contraste avec le calme du reste de la ville, peine affecte dans son fonctionnement habituel. Seuls, quelques embouteillages supplmentaires rpondent aux dtournements du trafic automobile. Lazzlo furte, interroge, coute, rvant cette "Commission Extraordinaire" qui dtruirait la ville pour exalter la mmoire de l'Incorruptible. Elle les voit siger au fond d'une cave secrte, devant un grand portrait de Saint-Just. Des lanternes sourdes clairent le plan de la ville ; des barils de poudre sont empils le long des murs...
Lazzlo va rendre visite Nastasie, amuse d'avoir t prise au srieux : "Non, cela ne tient pas debout. Tout indique que ces choses ont un rapport avec la Guillotire, pas avec Lyon... mais qui pourrait vouloir dtruire la Guillotire ? Ca n'a pas de sens... "
Lazzlo lui emprunte des livres sur Lyon et les emporte chez elle. Lit. Se promne au bord du Fleuve. Monte dans la colline qu'embaument prsent les lilas. Elle seule sait que la colline existe. Non, pas tout fait ; quelques enfants partagent son secret. Elle les rencontre dans la Grande Rue, qui vendent aux gens du quartier de gros bouquets de lilas dont ils refusent de dire la provenance.
Lazzlo gote ses promenades clandestines ; un sentier, tellement cach sous les fourrs pineux qu'il ressemble un souterrain, la conduit une petite prairie triangulaire d'o elle aperoit un vallon inconnu, repli de la colline que jamais on ne devine d'en bas : de petites maisons cachent au milieu des arbres leur invraisemblable prsence. Un jour, Lazzlo s'enhardit dpasser la prairie : un grand parc, peu entretenu, l'entoure. Elle avance avec circonspection car, de ses fentres, elle a souvent vu deux gros chiens courir l et elle craint de les rencontrer. Elle coute attentivement et, au lieu d'aboiements, entend le son d'une flte. S'approchant encore, elle s'immobilise dans un buisson : un chteau se dresse le long d'une terrasse dalle, borde, vers le Fleuve, d'une rampe de pierre aux piliers cannels. Assis dans des fauteuils de jardin, des gens bavardent nonchalamment. La flte chante nouveau ; c'est une toute jeune fille qui joue, habille d'une tunique et d'un pantalon blancs. Des cheveux boucls encadrent son visage rond, un peu enfantin, dont les lvres se tendent vers l'instrument comme pour un baiser. Elle joue une phrase musicale et, sans bruit, prend la fuite, va se dissimuler un peu plus loin, et recommence la mme phrase nostalgique.
Lazzlo, enchante, n'a ni le courage, ni l'envie de redescendre le sentier escarp et difficile. Promeneuse innocente, elle sort du bois, avance sans bruit sur l'alle sable qui passe quelques mtres de la terrasse. Elle hsite dire bonjour. Personne ne la voit, personne ne lui dit rien. Lazzlo sourit silencieusement aux inconnus et disparat derrire la maison, accompagne par la flte mutine. Un portail interdit la sortie. Lazzlo revient en arrire, vers une brche du mur, et rejoint Saint-Clair.
Thodore n'est pas venu la chercher. Au dbut, elle n'y a pas prt attention mais, peu peu, cette absence la proccupe. Elle a d le blesser, l'autre jour lorsqu'elle l'a brutalement congdi, dsirant tre seule. Il s'est sans doute lass qu'elle soit toujours insaisissable. Pourtant, Lazzlo ne veut pas perdre Thodore. Sa prsence discrte, ce soutien invisible qu'il lui apporte, lui manquent. Lazzlo cesse de sortir pour ne pas le rater lorsqu'il viendra. Il ne vient pas. Aller chez lui ? Elle ne connat pas son adresse. D'ailleurs, irait-elle ? l'horizon s'assombrit ; la lueur des incendies de la Guillotire ne suffit plus l'clairer. Pourtant, il s'est pass des choses curieuses : une maison a t coupe en deux selon une ligne oblique, une partie dtruite, l'autre soigneusement pargne. La coupure est trs franche : des appartements ont t amputs d'une pice ou deux, ou d'une fraction de pice, comme si l'immeuble avait t un gteau la crme tranch par un couteau gant. Les effectifs de police augmentent encore : on parle d'vacuer prventivement le quartier, ou de le boucler par une ligne de barbels.
Tous les jours, de faon de plus en plus machinale, au fur et mesure que Thodore ne vient pas, Lazzlo marque sur le plan la dernire explosion : en reliant les points, elle obtient une figure gomtrique irrgulire dont la signification lui chappe.
Lazzlo attend Thodore.
Elle s'aperoit qu'elle tient terriblement lui, sans en avoir eu conscience. Peut-tre ne peut-elle rien faire avec lui, mais, maintenant, elle sait qu'elle ne peut rien faire sans lui...
L'obscurit de la Place Noire se rpand sur Saint-Clair. De l'autre ct du Fleuve, le rempart btonneux du Palais de la Foire ressemble de plus en plus cette muraille qui, au loin, barre la place, au centre de laquelle Lazzlo a t oublie, debout, seule de toute l'immensit de l'espace qui se presse autour d'elle et l'emprisonne. Cherchant des yeux la si petite et si inaccessible ouverture lumineuse, elle voit la place s'tendre dans toutes les directions, rond dans l'eau qui se propage en cercles concentriques, fuyant leur centre, o Lazzlo, toujours plus seule, est livre un vertige croissant. Tout s'vanouit autour d'elle, l'exception de ce dernier mtre carr sur lequel sont poss ses pieds vacillants. Elle ne tient plus debout. Le vide l'attire. Ses jambes mollissent. Elle va tomber. Elle tombe... et se heurte rudement au pav. Couche sur le ct - comme un cochon malade, se dit-elle - elle voit la ligne des maisons. Sans doute la lumire brille-t-elle encore...
Dans le jardin de la maison de Saint-Just, au bout de la rue Vide-Bourse, une femme, couche par terre, est veille par la pluie. Elle rentre dans la maison, o l'eau dborde de la baignoire, et se plonge dans le bain brlant. Le tlphone sonne. Elle s'endort. La dcontraction des muscles la fait glisser le long de la paroi lisse, l'eau la recouvre et entre dans ses narines. Lazzlo sursaute et se dresse d'un coup. Elle se sche demi, allume une cigarette. Elle attrape la bouteille de Bourbon et, couche sur le tapis pais, commence boire, moiti endormie, jusqu' ce que, incommode par le froid qui traque sa vaine nudit, elle gravisse pniblement l'escalier pour s'enfouir au fond du lit. Elle ironise sur le spectacle qu'elle offre aux murs : nue, titubante, serrant la rampe de la main droite et la bouteille de la gauche... Dcidment, elle est jolie, Lazzlo ! Les draps l'engloutissent. Thodore ne viendra pas. Il ne faut plus l'attendre... Une autre fois, peut-tre. Vivre sans Thodore. Smantiquement c'est facile, puisqu'elle n'a pas vcu avec lui ! Lazzlo se raisonne.
Elle dtruit le monde et en reconstruit un autre dans lequel Thodore n'existe pas. Elle recommence plusieurs fois, insatisfaite du rsultat. Elle passe et repasse le doigt sur la blessure pour voir si elle devient enfin insensible. A force de douloureux essais, elle rencontre un univers o le nom de Thodore n'a plus de sens, peine un son. Alors, puise, elle s'endort. Pesamment. Durement. Violemment. Elle dort. La nuit s'achve, le jour s'coule. C'est le soir, lorsque Lazzlo, tonne de sa lgret et de son insouciance, saute du lit dans le jardin. Quelque chose s'est pass en elle. Thodore ! le nom jaillit soudain sans veiller d'cho, pierre engloutie par l'eau sans provoquer la moindre ride...
Lazzlo s'habille rapidement et sort pour jouir du crpuscule, cette heure prfre, qui rend la lumire si douce et estompe peu peu les couleurs. Sans rflchir, elle se dirige vers le chemin des Fontanires. Reconnaissant l'trange couvent, elle change de ct et acclre le pas... La route s'incurve. Le mur se creuse d'une large entaille, en bas, l o raclait l'essieu des charrettes prenant le virage.
Une maison de deux tages garde ternellement les volets clos, scells par la vigne vierge. Lazzlo s'arrte, rvant une jeune femme folle, enferme par sa famille pour prvenir le scandale. On l'a emmure ici, tout au bout du parc qui touffe ses cris. Seul un passant l'entendrait, mais il y en a si peu... Peut-tre la mystrieuse tour hexagonale six tages, un peu plus loin, une centaine de mtres, est-elle destine au mme usage ?... Et cette autre maison, celle qui n'a pas de porte et surplombe la route ?... Et les prisonnires le sauraient. Elles changeraient des signes, en agitant les longues charpes de soie, avec lesquelles elles finiraient par se pendre, lasses d'une captivit sans espoir...
Lazzlo sursaute : elle a cru entendre un gmissement. Si la prisonnire tait l, derrire les volets, attendant l'audacieuse venue de son amant, qui grimperait, accroch aux asprits du mur, vers les yeux aveugles des fentres...
Dcidment, ce quartier est malfique, songe Lazzlo en prenant la fuite.
Une traverse s'offre elle, remontant vers Saint-Just. Lazzlo s'y prcipite, craignant de revenir sur ses pas... "revenir sur ses pas"... L'expression la fait soudain penser Batrice. Batrice ! Les Horloges ! Le rendez-vous est proche prsent. C'est demain ! elle a failli l'oublier. Pourtant... Comment l'tonnante Batrice est-elle sortie de ses penses ? Lazzlo, comment le tic-tac des Horloges s'est-il tu dans ta tte ? Mais il faut que je me prpare... qu'est-ce que je vais lui dire ce nouvel Henri ? Et elle se dpche de rentrer chez elle.
La porte de la maison referme, il fait nuit. Avec application, Lazzlo absorbe la collection complte du "Tic-tac", la revue du groupe. Sa lecture l'ennuie. Elle descend la cuisine, s'invite une lgre collation, et fait du th qu'elle emporte avec elle. Pour se changer les ides, elle prend le "Trait de la Mesure du Temps par les Horloges", et le parcourt, intrigue : c'est un manuel d'horlogerie, rien d'autre. Des gravures figurent des mcanismes compliqus dont les pices sont dsignes par des lettres. Le texte en explique la fonction et commente les machines. "Il doit y avoir un code", se dit Lazzlo en reposant le livre.
Elle est plus heureuse avec les Ïuvres de Compagnon Horloger (1802-1850), dont les sept volumes s'entassent sur la table : l'auteur s'acharne dmontrer, dans le style emphatique de son poque, que le temps n'existe pas. C'est simplement une convention, explique-t-il pendant les premires centaines de pages, avant d'entreprendre l'analyse de sa nature :
Nous avons suppos pour simplifier, et rendre l'Ide plus aisment accessible au Lecteur qui, pntr d'un noble idal de Vrit et d'un juste courroux devant le spectacle du Monde, nous a suivi jusqu'ici, nous avons suppos, dis-je, que le Temps n'est qu'une convention.
Une rcompense mrite t'attend, Lecteur, dans cette deuxime partie. Si tu as le rare courage de tirer la charrue de ton Intelligence travers le champ austre de la Pense, tes yeux blouis verront enfin clore, grce ce rude labourage, les fleurs dont nous aurons ensemble sem les graines, les fleurs prcieuses de la Vrit...
Et ainsi de suite. Lazzlo lit trs vite, sautant par-dessus les circonlocutions embrouilles : Compagnon Horloger (1802-1850) examine l'apparence naturelle de cette convention du Temps, implicite et vidente, pour faire ressortir qu'on se trouve devant une Croyance et non seulement une Convention. Plus encore, cette Croyance est constitutive du Monde. Que les gens cessent de croire au Temps et d'tre les esclaves des Horloges, alors, ce monde-l disparatra.
Lazzlo lit, prend des notes, s'arrte parfois pour rflchir, crayonne abondamment le texte pour retrouver plus tard sans effort certaines phrases denses et ramasses, perdues dans le douteux galimatias.
Le jour arrive. Lazzlo dort quelques heures. Il ne faut pas tre en retard au rendez-vous. Elle enfile son vieux jean, dlav par de multiples lessives, passe le chandail blanc qu'elle prfre, celui qui dgage bien le cou, autour duquel elle noue un foulard bleu de nuit. Elle met aux pieds de lgres chaussures de sport pour tre prte toutes les contremarches et, sautillant presque dans l'allgresse du matin, va s'offrir un caf au bistrot le plus proche. Dcidment, la journe s'annonce bien : le caf est bon et, rare plaisir, il y a la fois des croissants et des pains au chocolat.
Lazzlo ronronne au soleil, s'enveloppant de fume. Elle descend vers la Sane par la rue secrte des Genovfains qui, attaquant de face la colline par une dure pente rectiligne, coupe et recoupe les lacets de la monte de Choulans sans jamais la croiser, s'interrompant chaque intersection. L'automobiliste ne souponne pas ce chemin pav, et le piton vite sa trop raide inclinaison. Lazzlo se laisse glisser, arrive la Quarantaine.
Comme d'habitude, son regard se fait concupiscent pour caresser les remparts de pierre jaune qui, en bas de Saint-Georges, escaladent encore la balme, en direction du Fort Saint-Irne. Elle avance, attendant que quelqu'un surgisse. Une jeune femme l'aborde, trs moderne d'allure, avec ses cheveux soigneusement bouriffs et son pantalon trop large qui s'arrte au-dessus de la cheville, dcouvrant les chaussettes fluorescentes: "Vous avez l'heure?", demande-t-elle. "Deux heures et quart", rpond Lazzlo d'un trait, sans regarder sa montre, au moment o l'horloge de l'Eglise proche sonne midi. "Merci", dit la jeune femme qui s'engage dans un couloir. Aprs une courte vote, l'escalier s'lve l'air libre le long de la maison. La premire vole conduit un jardin en terrasse sur lequel ouvrent les portes-fentres d'un appartement. Un chien aboie furieusement. Lazzlo court pour rattraper son guide, dj arriv en haut, une petite plate-forme qui, au-dessus des toits, domine la Sane, presqu'immobile aujourd'hui. Un vestibule dessert les appartements de l'tage et l'escalier continue, l'intrieur cette fois ; Lazzlo avise une porte entrebille et arrive, derrire la maison, dans une cour, assombrie d'tre coince entre les derniers tages et la colline, la base de laquelle s'arrondissent les entres des caves. Un peu d'herbe folle, quelques arbustes chtifs, des iris, heureusement en fleurs cette saison, essayent d'avoir l'air d'un jardin. Sans s'attarder, Lazzlo imite son guide et saute un muret : un escalier troit se dirige vers le haut de la colline qu'on lui dsigne d'un geste silencieux. Lazzlo monte, rencontre un mur transversal qui, de ce ct, ferme le plateau. Un sentier en suit le pied, troite corniche peu sre au dessus de l'-pic, par chance hriss d'arbres qui arrteraient probablement la chute. Lazzlo progresse lentement, franchissant prcautionneusement les ravines creuses par l'eau, hsitant sauter d'un geste trop vif les ronces qui encombrent le chemin. Au bout d'une centaine de mtres, le sentier bifurque. Quelle direction prendre ?
"Par ici", indique une voix qui vient d'en bas. Lazzlo redescend quelques marches : sur la vranda de bois d'une petite maison peinte en bleu, Batrice l'attend. Traversant la maison, elles s'accoudent la fentre pour contempler le vieux quartier Saint-Georges aux hautes constructions resserres qui dressent vers elles leurs chemines. En se penchant compltement droite - "attention!", prvient Batrice, "tout est un peu pourri"- Lazzlo aperoit le btiment mitoyen, un peu en retrait : elle reconnat ce ravissant chteau de poupe, si souvent admir d'en bas. C'est un tout petit difice rectangulaire en briques vernies, par d'une dlicieuse tourelle lance dont le toit pointu brille de toutes ses tuiles, aux couleurs soigneusement assembles... "On est en avance", dit Batrice qui s'affaire dans la cuisine pour prparer le th. Les deux jeunes femmes s'installent dans la grande pice du rez-de-chausse. Un plancher de bois rugueux aux lattes disjointes supporte de gros fauteuils de cuir uss. Assise en tailleur, Batrice ne dit rien. Lazzlo non plus. Elle est bien. Le th est fort. Les oiseaux s'agitent dans les branches.
Dcidment, Lyon est une drle de ville, songe Lazzlo, comparant l'image qu'elle a nagure partage avec l'habitant press et le voyageur de passage, aux richesses caches de l'espace dans lequel elle se meut prsent. Lyon, ville ingrate et banale ! La Place des Terreaux, flanque de l'Htel de Ville avec ses clochetons lourdauds et, perpendiculairement, de la trop longue faade du Palais Saint-Pierre, heureusement gaye par le surhaussement des terrasses carres... L'invitable rue de la Rpublique... La Place Bellecour "que les plus grandes manifestations n'ont jamais emplie"... Perrache, bien sr, la gare par laquelle on arrive... Et puis, les lieux communs l'usage du touriste : la Croix-Rousse et les Canuts, les deux fleuves et les deux collines qui se font face... Au dbut, Lazzlo a essay de se perdre dans les traboules de Saint-Jean, dont les cartes postales et les visites organises l'ont vite dgote. Elle a err sur les escaliers de la Croix-Rousse o, parfois, elle a senti l'ombre d'une complicit de la gographie. C'est peu peu qu'elle a fait la grande dcouverte de la multiplicit de la ville, dissimule par le plan. La superposition de plusieurs espaces en un mme endroit de la carte enflamme l'imagination de Lazzlo...
Batrice rve elle aussi. A quoi ?, se demande Lazzlo, discrte. Elle voudrait l'interroger sur les choses mystrieuses et les endroits secrets avec lesquels sa disparition l'a fait rompre, lui parler des explosionnaires... Mais cet instant, cet endroit, la paresse est trop forte. "J'aurai bien le temps une autre fois", se dit Lazzlo, sachant que ce ne sera sans doute pas le cas.
Batrice dcroise ses jambes engourdies et se lve : "Il est temps... Passe devant. Quelqu'un t'attend en bas. Je te retrouverai plus loin". Lazzlo descend les escaliers extrieurs, dissimuls par des murs. Elle compte 147 marches, avant d'atteindre une cour sombre. Quelqu'un se met en marche devant elle. Ils sortent dans la rue. Lazzlo se repre : elle est une trentaine de numros de la maison travers laquelle elle a gagn la colline. Lazzlo suit. L'itinraire est commun : rue Tramassac, rue du BÏuf... Elle est passe l des dizaines de fois. Les gens vont et viennent, dchargent des camions, tiennent des magasins, font des achats, entrent dans les cours pour faire crpiter leur appareil photographique... Tout est trivial et ordinaire. Ici, l'espace de la conspiration concide momentanment avec l'espace du quotidien. Lazzlo prend le plus vif plaisir cette subversion de l'espace.
Elle se retourne : Batrice, anodine, les file, vrifiant sans doute que personne ne s'intresse eux. Par la passerelle et les ruelles embrouilles du quartier Saint-Vincent, ils atteignent la Place Sathonay dont les lions de pierre les accueillent. Comme elle le fait toujours, Lazzlo salue les animaux polis. Elle trempe ses mains dans la vasque et mouille son visage. Le guide sÕest arrt. Elle dpasse, se laisse doubler par Batrice qui elle embote le pas. Lentement, les deux conspiratrices remontent jusqu'aux Chartreux, et pntrent dans une grande maison.
A l'entre du porche monumental, deux escaliers de service se font face. Batrice choisit celui de droite. Les marches sont hautes et fatigantes, l'ascension n'en finit plus... six tages au moins, avant de dboucher dans un couloir, large promenoir autour de la cour sur laquelle il ouvre par une verrire qui, filtrant la lumire, la transforme en clairage d'hiver. Batrice s'arrte devant la porte d'un placard balais. Non, ce n'est pas un placard, c'est un troit couloir. Une forte odeur de poussire jaillit du bois grossier des parois. Lazzlo tente d'viter le contact des planches pour sauver son pull blanc.
Une chelle de meunier conduit enfin aux combles: au fond, une range de cabanes en planches, un peu comme des cabines de bain dont les couleurs auraient disparu dans la grisaille gnrale, mme pas des chambres de bonne, peine des rduits pour entreposer de vieux dbris. Lazzlo derrire elle, Batrice entre dans une de ces caisses cubiques : l'intrieur parat sale, embarrass de gravats et de tuiles casses. L'attente dure plusieurs minutes dsagrables. Dans l'ombre, une porte latrale s'ouvre.
"Entrez", entendent-elles.
"C'est Henri", chuchote Batrice.
Elles passent ct. La pice ressemble une petite chambre, soigneusement amnage et nettoye. Une petite lucarne perce le zinc vertical du toit. Les cloisons ont t recouvertes d'un revtement blanc et le plancher, d'un vieux tapis, us mais propre. Une table, deux classeurs et plusieurs chaises composent l'ameublement, que complte, dans le coin, un petit pole. Lazzlo cherche reconnatre Henri : "j'ai dj vu cette tte quelque part", se dit-elle. Henri lui fait l'obligatoire discours de bienvenue, expliquant le caractre ngatif de leur conspiration, "ngatif et ngateur", rpte-t-il plusieurs reprises avec un visible plaisir. A son habitude, Lazzlo n'coute pas, furetant des yeux, irrsistiblement attire par la lucarne. "Nous n'avons pas de programme et nous n'en voulons pas", poursuit la voix grave, un peu lente, comme pour mieux se faire comprendre, rendue plaisante par un lger accent tranger.
"Arrter le temps... Le supprimer pour que puissent s'exprimer les virtualits d'un autre monde. C'est tout. Nous sommes des passeurs, irresponsables de l'autre rive... des passeurs, rien d'autre... " L'expression ne dplat pas Lazzlo. On lui pose des questions auxquelles elle rpond brivement. D'ailleurs, Batrice a dj parl d'elle.
Dans le silence du grenier abandonn, un timbre grle retentit. "Ah, ce sont les autres !". Deux hommes et une femme entrent alors. A sa plus grande surprise, Lazzlo voit Thodore et Willibald. Ils affectent de ne pas la connatre, et elle fait de mme. On les prsente : "Arnulphe", pour Thodore, "Clitandre" pour Willy. La femme est nomme "Clo", ou quelque chose comme a. "Au fait", demande Henri Lazzlo, "quel pseudonyme prends-tu?" Par espiglerie, elle intervertit les syllabes de son nom : "Lolaz", rpond-elle. Ils acquiescent. Lazzlo essaie vainement de saisir le regard de Thodore, d'obtenir un signe de complicit de cet Arnulphe qui l'ignore. L'angoisse revient : s'il tait vraiment fch ? S'il ne voulait plus lui parler ?...
La discussion s'engage. Lazzlo manÏuvre sa chaise pour s'approcher de Thodore, son Thodore dguis en Arnulphe. Elle y parvient enfin et, furtivement, comme involontairement, appuie sa jambe contre la sienne. Il rpond d'une pression imperceptible. Lazzlo, soulage qu'il soit toujours avec elle, cherche s'intresser aux paroles qui s'changent... C'est toujours la mme chose, la vieille question d'organiser des activits trop ambitieuses avec des effectifs trop faibles : crire, imprimer, diffuser les tracts et le journal, dans les conditions dvorantes de la plus stricte clandestinit, est une impossible gageure qu'on tient au prix d'une tension excessive des forces... Lazzlo regarde Henri dont, dcidment, le visage lui dit quelque chose : il tranche, dcide, retire des gens d'ici pour les mettre l... C'est un chef. Il a raison de s'appeler Henri...
Lazzlo reoit ses affectations : groupe de Diffusion N¡2, groupe d'tudes "Seiko", groupe de Mthodes A. On la pourvoit de rendez-vous, de lieux et d'horaires qu'elle ne doit pas noter, moins d'utiliser des codes compliqus. Surprise, elle se demande comment on peut faire tout cela la fois. Elle approuve, toujours curieuse. La discussion dure longtemps. Rvassant demi, Lazzlo met profit ses lectures encore fraches pour faire plusieurs interventions, coutes avec approbation. Lorsqu'elle cite de mmoire une longue phrase de Compagnon Horloger (1802-1850), Henri lui fait un signe de flicitation. Elle comprend soudain qui il la fait penser, Compagnon Horloger lui-mme, dont - mimtisme ou imitation ? - il a la tte, les cheveux dgarnissant largement le front et les tempes. Et cet accent tranger, cette manire d'hsiter un peu sur les consonnes en dbut de mot, cette ombre de bgaiement dont parle la biographie qu'elle a lue. Il a mme, et elle s'en aperoit lorsque, la runion termine, il les raccompagne jusqu' la porte, cette lgre claudication, si caractristique qu'elle empchait Compagnon Horloger de rester jamais totalement incognito. Profitant du brouhaha du dpart, Lazzlo chuchote Thodore : "Je te vois?". Il rpond sans bouger les lvres : "Au Palais Saint-Pierre".
Chacun s'en va par une sortie diffrente. C'est facile, car les combles immenses recouvrent plusieurs immeubles accols : tout le pt de maisons communique ainsi par en-haut, au-dessus des greniers. Un grand nombre d'chelles -qu'on peut d'ailleurs ter volont pour viter d'tre dcouvert- assure les passages.
Au sortir de cet touffement poussireux, Lazzlo plonge avec plaisir dans la trpidation de la ville. Elle entre dans le jardin du clotre, o Thodore la rejoint bientt : "Je croyais que tu ne me parlerais plus jamais", lui dit-elle, s'excusant pour l'autre jour, "j'avais les nerfs". Thodore explique qu'il s'est senti trop importun...
Elle demande : "Tu m'emmnes chez toi, voir ce que tu m'as promis ?" Il la regarde, encore un peu tristement : "c'est vrai? Tu veux? Je pensais que a ne t'intressait pas".
"Viens", rpond-elle. Il hsite. Elle insiste : "Allez, viens, Arnulphe !" fait-elle, rieuse, en lui bouriffant les cheveux.
Ils marchent lentement, comme pour viter que l'effort les distraie de cette proximit retrouve. La nuit tombe sur les portes mures de la GrandÕCte. Par ci par l, d'un caf arabe aux nons violents s'chappe une musique, ou bien l'on voit une picerie blafarde, dernires lumires parmi les maisons vides. L'abandon de la rue contraste avec son animation, cette heure de sortie du travail o se mle le courant qui descend vers la ville et celui qui monte la Croix-Rousse. A mi-hauteur, on a dj dmoli : attendant les futures constructions, un terrain vague, rase pente talute, sert de glacis au rempart des maisons du plateau. Lazzlo s'interroge sur l'endroit o habite Thodore. Ils contournent la mairie, franchissent un long couloir qui conduit une cour.
"C'est l", dit Thodore. "S'il faisait jour, tu verrais les jardins. Des vieillards attentionns y font pousser des fleurs... "
Comme il fait nuit, il y a des chats... des chats partout, une trentaine, plus peut-tre, profitant de la tranquillit de ce coin abrit des voitures... chats de la Croix-Rousse, tous un peu tordus, un peu borgnes, souvent maigres et galeux... Attendrie, Lazzlo commente : "Leur pre tait alcoolique et leur mre faisait le trottoir ! On les a confis l'Assistance, dont ils se sont chapps trs jeunes... "
A leur approche, les chats, circonspects, s'gaillent dans toutes les directions, sauf un, un vrai matou, borgne, zbr de noir et de fauve dont les lignes dessinent sur le museau un curieux masque stri : les oreilles dresses, il les regarde avancer prcautionneusement pour ne pas renverser les gamelles que des mms dvoues apportent tous les soirs.
Thodore prvient : "Attention, la minuterie est en panne !" A ttons, ils grimpent les escaliers et, comme Lazzlo trbuche, Thodore lui prend la main pour la guider. Malgr la simplicit fonctionnelle du geste, Lazzlo est mue. Elle s'interdit de presser cette main qui l'entrane. Ils vont ainsi jusqu'au dernier tage. Thodore ouvre la porte de droite, ils entrent dans la cuisine. "Tu veux boire quelque chose?", demande-t-il, "Il y a du Bourbon, et du chocolat pour croquer avec." Dans la pice voisine, Lazzlo s'appuie la fentre : sur l'autre colline, on distingue la masse vague de l'glise de Fourvire, si semblable une forteresse d'ombre. L, droite, cette ligne de lumires, c'est le grand escalier qui va la Rivire... "Si tu viens le jour, tu verras les jardins", rpte Thodore, "il y a plein de fleurs". "Et de chats", ajoute-t-elle.
Ils s'assoient cte cte sur la moquette, adosss au mur. La pice est nue, part un bouquet de fleurs pos par terre dans l'angle oppos eux, et quelques photographies. Thodore met un disque : le Requiem de Verdi sort de l'ombre... Dans une vasque de marbre rose o se refltent tous les arbres de la fort, un visage commence apparatre, entour de cheveux rouges. Mais l'clatement brutal des cuivres et des percussions trouble l'eau comme une bourrasque inattendue : le reflet se brouille... Une surface unie, lisse, dresse la verticale s'illumine de faibles clairs : sur cet cran, une jeune femme nue, qu'une grande vague de mer enveloppe et enroule, les yeux levs vers le ciel, la bouche voluptueusement entrouverte... Des pierres tombales, ronges de mousses rousses, s'ornent de feuilles mortes, savamment disposes par le hasard des vents pour mettre en valeur une fleur rouge oublie...
La musique s'arrte. Lazzlo remplit les verres. Les derniers chos sonores s'vanouissent, tandis que roulent encore les chos visuels qu'ils ont veills... Persistance rtinienne du rve... Trs prs de Lazzlo, Thodore garde les yeux ferms. Un long silence s'installe, les enveloppant comme un chaud dredon. Finalement, Thodore ouvre les yeux, allume une cigarette, sÕbroue, et sa voix encore songeuse dit : "Bon, allons-y... "
Lazzlo se lve, saoule par la musique et par l'instant, davantage que par l'alcool. A pas mal assurs, elle le suit sur le palier. Il la fait entrer dans l'appartement voisin, referme soigneusement la porte, et allume les lampes.
"Oh !... ", s'exclame Lazzlo, dcouvrant, accroch dans l'entre, le tableau disparu de chez Batrice, cette ville mle d'eau, deux collines et deux fleuves, qui fait penser Lyon. "Est-ce que cela existe vraiment ?", demande-t-elle Thodore. "Oui, viens voir", et il l'entrane dans l'appartement : l, pose sur une table, se trouve une grande maquette, savamment claire. "Cette fois, c'est vraiment Lyon", fait Lazzlo tonne d'identifier les monuments bien connus : l'Htel de Ville, le Palais Saint-Pierre, Saint-Nizier, les Cordeliers, le quartier Saint-Clair, en amont, identique lui-mme... Les collines ont leur aspect habituel, quoique les constructions y soient peut-tre un peu plus denses. "C'est Lyon et ce n'est pas Lyon !". Si la scne est familire, le dcor est nouveau.
A partir du bas de la Croix-Rousse, le Rhne tend vers la Sane trois bras successifs, de plus en plus larges. Le premier spare la colline de la plaine, les autres divisent celle-ci en deux les. Le regard cherche vainement le confluent, la pointe effile de la presqu'le, sans parvenir accepter sa nouvelle place, bien plus haut, au niveau de Perrache... Le Quartier Saint-Jean, dtach de Fourvire par un bras de la Rivire, est une le, tire de Saint-Paul Saint-Georges, et rtrcie entre Sane et Sane. Sur la rive gauche du Rhne, deux larges canaux, s'en sparant un peu en aval de Saint-Clair, enserrent la ville de leur double enceinte : le canal extrieur suit peu prs le trac des anciennes fortifications du dix-neuvime sicle, longe la voie ferre et, tournant angle droit, va rejoindre les fleuves leur confluent. L'autre, trace, beaucoup plus prs du Rhne, une ligne d'eau parallle. Entre eux, plusieurs canaux transversaux dlimitent de larges tendues construites. Lazzlo, demi attentive aux explications, regarde la ville, semblable et diffrente... Mais que dit Thodore ?
"Pendant des annes, tout un groupe a travaill inventer une variante diffrente de Lyon, pas un fantasme romantique, avec des marais et des landes, ou une projection de Venise en bas des collines. Non, tu vois, le quadrillage des eaux est beaucoup moins dense, cela ferait plutt penser Bruges. Mais au large, la Terre remplace la Mer. L'eau est plus rare et, partant, plus prsente... Ce n'est pas une autre ville : c'est Lyon, tel qu'il aurait pu tre si, certains moments, d'autres choix avaient t faits, si d'autres hasards taient intervenus. Tout ceci -et Thodore balaie d'un geste la maquette- n'est pas seulement un site, mais une ville. Le Lyon actuel peut fonctionner l-dedans : la circulation automobile, le tout--lÕgout, les habitations, les usines, tout est intgr. On a juste remplac le vieil antagonisme entre la Terre et l'Eau par une alliance. Comment te dire? Ce n'est pas une fiction, c'est un autre tat possible de la ralit."
Lazzlo, penche au-dessus de la maquette, voyage, jouant au jeu des diffrences. Un pont suspendu joint les deux collines, en franchissant la Sane. Du ct du Rhne, un long viaduc mtallique prolonge le boulevard priphrique jusqu' la Croix-Rousse qu'il traverse par un tunnel.
"Tu vois", et Thodore dsigne le canal qui, ici, occupe le milieu de la rue de la Rpublique et coupe, longitudinalement cette fois, cette partie de la presqu'le, "cÕest une coquetterie... Nous n'avons pas rsist remplacer la voie pitonne et ses lentes sinuosits par une voie d'eau, borde de larges trottoirs. D'ailleurs, a ne posait pas de problme de compatibilit."
Lazzlo, remettant plus tard de revenir sur la vue d'ensemble, explore, revient sur la Place des Terreaux, "Terre-eaux", dit Thodore : c'est un long triangle battu sur son grand ct par l'eau qui s'largit ici en une sorte de lac, avant de s'amincir nouveau pour rejoindre la Sane, entre les maisons. "Voil, c'est ce qui manque au Palais Saint-Pierre !", s'exclame-t-elle en observant dans l'eau le reflet dansant de la longue faade...
Ailleurs, les massives colonnades de l'glise Saint-Pothin se mirent dans un lac carr, substitu au parvis... A la Part-Dieu, de larges tendues liquides entourent les grands buildings, relis par des passerelles, d'o de lgers escaliers en spirale descendent de petites les, amnages en jardins. "Rue du Lac", commente Thodore, accompagnant la promenade : "Tu sais, ici, tout ce quartier tait jadis un marcage, assch peu peu par de grands travaux d'urbanisme. On en a gard ce caractre gomtrique, finalement peu esthtique, qui marque toujours les oprations volontaristes. On a seulement donn l'eau plus d'autonomie. Un rseau de drainage collecte les eaux du sous-sol et les conduit dans les canaux. En aval et en amont de la ville, un systme d'cluses permet de contrler le niveau des eaux... "
"Mais", intervient Lazzlo, s'arrachant avec peine son examen, "pourquoi un tel souci de ralisme ? Tu ne cesses de parler de ÕcompatibilitÕ avec la ville actuelle... Tu causes canalisations, circulation, autoroutes... A quoi bon ? Pourquoi ne pas en avoir profit ? Pourquoi ne pas avoir laiss la posie rebtir la ville ? Pourquoi - et elle s'chauffe peu peu - pourquoi n'y-a-t-il pas encore plus d'eau ? plus de lacs? plus d'les? plus de ponts ? Pourquoi la lumire ici, la diffrence du tableau de Batrice, est-elle encore une lumire de terre ? Pourquoi Lyon les Eaux est-elle encore ancre ? A quoi bon donner plus d'autonomie aux eaux pour les garder captives ?"
Thodore sourit de l'exaltation de Lazzlo. "Tu rves Lazzlo... Notre travail est pratique".
"Pratique ?", s'irrite-t-elle, "qu'est-ce que cela veut dire ? Vous faites de l'urbanisme-fiction ?"
"Nous avons des urbanistes avec nous, bien sr ; ce n'est pas l'essentiel. Ecoute bien : si nous parvenons une approximation suffisante de la ralit, alors, cet tat de choses que tu vois, Lyon les Eaux, comme tu dis joliment, devient possible... "
Lazzlo s'exclame: "Possible ? Tu ne veux pas dire que vous allez dmolir la ville et la refaire ?... A moins que ton travail 'pratique' ne consiste prparer la reconstruction aprs le tremblement de terre ou le bombardement ?"
"Attends, Lazzlo, il faut que je t'explique."
Elle s'installe sur un tabouret de bar d'o elle domine la ville, allume une cigarette : "Je suis prte."
"Voil", commence Thodore, "si un rve ne tient pas compte de la ralit, il existera ct d'elle, sans l'influencer. Ils constitueront deux ensembles disjoints. La ralit continue. Ce qu'il faut, c'est remplacer la ralit par le rve, faire glisser cet ensemble vers l'autre. Regarde, on a d'abord une intersection, elle grandit, et, finalement, le rve recouvre la ralit." Sur le paquet de cigarettes, il dessine deux ensembles spars : "Voil, deux ensembles disjoints. A gauche, le rve ; droite, la ralit. Bien sr, celui de gauche est plus grand, car il y a plus de choses dans le rve que la ralit n'en imaginera jamais. Phase un : aucun rapport entre les deux. Phase deux: je les rapproche, on a une intersection. Phase trois... "
"Oui, je vois", coupe Lazzlo qu'incommode la leon de mathmatiques. "Mais, concrtement, comment tu fais ? A gauche, Lyon les Eaux, droite Lyon en Terres. Comment la premire se substituera-t-elle la seconde ? Comment ta maquette remplacera-t-elle la ville ?"
"Prcisment, c'est l qu'intervient la 'compatibilit' dont je parlais tout l'heure... Mais il faut que je te dise : nous ne sommes pas des urbanistes, mais une loge maonnique... "
Lazzlo s'esclaffe : "ah ! vous planchez !".
"Attends -reprend Thodore- nous ne sommes pas des guignols. La franc-maonnerie mystique s'interroge sur la ralit du monde. Cette qute se poursuit, souterrainement, depuis les Templiers qui importrent en Occident de trs lointains et anciens questionnements ! Souvent pourchasse, perturbe, interrompue, car la ralit n'aime pas qu'on la remette en cause."
Lazzlo coute, prsent attentive : "Notre ralit n'est qu'un tat possible du monde. D'autres mondes existent ou peuvent exister. Pour les raliser, on doit modifier la structure de l'espace-temps. La physique fondamentale le rend possible, nous l'avons tabli il y a quelques annes, en travaillant avec d'autres loges : une relation mathmatique trs prcise, quoique formidablement complique, relie la quantit d'nergie ncessaire et le degr d'approximation... "
"Attends, je suis perdue. Tu veux dire que plus la compatibilit est grande, moins il y a besoin d'nergie ?"
"C'est exactement cela. Avec une approximation de la ralit suprieure 90%, les moyens nergtiques actuels permettent d'envisager de raliser cet autre tat de choses... "
"... de le projeter en quelque sorte ?", complte Lazzlo.
"Oui. C'est pourquoi nous avons d tre aussi scrupuleux. Il fallait faire des conomies : chaque degr de compatibilit supplmentaire nous rapprochait des moyens disponibles. Par exemple, pour faire de Lyon quelque chose qui ressemblerait Venise, il faudrait mille fois plus d'nergie que n'en produisent en un an toutes les centrales lectriques du monde. Tu comprends pourquoi il fallait tenir compte de tout, afin que le changement micro-local envisag s'intgre sans problme au fonctionnement actuel de la ville. Si tu crois que c'est amusant d'tudier le rseau d'gouts dans une ville semi-aquatique... Heureusement, les spcialistes se sont chargs de leur domaine. Comme certains des affilis occupent des positions trs importantes dans la ralit, nous avons eu des moyens trs importants. On a dtourn un ordinateur gant du CEA pour faire les simulations, tester la compatibilit et, finalement, assister le travail de ralisation de la maquette... Et, Lazzlo", conclut-il en changeant de ton, "je vais te dire un secret : nous avons russi !"
Lazzlo sursaute et scrute anxieusement le visage de Thodore: "Comment ? Vous avez russi ? Tu drailles ! La ville est toujours l... "
Thodore a son air habituel. Lazzlo le secoue : "On dirait que tu ne te rends pas compte de l'normit que tu as dite !"
Thodore sourit : "Non, on n'a pas encore remplac Lyon en Terres par Lyon les Eaux, bien sr. Ca se verrait ! Mais a viendra, a viendra... Accompagne-moi." Lazzlo, perplexe, descend avec lui dans la cave de l'immeuble. Thodore ouvre une solide porte de chne qui dissimule une plaque d'acier blind. Lentement, s'arrtant plusieurs reprises pendant des dures qu'il vrifie sa montre, il forme une combinaison : la plaque glisse, dmasquant une ouverture. Ils pntrent dans une salle vote, brillamment claire. "Il fait un peu froid", dit Thodore en tendant un manteau Lazzlo, cause des ordinateurs". Ils occupent tout un ct. Thodore s'installe un pupitre, vrifie longuement les circuits. Des voyants clignotent. Il pianote des instructions.
Lazzlo regarde autour d'elle : une norme machine, revtue d'un trange mtal, occupe le centre du laboratoire. Toutes sortes de tuyaux et de cbles pntrent dans le cube iris. Un peu impressionne, elle demande : "Et a ? Qu'est-ce que c'est ?"
"L-dedans, il y a des oscillateurs lectriques, des transformateurs, des condensateurs, des circuits lectroniques, des appareils qui produisent d'invraisemblables champs de force... C'est LA machine !"
Lazzlo est due. Elle aimerait que LA machine soit une incroyable combinaison d'engrenages et de pignons, de bielles et de manivelles, mlant le bois et le fer en de redoutables craquements... ou bien, trouver le chaudron des sorcires de Macbeth dont les fumes troubles se condenseraient en cet autre tat de choses dont parle Thodore...
Celui-ci a termin. La machine, dit-il, arrive dj matrialiser Lyon les Eaux. Seulement, la dpense d'nergie est si norme que pour l'instant sa dure de vie n'excde pas quelques heures.
Lazzlo questionne : "Mais l'nergie, justement, d'o vient-elle ?"
"L'lectricit est prise EDF par des travaux soigneusement excuts que les contrles ne reprent pas. Je te l'ai dit, notre groupe a des ramifications puissantes, nous avons des complices partout, tous les niveaux. Prcisment, j'attends un signal du dispatching d'EDF pour commencer : la consommation est telle que, dfaut d'une organisation rigoureuse et minute, tout le rseau sauterait cause de la surtension."
"Tu vas faire une exprience ?", interroge Lazzlo excite. "Et que devient la ville pendant ce temps ? Je veux dire, Lyon en Terres, l o nous sommes... "
"Elle continue sans changement. Ce sont des possibles diffrents qui existent en mme temps... "
Il reste un moment silencieux, puis s'approche de Lazzlo et, hsitant un peu : "Il va y avoir une exprience. Nous savons que nous avons dj russi faire exister Lyon les Eaux, mais nous ne l'avons pas vu directement. Aujourd'hui, c'est une premire, je dois passer l-bas pour que quelqu'un de Lyon en Terres voie Lyon les Eaux... Veux-tu m'accompagner ?"
"L-bas ? A Lyon les Eaux ?", demande Lazzlo qui ne parvient pas le croire.
Thodore, se mprenant sur son hsitation, explique que les calculs tablissent que le passage est possible. Il peut cependant exister des risques...
"Ne pas rentrer peut-tre ?", interroge Lazzlo avec espoir.
Les explications ne l'intressent pas. Elle n'coute plus Thodore, presse d'arriver Lyon les Eaux. Un message apparat sur l'cran. Thodore tlexe une rponse. Ils prennent place sur des fauteuils, hrisss de fils et dÕappareils inconnus. "On dirait une chaise lectrique!", s'esclaffe Lazzlo.
On entend un ronronnement. Lazzlo, tout coup inquite de leur solitude, demande : "Et si quelque chose ne marche pas ?"
"Ne t'inquite pas ! On est sous contrle. Des techniciens, connects l'ordinateur, surveillent tout et peuvent intervenir directement partir de leurs terminaux".
Le ronronnement enfle et se transforme en rugissement, semblable au bruit d'un avion au dcollage, l'instant o le pilote donne toute la puissance, tandis qu'il retient la machine avant le bond dcisif. Le pouls de Lazzlo s'acclre. Un lger brouillard voile ses yeux, puis se dissipe. Le bruit s'est tu. Lazzlo, trs ple, se tourne vers Thodore : "Et alors ? Que se passe-t-il ?"
"Alors, nous y sommes."
Ils dfont les boucles qui les attachent au fauteuil.
"Combien de temps avons-nous ?"
"Trois heures en principe, mais disons deux heures et demie pour garder une marge de scurit."
"Et si nous n'tions pas de retour temps ?... Puisque tu dis que cet tat de choses existe, indpendamment de l'exprience, pourquoi ne pourrions-nous pas rester ?"
"Parce que nous n'appartenons pas Lyon les Eaux. La machine provoque, pour un certain temps, une intersection entre deux champs de ralit diffrents. C'est ce qui nous permet de passer. Dans trois heures, les deux ralits seront nouveau disjointes. Il n'y aura plus place pour nous, enfin pour ces "nous" que nous sommes. Si nous restions, nous serions probablement dsintgrs de manire trs dsagrable."
Thodore dverrouille la porte blinde. Lazzlo lui a pris la main, se sentant trs proche de lui dans cette curieuse aventure. Ils remontent. L'entre de l'immeuble n'a pas chang. "QuÕest-ce-que tu fais ?" Thodore regarde les botes aux lettres: "Tu vois, je n'y suis pas... "
Dehors, ils sont surpris par le soleil, presque trop chaud en sortant de la cave glace. "Tiens", s'tonne Lazzlo, "il ne fait pas nuit, ici? Tu avais dit qu'on arrivait au mme instant !"
"En principe, le passage est instantan", confirme Thodore. "Mais il y a une marge d'erreur d'une dizaine d'heures. Je ne crois pas que cela ait trop d'importance."
Les chats, paresseusement tirs, les regardent passer. Les mmes chats ?, se demande Lazzlo avec trouble. Elle se tourne vers Thodore: "Et tu dis qu' cet instant, Lyon, le Lyon qu'on connat, est toujours l? Au mme endroit ? Avec les mmes gens ?"
"Oui ! - affirme-t-il - l'intersection n'a pas d'effet. Souviens-toi des deux cercles que j'ai dessins tout l'heure : l'intersection est une partie commune dont les lments appartiennent aux deux cercles la fois, comme nous prsent, mais les deux cercles existent sparment".
"Alors, ce sont les mmes chats ?"
"En un sens, oui... Regarde celui-l !" Et Thodore montre un vieux matou borgne, dont le masque bigarr, noir et fauve, prsente des stries singulires. "Tu ne te le rappelles pas ? On l'a vu tout l'heure !" Lazzlo reconnat ce masque.
Ils empruntent prsent le couloir qui conduit au Boulevard. "Alors, nous aussi on est ici ?", demande-t-elle, interloque.
"Normalement oui : le changement de ralit est une action locale, sans effet sur le reste du monde. Rien de ce qui n'est pas Lyon, n'est modifi. Donc, les hasards et les causes qui t'ont fait arriver Lyon n'ont pas chang. Donc tu es Lyon, ici... Et ", ajoute-t-il aprs un silence pendant lequel Lazzlo tente d'assimiler l'ide de son ubiquit, "il vaudrait mieux que tu ne te rencontres pas ! Tu connais le paradoxe temporel, l'homme qui se rencontre lui-mme un autre moment du temps... il a inspir la science fiction. Mais, pour toi, ce serait un choc bien plus terrible : imagine, tu te rencontres au mme moment du temps. Tu es la mme et aussi, tu es dissemblable... "
"Et toi ?", interroge Lazzlo.
"Moi ? Je ne sais pas. Peut-tre n'ai-je pas de double Lyon les Eaux. Effet idiosyncrasique : mon histoire et celle de ma famille sont tellement lies Lyon en Terres et ses circonstances, qu'elles seront probablement affectes par les modifications locales. Peut-tre serai-je Paris ou l'tranger ? Peut-tre n'existerai-je pas dans cette ralit l ?"
Pendant qu'ils bavardent, Lazzlo observe intensment autour d'elle. Tout est pareil. Passant devant un marchand de journaux, elle lance un coup d'Ïil aux titres nationaux : ce sont ceux qu'elle a vus dans la journe. S'il ne faisait pas jour ici, alors que la nuit est dj tombe l-bas, elle se croirait victime d'une mystification. Elle ne connat pas suffisamment le quartier pour remarquer des diffrences de dtail.
Thodore montre quelque chose sur leur gauche, indiquant un ensemble de tours et de paralllpipdes : "regarde ce groupe d'immeubles, il n'existe pas l-bas".
"Je ne sais pas", dit Lazzlo, vasive.
"Attends". Ils arrivent au bout du Boulevard, ct Sane. Lazzlo pousse un cri : devant eux, un pont suspendu traverse la valle, joignant les deux collines.
"C'est le pont de Dehaitre qui n'a t qu'un projet l-bas mais, ici, a t construit au milieu du dix-neuvime sicle. Et, dans les annes 1930, il a t prolong par un tunnel qui dbouche dans 'notre' tunnel sous Fourvire... "
Le pont, partant du cours des Chartreux, s'loigne de la colline, laquelle l'appuient six arches de pierre, de plus en plus hautes. La dernire, fortement maonne, porte les piliers auxquels sont attachs les cbles qui tiennent le tablier de deux cents mtres de long, environ quatre-vingt mtres de hauteur. Thodore sort un appareil photographique. Lazzlo, trs agite, le tire par la main et l'entrane en courant vers le pont.
Ils s'arrtent au milieu, plongs dans une extase fbrile. Le point de vue est ahurissant. Thodore a mont le tlobjectif sur son appareil : dans le lointain un peu brumeux, on voit les buildings de la Part-Dieu, poss sur la surface argente des lacs. Si les maisons cachent les canaux longitudinaux, les troues transversales tincellent au-del du Rhne. Des les, couvertes de btiments, emplissent le cours du Fleuve. Et surtout, non loin d'eux, ils voient le premier bras du Rhne sortir de la Place des Terreaux, dont la surface est anime de vaguelettes. A leurs pieds, des maisons s'entassent dans le lit de la Sane, lies au rivage par de petits ponts en dos d'ne. Des vedettes circulent en tous sens et s'enfoncent dans le quartier Saint-Paul, l o le vieux Lyon devient une le... Et autour d'eux, le paysage familier des toits, la colline de Fourvire, un peu diffrente toutefois, car les bois et les parcs ont souvent t remplacs par des immeubles. A leur grand regret, l'avance de la Croix-Rousse cache les autres confluents.
Lazzlo et Thodore se regardent. Leurs yeux brillent. Thodore prend Lazzlo par la taille. "Viens, il faut trouver un taxi." Ils dvalent les escaliers jusqu'au quai et sautent dans un taxi-vedette auquel ils demandent de faire le tour des canaux.
"As-tu de l'argent ?", demande Lazzlo.
"Bien sr ! Tu oublies que c'est le mme argent."
"Ah oui !", fait-elle, ne parvenant pas penser qu'elle est Lyon, dans cette vedette qui suscite invitablement une illusion vnitienne, vite dmentie par l'accent du pilote.
Assis sur la banquette arrire, ils se sont frls d'abord. Puis, lorsque l'embarcation s'est engage, ras de Fourvire, dans le canal du BÏuf qui caresse les vieux htels Renaissance, une pression irrpressible les a pousss l'un vers l'autre. Lazzlo sourit Thodore, radieuse. Son cÏur tremble, ses jambes frmissent contre les siennes. Fugitivement, la pense de la Place Noire la visite. Surprise, elle constate sa disparition : il n'y a plus de Place Noire.
Dlivre, Lazzlo se jette dans les bras de Thodore. Ils changent un long baiser incrdule et apeur. Leurs lvres se prennent, leur bouche se donne. Ils se sparent, en riant de dsir, se reprennent. Ils ont tir les rideaux sur leur fragile intimit. L'eau clapote le long du bateau qui parcourt Lyon. Ils se roulent l'un sur l'autre, n'en pouvant plus de se trouver enfin, dans ces longues caresses, exaspres par la gne que leur cause l'troitesse de la cabine...
De temps autre, le pilote, indiffrent, a lanc un mot: "Saint-Georges"... "le Grand Confluent"... "le Canal Extrieur"... "la Part-Dieu du Lac"... "le Rhne"...
Il n'a pas demand d'indication. On lui a dit "le tour des canaux", l'itinraire est standard.
Lazzlo et Thodore s'enlacent avec une joie tonne. Le cache-cache a pris fin ! Ils sont runis ! Leur sang pulse grands coups prcipits, tam-tam ivre d'une nuit de transes... Soudain, le bateau s'immobilise. Ils ne bougent pas, cherchant prolonger l'instant. A l'avant, le pilote tousse avec force pour attirer leur attention. Lorsqu'il se met klaxonner, ils s'arrachent l'un l'autre.
"Qu'y a-t-il ?", demande Thodore, les yeux encore aveugls d'avoir regard Lazzlo si longtemps moins de dix centimtres.
"C'est fini ! Nous sommes arrivs", grince le pilote, avec son accent tranant de stphanois reconverti.
"Quoi ?", s'crie Thodore qui s'tonne d'tre dj revenu au point de dpart.
Le batelier pousse un grognement, la fois complice et dsapprobateur. Essayant de reprendre ses esprits, Thodore allume une cigarette et en tend une Lazzlo. Il regarde sa montre, sursaute : ils ont peine le temps de retourner la machine ! Ils paient et s'enfuient en courant, forant leurs jambes molles les porter, obligs de se dprendre pour aller plus vite. Les passants se retournent sur leur air gar et leurs habits en dsordre. Tout en courant, Lazzlo s'efforce de rattacher une bretelle rcalcitrante.
Ils arrivent enfin, faisant fuir les chats que leur prcipitation effraie. Juste cinq minutes avant l'heure H du retour de Lyon en Terres. Ils s'installent dans les siges et attendent impatiemment de rentrer pour s'enfuir et s'enfouir dans leur soudaine passion.
Les voyants rouges s'clairent. Sans que Lazzlo ait rien senti, elle les voit s'teindre.
"Ca y est !", dit Thodore qu'un lan emporte vers elle. "Nous sommes revenus."
Il s'immobilise.
Il s'inquite : "Lazzlo, qu'est-ce que tu as ?"
Lazzlo le regarde sans sourire. Un pli dur ferme ses lvres, mordues de baisers, encore gonfles d'amour. Ses yeux fixent Thodore sans le voir, aveugls par l'obscurit de l'ternelle Place Noire. Lazzlo se trane sur le pav humide, cherche de ses doigts un trou entre deux pierres pour assurer sa prise et chapper la glissade menaante. Elle essaie de bloquer les pieds contre d'ventuelles protubrances, avance lentement la jambe droite en qute d'un nouvel appui. Nouant les muscles de ses bras fragiles et de ses mains, elle s'agrippe au rocher pendant que la jambe gauche progresse son tour. Parfois, elle reste longtemps accroche, sans bouger, ttant le sol avec les pieds, puis reprend sa progression. Lazzlo rampe sur le pav. Depuis toujours, elle rampe, en direction de l'assombrissement de l'horizon, guide par ce faible point lumineux qui vacille. Le froid la saisit, et la peur. Pourtant, il faut arriver au bout, pousser la porte opaque, s'effondrer dans l'escalier. Lazzlo sait qu'elle ne pourra jamais gravir les vingt sept marches... Jamais... Tenter nanmoins de les atteindre, pour crever enfin comme un vieux chien. Alors, peut-tre, la lumire s'teindra-t-elle...
Thodore, glac, la contemple. Il la prend dans ses bras et la porte jusqu' l'automobile qui les reconduit Saint-Clair. Tristement, il enlve Lazzlo ses habits, vitant soigneusement de regarder ce corps, prsent insensible. Il la couche, inquiet, et prend place son chevet.
Lazzlo rampe sans pouvoir se redresser, sans savoir si elle avance dans la bonne direction. Peut-tre tourne-t-elle en rond ? Toute la nuit, Lazzlo essaie de rejoindre son destin.
Thodore a d partir. Il faut rendre compte de l'exprience... Quelle exprience ? Il a oubli ce qu'il devait faire. Il n'a rien vu, que Lazzlo... Il rejoint le Comit qui l'attend, dans un chteau des Monts d'Or. Incapable de se dtacher des yeux vides de Lazzlo, il fait un rapport sans enthousiasme : "Tout s'est pass comme prvu. J'ai pris quelques photos, avant qu'un accident stupide ne fasse tomber l'appareil l'eau. Je n'avais pas le temps d'en acheter un autre."
"Et la jeune femme ?", demande quelqu'un. Thodore explique qu'elle a subi un choc. "Elle est dans un tat cataleptique". On s'inquite. Si, au matin, a ne va pas mieux, on lui fera subir des examens.
Thodore prend cong et rentre vive allure Saint-Clair.
Lazzlo est toujours l, les yeux grands ouverts. Lazzlo se trane par terre, sans que jamais la distance ne diminue. Le froid devient plus vif. Quelque part, ce doit tre l'aube...
Elle s'endort jusqu'au soir, trouve sur son oreiller un mot de Thodore. Thodore ! Elle pense lui avec une gne croissante, au fur et mesure que reviennent les souvenirs. Elle n'aime pas Thodore. Elle ne peut l'aimer. Lazzlo ne comprend plus ce qui sÕest pass dans le taxi. "Et en plus, on n'a rien vu !", se dit-elle avec une drision calme. Elle se lve, s'habille, les souvenirs affluent... Lyon les eaux... le pont suspendu... les baisers de Thodore... son double l-bas... si elle s'tait rencontre ? Elle interroge les murs, leur demande comment ils font pour tre les mmes dans l'autre ville... Elle vague longtemps, mettant peu peu de l'ordre dans sa tte.
Un peu rassrne, elle sort, monte dans l'automobile sans pouvoir s'empcher de chercher le pont suspendu. Elle sillonne la ville, vitant seulement la Guillotire, cause des contrles de police. Au retour, elle gare son vhicule au bord du Fleuve, qu'elle salue avec une amiti complice. "Le mme Fleuve... ?", murmure-telle.
Elle rentre. Un message cod l'attend, qu'elle dchiffre laborieusement avec la grille indique. Ce sont des rendez-vous. Lazzlo se rappelle qu'elle a beaucoup de choses faire. Elle va la table et commence crire. A lÕaube, elle se jette sur son lit.
La sonnette lÕveille, brutale vibration dont on ne peut se dtacher. Lazzlo allume rapidement une cigarette, court la porte pour que cesse le bruit irritant. Le judas lui montre Thodore. Pourvu qu'il n'ait pas apport de fleurs !, pense-t-elle avec un sourire sans ironie. Elle ouvre et s'enfuit dans son lit. Thodore la rejoint, les mains vides.
"J'tais inquiet", dit-il tristement.
Et un incomprhensible trouble les spare.
Thodore repart...
Lazzlo s'oblige remuer : "Aujourd'hui, il ne faut pas que je rate mes rendez-vous... " Elle a encore un moment. "Je ne vais pas traner comme un cochon malade", pense-t-elle avec dtermination. Elle monte chez les frres Schmidt. Par chance, ils sont l, remarquent, sans poser de question, son air dfait et ses yeux embrums. Pour la distraire de penses qu'ils devinent mornes, ils lui racontent les dernires nouvelles de la Guillotire.
"Regarde", dit Willy Lazzlo, en lui montrant la carte, "les dernires explosions ont eu lieu exactement sur la ligne trace par les prcdentes, enfin, au moins sur les cts Nord et Est. Ailleurs, ce n'est pas encore trs clair".
"Si a continue -remarque Lazzlo, dj intresse- ce primtre-l, sur la carte, deviendra une coupure sur le territoire, une espce de glacis, entourant la Guillotire. Qu'est-ce que cela veut dire ?"
"Oui ! L o le trait traverse un immeuble, on sait maintenant que les mystrieux dynamiteurs feront de mme, dcouperont les appartements. Ce ne sont pas les immeubles qu'ils cherchent dmolir. Ils veulent autre chose. Mais quoi ?"
Archie explique que les effectifs de police atteignent des chiffres normes. Des renforts sont arrivs. Tous les pays ont envoy leurs meilleurs spcialistes de la lutte anti-terroriste. Des hlicoptres patrouillent en permanence au ras des toits. Chaque mtre d'gout est surveill. Des postes de garde veillent dans chaque cave. Et malgr cela, les attentats continuent au mme rythme. Les gens dmnagent en hte, quittant massivement le quartier. Les immeubles abandonns sont immdiatement boucls et les clochards ont vite appris que c'tait zone de guerre, o il vaut mieux ne pas s'installer. L'un d'eux a t tu, alors qu'il fuyait, pris de panique devant les automitrailleuses qui convergeaient vers la maison o il comptait passer la nuit, les paras commandos sautant sur le toit, dans le nuage des bombes lacrymognes.
La police, ajoute Willy, toujours bien renseign, a eu, elle aussi, l'ide de joindre les explosions par un trait et de surveiller les immeubles qu'il dsigne. La tche est plus difficile qu'il ne parat car chaque immeuble est encastr dans d'autres et le trait fatidique ne respecte pas la disposition des pts de maison... A l'Etat-major de crise, qui sige en permanence au Ministre de l'Intrieur, certains ont propos de raser les maisons qui entourent et dissimulent la ligne du front, pour en rendre plus facile la surveillance.
"Il faudrait que j'aille voir Nastasie'', pense Lazzlo. Elle n'aura pas le temps, dvore par les multiples runions qu'allongent encore les prcautions rituelles. Souvent, le rendez-vous est annul parce que quelqu'un a cru noter des individus suspects. Les heures crpusculaires, surtout, sont propices aux fantasmes, lorsque, en masse, les chiens sortent promener leur matre au bout d'une laisse : tour du pt de maisons et pipi sur chaque arbre. Le promeneur peut tre l pour pier, et la dmarche vagabonde de l'animal, servir de prtexte l'homme.
Lazzlo s'engage fond dans la conspiration. En fait, les Horloges la happent, coquillage abandonn sur le sable, entran par la vague. Lazzlo est devenue l'un des pions qu'Henri dplace mticuleusement sur son tableau de planning. Elle jouit du bonheur de n'avoir plus rien dcider : on lui transmet ses tches, leur heure et leur lieu, toujours compliqus. Lazzlo apprend se lever sans rflchir, aux plus petites aurores, avaler un caf rapide et trop chaud, debout devant son rchaud : pendant que tout le monde dort encore, on distribue secrtement les tracts dans les botes aux lettres. L'opration se fait par groupe de quatre : deux pour diffuser, deux pour surveiller, l'un, dehors devant la porte, l'autre, dedans, l'oreille colle l'ascenseur. Ensuite, ils repartent et sÕassurent, au prix de minutieux dtours, qu'ils ne sont pas suivis.
Derrire la perfection de l'organigramme, la faiblesse des effectifs produit de curieuses surprises. "Chacun doit devenir un spcialiste", proclame toujours Henri qui, aux organisations gnrales abordant toutes les dimensions de l'action, prfre des groupes spciaux, "portant la perfection l'excution d'une tche particulire." Lazzlo, outre le groupe de diffusion, a t affecte un noyau d'tudes thoriques et un groupe "de mthodes" qui apprend les techniques de l'action clandestine. Elle constate que ce sont presque partout les mmes personnes, chacune ayant - spcialisation oblige ! - un surnom spcifique. Ainsi Lazzlo s'appelle "Lolaz" dans la conspiration, "Loulou" lorsqu'elle diffuse, "Lili" dans le groupe d'tudes, et "Olal" aux mthodes. Par souci de simplification, elle a demand ces pseudonymes qui, vrai dire, ont un peu choqu ses compagnons. De son ct, Thodore, en plus du nom d'Arnulphe, est dsign par "Ernest" dans l'un des groupes o ils sont ensemble, et par "Victor" dans l'autre. Lazzlo apprend un jour qu'il signe "Christophe K." les articles qu'il donne la revue.
Lazzlo travaille honntement, rentrant Saint-Clair des heures tardives, parfois au petit jour, lorsque le rossignol de la colline, s'veillant tout juste, commence chanter. Elle a du mal dmler l'embrouillamini des surnoms et des contacts, et s'amuse parfois de l'organigramme d'Henri et de la rigoureuse perfection dont il donne l'image : un nom par fonction, une fonction par groupe ! Hlas, la ralit ne correspond pas la carte : tout le monde fait tout et sait tout, ce qu'Henri justifie en prtendant que "la sparation des fonctions enlve tout inconvnient la confusion des personnes... "
En principe, l'organisation a deux ples, secrets et symtriques, avec lesquels les contacts exigent les plus grandes prcautions : le Comit et l'Imprimerie, la tte et les bras ; toute opration qui les met en relation devient d'une difficult inoue, ncessitant des agents de liaison spciaux et diffrents, car ceux du Comit ne doivent avoir aucun rapport avec l'Imprimerie, et rciproquement. La confection d'un tract affole tous les rouages de la machine qui, gigantesque dans son principe, est drisoire dans son fonctionnement : d'abord, le Comit dcide le sujet et l'orientation du tract et, par son agent spcial, charge quelqu'un de le rdiger. Dj deux contacts : courrier clandestin, longues promenades, contre-filatures... Le projet, une fois crit, doit retourner au Comit, par les mmes moyens dtourns, pour tre vrifi. Ensuite, le texte est envoy la frappe d'o l'agent spcial de l'Imprimerie le porte ce lieu central. Quand les papiers sont tirs, le commissionnaire les dpose dans des lieux convenus l'avance, o les groupes de diffusion les trouveront : dessous d'escaliers, caves, tuyaux dposs en tas sur un chantier, poubelles...
Lazzlo, un peu perdue et trs surmene, s'absorbe dans ce monde clos, volontairement isol du monde rel. A peine, de temps autres, parvient-elle s'chapper un instant pour faire une brve promenade au bord du Fleuve. Rythme par les explosions rgulires de la Guillotire, la machine conspirative brinquebale, supportant difficilement le surrgime.
Lazzlo aperoit souvent Thodore qui s'emploie, travers les codes de l'action commune, rester proche d'elle. Entre eux, il n'a plus t question de la folle promenade. Lazzlo recherche la prsence de Thodore, faisant confiance l'envahissement du travail pour les maintenir une distance qui aura l'air fortuite. Des souvenirs lui reviennent parfois, au cours des runions auxquelles elle participe avec une distraction cache : elle revoit le pont suspendu... les bras du Rhne jets sur la ville, comme un instant plus tard, les bras de Thodore sur elle... Et puis, un trou, un clair noir... Lazzlo s'oblige alors penser autre chose, ou atterrit violemment dans la discussion.
L'ide de cette conspiration l'attire, mais les dtails de la longue, et probablement vaine, prparation l'ennuient et la dgoteraient sans doute si elle n'tait prise dans ce dense rseau d'obligations, referm sur lui-mme. Elle se laisse aller l'activisme forcen, s'avanant, indiffrente et sans crainte, dans le labyrinthe.
Il arrive que certains rendez-vous rencontrent d'anciennes promenades. Lazzlo affectionne ceux qui ont lieu au cimetire de Loyasse ou sa forteresse. On longe d'abord l'enceinte du cimetire : des fentes verticales, s'largissant en triangle dans l'paisseur du mur, le percent hauteur de vue. Chaque ouverture, par l'orientation de ses cts et la grandeur de l'angle qu'ils forment, dlimite un champ de vision qui lui est propre. Leur succession intervalles rguliers offre la promeneuse de changeant cadrages en plonge des paysages que composent, en contre-bas, les tombes, les arbres, les alles, dont les variations se dtachent sur l'arrire-plan du ciel, l'horizon que rapproche la coupure verticale de l'extrmit du plateau. Ensuite, se dressent les murs en pierre dore.
L'entre du Fort est en retrait des remparts qui la dfendent, parcourus leur base par deux galeries de revers qui, se faisant face, entrecroisent leurs feux pour commander l'esplanade. La porte est grille de larges barreaux que redoublent des venteaux en bois pais. Aprs avoir vit les dtritus qui s'entassent devant l'entre, dcharge sauvage dans laquelle fouillent parfois des chiffonniers dsÏuvrs, on s'approche ngligemment du mur et on s'adosse aux meurtrires. Faisant semblant de regarder les petits oiseaux, on allume une cigarette, lentement fume, tandis que, l'intrieur de la Forteresse, un messager, tapi dans la galerie, rcite son texte. On ne voit pas le visage du locuteur mystrieux. Rarement, on en reconnat la voix, dforme par le chuchotement et la rsonance des pierres.
Ce jour-l, Lazzlo est venue lentement, prenant prtexte des saintes prcautions pour faire de grands dtours. Il fait beau. Elle respire le calme de ce lieu cart. Dtendue, elle s'appuie contre le mur et regarde le bosquet touffu qui pousse l-haut, au sommet du rempart. Elle change les mots de reconnaissance, et identifie Thodore. Aprs qu'il ait transmis son message, elle fait quelques pas en avant, et se retourne pour qu'il la voie par la meurtrire. L'allgresse de cet aprs-midi buissonnier fait tournoyer les volants de sa jupe. Elle s'approche de la muraille et chuchote : "Thodore, c'est moi, Lazzlo."
"Arnulphe", rpond-il, distant.
"Je veux te voir. On ne se voit plus jamais ! Tu me manques".
De l'autre ct, un silence. Thodore cherche comprendre. Il a cru que Lazzlo l'vitait dlibrment, qu'elle lui en voulait de ce vertige auquel elle a cd dans le taxi-vedette. Comme elle, il s'est abandonn la rigueur conspirative, cherchant seulement la voir le plus souvent possible.
"Qu'est-ce que tu veux ?", rpond-il enfin.
Lazzlo ressent une impression dsagrable, parler ainsi la muraille : "Te voir ! Je veux te voir !... Pas parler ainsi, comme si j'tais venue visiter un prisonnier... Je veux que tu me parles de Lyon les Eaux... " Elle devine que, malgr l'inflation de rendez-vous et d'activits, Thodore continue s'occuper de Lyon les Eaux, c'est oblig.
"Ecoute", dit Thodore," on ne peut pas parler comme a". Lyon les Eaux, l o il a failli rencontrer Lazzlo, o il l'a rencontre... On ne peut l'voquer de la sorte, sans se voir, avec cette muraille qui mtaphorise leur actuelle sparation...
Il explique Lazzlo par o passer pour le rejoindre l'intrieur de la Forteresse. Elle lui sourit, contente de le retrouver, et joyeuse qu'il viole pour elle les rgles de scurit. Lazzlo contourne le bastion d'angle, fait quelques pas rue de l'Observance, enjambe sans difficult le grillage dont a parl Thodore. Des ouvertures bent sur les salles du rez-de-chausse. Du seuil de la premire, part une corniche qui saille sur le mur, au-dessus de la pente raide. Prcautionneusement, car ses chaussures de ville petits talons ne sont pas sres, Lazzlo pose les pieds. Se retenant avec les mains aux prises qu'offrent les pierres disjointes, elle franchit l'intervalle qui la spare d'une porte ronde, ouverte sur le vide. Elle monte avec circonspection l'escalier, dont les marches, couvertes de terre glissent sous ses pas.
A gauche, sur le palier, un poste de tir pour canons, une norme embrasure, commande la Croix-Rousse, la presqu'le et jusqu' la Guillotire ; droite, une enfilade de salles tend trs loin la perspective des votes. Lazzlo achve son escalade et gagne la terrasse livre la vgtation. C'est un petit bois ; sur le sol, a pouss un gazon, tendre comme une moquette. Croisant les bras derrire la nuque, elle s'tend par terre, sur le dos, pour que le soleil la pntre. Au bout d'un moment assez court, peine le temps de fumer une cigarette, elle entend un bruit de pas. Elle songe se relever, et renonce : elle est trop bien, ainsi vautre dans l'herbe. Thodore s'assoit prs d'elle, califourchon sur la branche basse d'un arbre. Lazzlo laisse le silence les rapprocher, avant de commencer parler, regrettant qu'il la fuie ainsi, dplorant la perte de leur ancienne complicit...
Thodore regarde les jambes nues de Lazzlo que sa jupe dcouvre trs haut. Des penses lui viennent... Il se lve d'un coup, et se met marcher de long en large.
"Assieds-toi", dit Lazzlo, "tu me donnes le vertige. Viens l, prs de moi, et parle-moi de Lyon les Eaux."
"Je croyais que tu avais oubli."
Saisie par la tristesse de la voix, elle se redresse, pose ses mains sur les paules du jeune homme et, le regardant dans les yeux : "Thodore, ne me demande pas de t'expliquer... Je voudrais t'aimer, mais je ne peux pas... J'ai besoin de toi, tu sais... " Elle se tait. Le silence et ses yeux parlent sa place. Elle reprend : "J'aimerais retourner Lyon les Eaux... "
Thodore est troubl par les mains de Lazzlo.
Ses yeux ne peuvent quitter le dcollet du chemisier, largement ouvert par l'inclinaison du buste, tendu vers lui... Lyon les Eaux ! Retrouver Lazzlo... ! Lazzlo ! Thodore en moi se tait longtemps. Se ressaisissant peu peu, il raconte qu'ils ont prolong la dure de matrialisation de Lyon les Eaux et pour cela, multipli les machines. La plus puissante sera ici, cache dans des casemates mures depuis l'abandon du Fort par l'arme. Outre sa position dominante, le Fort prsente un avantage dcisif : il est juste au-dessus du tunnel du chemin de fer, ce qui facilitera considrablement le transport du matriel. En ce moment mme, on amnage une gare secrte, on creuse des galeries pour la faire communiquer avec la salle de la Machine. Une autre installation, plus modeste, s'enfouira dans les profondeurs du Fort Saint-Irne. De grands travaux, dissimuls sous des prtextes, sont en cours pour les approvisionner en lectricit... Il en faut des quantits colossales, suprieures la consommation de la ville et des banlieues. On va monter progressivement en puissance, et, lorsque la dure de la matrialisation atteindra vingt-quatre heures, elle deviendra irrversible.
"Mais que se passera-t-il alors ?", demande Lazzlo. "DÕun seul coup, les gens verront un autre Lyon, parcouru de canaux, de viaducs inconnus. Il y aura des remous terribles !"
"Non, pas du tout ! Les gens d'ici ne verront rien puis qu'ils seront rests Lyon en Terres, cet tat de choses que nous aurons renvoy aux virtualits. Pour les habitants de Lyon les Eaux, la ville n'aura pas chang. Lyon les Eaux sera la seule ralit qui ait jamais exist... "
"Mais les peintures ? Les photos ? Les descriptions ?"
"Elles seront conformes, puisque personne n'aura vcu ailleurs."
Lazzlo pense soudain quelque chose, et se dresse, alarme :
"Et toi, Thodore, si tu n'y tais plus ?"
"C'est possible", dit-il. Lazzlo s'embrume, Thodore s'attriste : s'ils ne peuvent se rejoindre qu' Lyon les Eaux, ce sera pour se perdre. Vingt-quatre heures leur seront accordes, une seule fois, pour leur dernire rencontre. Aprs, Lyon les Eaux remplacera Lyon en Terres et ils seront spars, sans mme garder le souvenir de leur amour...
"Ne pensons pas si loin... ", se force-t-il dire. "Il va y avoir un nouvel essai, bientt. Je dois y retourner. Veux-tu venir avec moi ?", conclut-il d'un ton qu'il essaie de rendre dgag, pendant que la bouche de Lazzlo, la peau de Lazzlo, les baisers de Lazzlo qui lui brlent le sang, font trembler sa voix.
"Oui, bien sr !", rpond-elle sans qu'il puisse deviner ses arrire-penses.
Il l'emmne se promener dans les ruines de la Forteresse. Lazzlo a envie de se mettre en vacances. Thodore refuse. Elle part seule, faisant virevolter sa jupe d'un lger dhanchement sautillant. Elle arrive au bord de la Sane, la descend longtemps au bord de l'eau, jusqu' ce que, au-dessus de sa tte, s'enchevtrent les ponts de la Mulatire, mlant leurs lignes. Elle passe l'eau. Elle est presque au confluent, auquel on accde par un chemin qui traverse le chantier de dragage, confus systme de chanes de godets et de tapis roulants. Il n'y a personne. Elle atteint l'extrme pointe de la presqu'le, effile au milieu du courant comme la proue d'un gigantesque bateau, tendue vers la large perspective des fleuves confondus. Quittant ses chaussures, elle entre dans l'eau, un pied dans la Sane, un pied dans le Rhne. Lazzlo suit des yeux la rencontre des eaux, qui, aujourd'hui, se fondent trs vite les unes dans les autres. Parfois, elle l'a vu, la violence du courant de l'un ou l'autre fleuve, les empche de se mlanger. Jusqu' loin en aval, ils juxtaposent leur couleur diffrente, sans parvenir s'treindre...
Lazzlo se dit que cet endroit est aussi un autre endroit : Lyon les Eaux, les fleuves sont dj unis lorsqu'ils arrivent ici. Nulle eau ne viendrait de sa gauche, nulle magie n'imprgnerait ce lieu frontire. Elle se retourne. Embrassant du regard le boulevard liquide, tranquille aujourd'hui, elle rve son absence. Pourtant, pense-t-elle, ce seraient les mmes eaux ! Elle-mme, l'autre, l'elle de Lyon les Eaux, pourrait tre ici cet instant, en cet ici diffrent du mme. Elle y est peut-tre... celle qui est une autre Lazzlo, dlivre de la Place Noire... Lazzlo chasse l'image qui menace, et dcide de rentrer. Le retour, sans qu'elle l'ait dcid, la ramne rue Vide-Bourse.
Elle est bien dans la petite maison. Elle s'endort, puise par le surmenage que la conspiration a impos son organisme. Elle sommeille, paresse, lzarde, nue, dans le jardin clos, parfois drange par la sonnerie du tlphone, auquel elle ne rpond pas. "Dcidment, il faut que je le fasse couper", marmonne-t-elle, riant de cette redite. Elle trane avec dlices, renouant joyeusement avec sa vieille nonchalance.
Elle va se promener sur la voie de l'ancien chemin de fer de Chaponost. A prsent, c'est un chemin de terre qui, entre ses talus, franchit subrepticement, une agglutination de longs immeubles verticaux sans caractre. Le miracle, c'est que les alentours de la voie sont peupls d'arbres ; une vritable fort s'lve de part et dÕautre. Oh, elle ne va pas trs loin, une dizaine, une vingtaine de mtres au plus. Seulement, lorsqu'on marche au milieu du chemin creux, les feuillages se referment comme une vote, et tout le reste, dont on n'oublie pourtant pas l'existence, disparat alors. Lazzlo est charme par cette fort, factice et secrte. Elle marche lentement, car l'enchantement finit toujours trop vite, et on tombe dans un chaos de bton, parcouru de bitume rectiligne...
Une autre fois, elle descend la Rivire. A l'entre de la Mulatire, une ruelle troite s'enfonce entre les maisons. Lazzlo s'engage dans un souterrain qui dessert des caves. Un escalier tourne sur lui-mme, et merge du sol dans l'angle d'une petite place. Lazzlo, merveille, s'tonne des maisons de bois qui l'entourent, et penchent vers elle leur balcon claire-voie. On croirait un village de pcheurs portugais. Le linge multicolore pend aux tendages, des enfants bruns jouent au ballon ; quelques hommes, assis sur les vrandas qu'ornent des fleurs grimpantes, fument gravement.
Thodore apparat, sourit Lazzlo, et lui prend la main : "Finalement, on va mettre une machine ici, sous la colline." Il l'entrane dans la ruelle qui, au pied de la falaise, se termine en un cul-de-sac, gard par la tte de dragon d'une vieille pompe, blottie sous l'escalier qui, de l, s'lve des jardins suspendus, bien au-dessus des toits. Les jeunes gens arrivent un balcon qui surplombe la ruelle. Ils voient, en bas, la Rivire qui scintille. Derrire eux, une porte de fer que Thodore pousse sans effort : des sentiers que personne n'entretient escaladent un parc abandonn, parsem de rocailles. Le chteau est sans doute cach dans les arbres car le mur d'enceinte, en haut, les arrte sans qu'ils aient rencontr la moindre construction. Ils sortent. Sans surprise, Lazzlo reconnat le chemin des Fontanires.
"Je te ramne ?", propose Thodore. "Ma voiture est l."
Il dmarre.
"Tu connais ce btiment ?", demande Lazzlo lorsquÕils longent les murs du froid et sinistre couvent.
"Je n'y suis jamais entr. C'est une ancienne prison pour filles nobles. On y enfermait les amoureuses insoumises."
"Et maintenant, qu'est-ce que c'est ?"
"Je ne sais pas."
Quelque chose retient Lazzlo de raconter son aventure et de parler du mystrieux gardien. D'ailleurs, ils sont dj loin, plongeant vers la ville, parmi les embouteillages. Lazzlo court du Fleuve la colline, avec l'impression de retrouver Saint-Clair aprs une longue absence. Elle appelle Thodore : "Viens voir !"
Au dernier tage de la maison d'en face, une fentre est ouverte sur une pice basse, assez grande. De faon surprenante, la pice n'est pas carre, ni rectangulaire, oblique plutt, comme dessine en perspective. Les carreaux de couleur alterne qui recouvrent le sol, contribuent sans doute produire cette illusion que les murs se resserrent, comme s'ils se rejoignaient quelque part, sous la colline. Sur le toit, un chat tente vainement d'attraper un pigeon. Dans la colline, courent deux gros chiens qui jouent se fuir.
"Tu vois, cÕest ma colline", sourit Lazzlo, qui va chercher la bouteille de Bourbon. Ils se servent, et bavardent en buvant.
Thodore dit tout coup : "Tout le monde s'est demand o tu tais passe. Tu as rat les runions. J'ai dit que tu tais malade et que, pour ne pas perdre ton temps, tu travaillais avec moi." Il sort une liasse de papiers : "Il faut que tu regardes a. C'est un rapport sur l'organisation et le fonctionnement du groupe. Tu tais toute indique pour m'aider. Ton regard est encore neuf. Les autres sont uss par la routine."
Lazzlo court la boite aux lettres, remonte les messages. "Laisse tomber, tout est prim !", prvient Thodore. "Jette plutt un coup d'Ïil sur mon rapport. Je voudrais vraiment avoir ton avis." Lazzlo tend les papiers sur la table, lit, annote, commente. Ensemble, ils analysent l'incroyable gaspillage des forces. Mis en confiance, ils dlaissent peu peu le ton officiel et, riant comme des collgiens, dissquent le rigoureux organigramme, voquant les bavures les plus comiques d'une clandestinit arbitraire. "Tu te rappelles ce rendez-vous donn un arrt de bus, un jour de grve ! J'tais seul sous l'abri. Tout les passants se tournaient vers moi pour me dire que ce n'tait pas la peine. Je remerciais et je restais... !" Ils rient.." Et tu te rappelles cette autre fois o... " Hilare, Thodore raconte Lazzlo les petits secrets du Comit...
"Et Batrice ?", demande-t-elle tout coup,"... elle a beau m'avoir dit qu'elle s'est dbarrasse d'elle, on croirait qu'elle s'est jete dans la conspiration des Horloges comme elle serait entre au couvent, pour s'oublier... "
Thodore remarque : "C'est parfois par l que a commence, c'est toujours l que a arrive... " Lazzlo sent le sous-entendu. Elle s'avoue que tout ceci est bien pratique : pour la premire fois, je ne me demande pas ce que je fais dans la vie, je n'ai pas agir, je suis agie. Et, merveille, la lchet de ce renoncement est couverte par un noble idal, et sanctifie par la duret de nos travaux...
Il est tard. Lazzlo invite Thodore dormir l, et arrange un lit dans la petite pice, sur l'estrade d'o, au matin, il verra la colline. Elle l'embrasse tendrement en lui souhaitant bonne nuit.
La porte referme, elle n'a pas envie de regagner sa chambre. Le Fleuve, ce soir, ne l'attire pas. Elle retourne la fentre : de l'autre ct de la rue, la pice est maintenant claire par la flamme, rare et tremblante, d'une bougie. Les carreaux luisent, et les murs latraux convergent de plus en plus nettement, tandis que le fond de la pice s'loigne dans l'obscurit. L'image disparat en un irrsistible fondu au noir.
Les pavs luisent faiblement. La Place Noire n'a pas chang. Seulement, cette fois, Lazzlo n'essaiera pas de la traverser. C'est trop puisant et tellement inutile... Jamais ses efforts tragiques n'approcheront l'ternelle petite lumire. En un sursaut de sa volont, elle se contraint tourner le dos pour ne plus la voir. Le geste est difficile, pour Lazzlo, retenue par son propre regard comme une marionnette par ses fils. Les fils la tirent en arrire. Elle rsiste. Ne pas se retourner sur cette lumire dont elle sent la prsence dans son dos, picotement insistant, piqre d'aiguille qu'elle ferait cesser en tournant la tte. Lazzlo se dbat. Mme, elle tente de s'loigner du centre de la Place, pour attnuer le murmure de la source lumineuse... Orphe aveugle fuyant Eurydice... Au prix d'une douloureuse crispation des muscles, Lazzlo fait un pas. Epuise, elle s'arrte, incapable d'aller plus loin... Ne pas se retourner ! Faire un autre pas ! S'loigner encore de quinze centimtres !... Elle ne peut. Orphe va rester aux enfers avec Eurydice captive. Devant Lazzlo, le demi-cercle de la Place s'tend jusqu'aux limites de l'univers, formidable inertie vaincre. Lazzlo ne peut. Renonce. S'affale. Replie les jambes sous elle pour avoir moins froid...
Du silence, nat ce chÏur de l'Orphe de Gluck, "l'Amour vaut mieux que la Libert"... Lazzlo ouvre demi les yeux. Thodore s'affaire, lui donne une cigarette. "Je t'ai trouve endormie par terre", explique-t-il, "alors je t'ai mise au lit."
Elle sourit pour le remercier. Ils djeunent. Thodore, tendre et prvenant, sert le th, offre Lazzlo des pains au chocolat qu'il est descendu acheter. Lazzlo, encore dans les brumes du cauchemar, lance : "On est mignons comme des jeunes maris ! "
Le visage de Thodore se ferme. Soudain press, il prtexte des obligations urgentes et s'enfuit. Lazzlo, dsole, court la fentre pour lui faire signe. Il sort dans la rue sans lever la tte, sans prendre le sourire qu'elle lui offre.
Et elle repart dans la frntique routine des rendez-vous, runions, diffusions, s'abrutissant de fatigue, s'engloutissant dans l'activit...
Avec une obstination mthodique, chaque nuit fait sauter une nouvelle maison la Guillotire. Lazzlo fait une croix sur le plan : parfois, elle dvie un peu de la ligne prcdemment trace, la plupart du temps, elle se met l'endroit prvu. Si les dgts ne sont pas encore considrables, l'effet moral l'est. Ce dfi ttu qui refuse de se proclamer, bouleverse les ides : de nombreux groupes terroristes, parmi les plus connus, ont envoy des communiqus pour se dsolidariser de ces "destructions sans raison".
Paradoxalement, les habitants commencent s'habituer. Ceux qui occupent des appartements au centre du quartier reviennent, puisqu'aucune explosion n'y a jamais t commise. Cela complique la tche de la police qui a espr un moment surveiller un quartier vide o l'on pourrait tirer vue. Il n'y a toujours aucune victime, part quelques policiers qui ont voulu jouer aux malins.
Comme les assurances ont indemnis les biens et les immeubles dtruits, les habitants se rassurent. Plus encore, ils semblent prendre got cette catastrophe tranquille, ce jeu du chat et de la souris dont les explosionnaires sortent toujours vainqueurs. Pour une fois, Gnafron triomphe tout coup du commissaire ! La police, dmoralise, en est rduite se souponner elle-mme, et consacre ses efforts s'espionner. On murmure que DST, SDECE et brigades anti-terroristes se sont entre-tus, une nuit, sous l'Ïil goguenard des policiers en tenue. Les gendarmes auraient attendu la fin de la bataille pour intervenir, se contentant d'ailleurs d'emporter les morts et les blesss. Les services secrets trangers sont videmment suspects, et des oprations de commando ont t excutes en Lybie titre de reprsailles. Certains excits ont mme accus la CIA, ce qui a conduit renvoyer chez eux les conseillers amricains qui, dsorients, faisaient pourtant le maximum !
Un jour, Henri finit par s'apercevoir qu'il se passe quelque chose dont Compagnon Horloger (1802-1850) n'a pas parl. Alors, il met en action tous les rouages de l'organisation pour proclamer sa dcouverte, fouettant de ses reproches les conspirateurs extnus, coupables de n'avoir rien vu. Henri lance dans tous les groupes le mot d'ordre : tudier la question de la Guillotire, ce qu'elle veut dire, quel parti on peut en tirer pour la propagande et l'action. Les gens qui, pris par la routine, rechignent, sont svrement fustigs, accuss de "prtexter des tches mesquines pour ngliger les questions de fond !"
Ce jour-l, dans le groupe d'tudes "Seiko" auquel appartient Lazzlo, la discussion patauge. Compagnon Horloger (1802-1850) a trait du temps, pas de l'espace. Or, c'est bien dans l'espace que s'inscrit le phnomne de la Guillotire. Du coup, on manque de citations et de rfrences pour en parler.
Lazzlo - faut-il le dire ? - rvasse. Elle songe Lyon les Eaux. Une ide la turlupine depuis son voyage : si elle allait voir Lazzlo, la Lazzlo de l-bas ? Il y a des chances de la trouver Saint-Clair. Elle nÕa pas peur de la rencontrer. Au contraire, elle est avide de savoir ce qu'elle est dans cette autre ralit, dbarrasse de l'absurde hypothque de la Place Noire... Elle a l'impression que Lazzlo lui plaira...
"Qu'est-ce que tu en penses, Lili?", demande le secrtaire de sance.
Mais, de l'autre ct, quel effet fera-t-elle Lazzlo ? Peut-tre celle-ci ne supportera pas un choc auquel elle ne s'attend pas ? Ou bien, Lazzlo des Eaux repoussera Lazzlo en Terres ? Non, elle ne supporterait pas de ne pas se plaire...
"Eh, Lili! Tu dors ?"
Elle sursaute, s'apercevant que c'est elle que s'adresse la brutale interpellation. Jamais elle n'a pu s'habituer ces pseudos absurdes. On la fixe, attendant ce qu'elle va dire. Sans rflchir, elle nonce : "Les explosionnaires sonnent la cloche. L'horloge de la Guillotire marque les nuits qui passent... un colossal et solennel tic-tac... "
On s'tonne, hsitant entre la demande d'explication et le reproche.
"Ca y est", pense Lazzlo," je vais encore me faire coincer !"
Thodore la sauve. Se levant d'un bond, il s'crie: "Mais c'est gnial ! L'explosion comme un tic-tac ! Ah ! Bravo ! Bravo, Lazzlo !" Et, avec prcipitation, il explique :
"Il faut s'approprier les explosions, revendiquer ces attentats dont personne n'assume la paternit. Deux raisons : premirement, donner une image formidable de notre puissance. Les explosionnaires dfient la police, sont suprieurement organiss. Nous rcuprons cette image, et, du coup, devenons crdibles. Or, ce qui nous importe, c'est que les gens croient en nous, pour qu'ils acceptent de suivre le signal que nous donnerons. Et, deuximement, nous utilisons les explosions pour la publicit : lorsque la dernire maison sera tombe, il sera l'heure d'arrter les horloges. La Guillotire est une mise en scne spatiale de la fin du temps ! Ah, bravo, Lazzlo !"
Les autres, drouts, interrogent, questionnent.
Lazzlo saisit la balle et la renvoie Thodore : "Les explosions n'ont pas lieu au hasard."
Elle montre le plan. Tout le monde s'exclame. Personne n'a eu cette ide. "Eh bien, lorsque tout ce primtre sera termin, ras, dmoli, nous proclamerons l'arrt des horloges ! Ainsi les explosions feront passer notre propagande et notre action, de l'chelle artisanale o elles s'puisent inefficacement, une dimension industrielle et spectaculaire. Ainsi, nous aboutirons enfin. Nous-mmes, pas les gnrations futures... "
En fin de compte, on les charge de prparer un rapport et de le soumettre au Comit. Rests seuls, Lazzlo demande Thodore :
"A part a, de quoi s'agit-il vraiment ? On a trouv quoi a pouvait nous servir, pas quoi a sert".
"Montre le plan... " Thodore l'tudie. "Non, je ne comprends pas... "
Le rapport leur fournit un prtexte pour s'isoler ensemble, Saint-Clair. Pendant des heures, ils discutent, liant leur ancienne critique de la confusion du travail l'audacieux projet. Assis cte cte sur l'estrade d'o l'on voit la colline, ils boivent du th et du bourbon, bavardant en toute confiance. Ensuite, Thodore crit ce qu'ils ont dit. Lazzlo relit, corrige.
Lorsqu'ils en ont assez et que leur tte puise rclame le repos, ils sortent se promener au bord du Rhne. Une fois, bravant les broussailles, ils s'enfoncent profondment dans les les : dans une crique profonde, ils dcouvrent un petit remorqueur, tout noir, avec une grosse chemine rouge rayures jaunes, comme un remorqueur de dessin anim. "Des pirates... ", plaisante-t-elle... "Va savoir", rpond-il.
D'autres fois, par des passages au dessus du chemin de fer, ils s'introduisent dans les parcs qui descendent vers le Fleuve, s'asseyant sous les arbres, au-dessous des arcades de pierre qui soutiennent les terrasses des maisons bourgeoises dont les occupants ne descendent jamais...
En quelques jours, ils ont fini. Thodore tape la machine le rapport dfinitif, tandis que Lazzlo contemple, tonne, sa prsence, si vite devenue familire dans l'appartement livr la solitude. Lazzlo met de la musique, l'effleure parfois de ses seins, lorsqu'elle se penche sur lui pour regarder le texte que la machine crire objective, le sparant d'eux, le dtachant petits coups cliquetants de la chaude intimit complice.
"Ca va chauffer !", conclut Thodore, donnant un grand coup sur le clavier pour inscrire le point final qui fait un trou dans la feuille. "Viens, je t'invite au restaurant... Il faut en profiter avant que la bombe explose ! Tu vas voir... jamais Henri n'acceptera... "
Ils voient.
Thodore revient excd de la runion du Comit o il prsentait le rapport. "C'est fou ! Ils savaient dj o je voulais en venir... Ils n'ont rien cout, attendant que j'aie fini pour se mettre hurler. On s'est fait traiter d'aventuristes irresponsables... Henri, la main sur la pile des Ïuvres compltes de Compagnon Horloger (1802-1850), a parl pendant deux heures pour dire que si nous revendiquions les explosions, la police nous tomberait dessus... "A quoi sert notre clandestinit -ai-je demand- sinon rsister de telles attaques ?". Henri rpond que nous ne sommes pas assez forts : nous ne tiendrons pas le coup si la police met vraiment le paquet. Et puis, il n'y a pas que la police... Henri craint que les explosionnaires prennent trs mal la chose : s'ils refusent d'en tirer profit, ce n'est pas pour nous laisser sortir les marrons du feu... En fait, Henri a encore plus peur d'eux que de la police. Une peur panique : la police est quand mme lie par la lgalit, hurlait-il. Eux, ils font ce qu'ils veulent ! Ils mettent des bombes partout... Il ne savait plus ce qu'il disait. Il nous a accuss de sabotage et de provocation... Bon, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?"
"Ce que tu veux", rpond Lazzlo... "N'est-ce pas demain que nous allons Lyon les Eaux ?"
"Oui, demain... "
"Eh bien ! On verra en rentrant. Calme-toi, Thodore... Tu devrais aller te promener au bord du Fleuve, a te fera du bien... "
Thodore sorti, Lazzlo monte chez les Schmidt. Archie n'est pas l. Willy l'accueille avec gentillesse. Jusqu'alors, il a fait semblant d'ignorer leur commune affiliation la conspiration des Horloges, comme si Clitandre et Lolaz n'avaient aucun rapport avec Willy et Lazzlo. Jamais il n'a tabli la moindre relation entre Lazzlo et Lolaz, ni parl en sa prsence des affaires des Horloges. Ce jour-l, il sort de sa rserve :
"Ecoute, petite Lazzlo, il ne faut pas te mprendre. Thodore doit tre furieux de la raction d'Henri. Et, en effet, elle est lche, mesquine, bte, alors que votre plan est rellement gnial. Henri est un pantin, mais il a raison, il a raison dans sa structure : la conspiration des Horloges est un tout petit navire, incapable d'affronter la haute mer. Thodore, toi aussi peut-tre, a le got des temptes, des vagues qui dferlent sur le pont, tandis que le bateau se couche, du vertige de la chute au fond du creux, et de l'hsitante remonte... C'est un romantique. Je ne lui reproche pas, seulement, dans ce cas, il sort de la structure, il parle ct du critre qui dtermine ici le vrai et le faux. Les Horloges sont une toute petite machine, tout juste capable de ronronner avec des hoquets, alors que Thodore veut qu'elle rugisse. Henri a tort mais il a raison... Rflchis cela avant de prendre position... "
Lazzlo ne rpond pas, comprenant ce que dit Willy dont elle admet le point de vue : elle est dans cette structure et ne veut pas s'investir dans la bataille pour changer cette machine qui, tout prendre, endort son me, l'anesthsie, lui procure - remarque-t-elle avec une lucidit cynique - un apaisement partiel. Elle dtourne la conversation, revenant aux explosions de la Guillotire :
"Note bien Willy, que Thodore et moi avons noy le poisson en lui donnant boire "-une vieille expression de sa grand-mre qui lui revient- "Le problme tait de comprendre l'affaire de la Guillotire, et nous avons rpondu ct, en faisant un plan pour en tirer parti".
Elle sort sa carte.
"Oui, je sais", lude Willibald, "j'ai fait pareil que toi. La police a fait pareil. Le problme est de savoir quoi correspond ce trac qui n'inclut aucun btiment significatif. Il passe au-dessous de la Prfecture, au-dessus des Facults... On a cherch les liens qui existent entre ces maisons ou entre leurs habitants. On n'a rien trouv. Rien du tout. Et a continue sauter, sans mme qu'on devine par o passent les explosionnaires, dans ce quartier o tout est surveill !"
"Mais qui peuvent-ils tre ?", demande Lazzlo qui insiste :
"Enfin, Willy, toi et Archie, vous connaissez tout le monde, tous ceux qui conspirent, un degr ou un autre, toutes les conspirations, mme les plus secrtes, mme les plus stupides... Je ne sais pas comment vous faites, mais vous savez tout : on ne peut pas clbrer une messe noire dans le salon le plus recul de l'appartement le plus cach, sans que vous l'appreniez. A peine quelqu'un a-t-il l'ide de monter une propagande en faveur de la restauration de lÕEmpire Austro-hongrois, que vous tes dj au courant, avant mme le premier tract... Alors, ne me dis pas que tu ne sais rien sur la Guillotire ?"
Willy affecte d'tre flatt. Il ironise un moment sur l'importance que lui prte Lazzlo et les pouvoirs qu'elle lui suppose. Il se moque gentiment d'elle : "Tu aimerais bien connatre celui qui tient toutes les ficelles, alors tu inventes que c'est moi. Mais il n'y a peut-tre pas de ficelles. Pourquoi des marionnettes et pas des automates ?". Il affirme qu'il n'a pas la moindre information, pas la moindre ide, pas le moindre soupon.
Des gens ont t terriblement excits par ce terrorisme gratuit. Ils ont propos leur aide et leur participation. Pas de rponse. Vexs, certains ont voulu imiter les explosionnaires pour montrer ce dont ils taient capables : leur premire bombe, la police les a arrts. Les explosionnaires ont mme su chapper au succs : ils n'ont rien dit, leur habitude, laissant la mode se dtruire d'elle-mme. Leurs admirateurs, ne trouvant rien pour entretenir leur culte, se sont dgots...
Archibald arrive. Il plaisante : "si c'tait un racket ? Les sympathiques bandits font la preuve de leur puissance et de leur impunit, obligent les prendre au srieux, crent un suspense. A un moment qu'ils ont prvu, peut-tre lorsque tout le trac sera devenu un boulevard de ruines autour de la Guillotire, ils se dcideront enfin rclamer des choses extravagantes, sous la menace de dtruire compltement la ville, ou Paris, ou Florence... Je ne sais pas quoi, des centaines de millions de dollars, ou des avions de chasse, ou la rhabilitation de Ravachol ?"
"Tu fais du roman !", lui lance Willy.
"Mais c'est du roman !", rtorque l'autre. Ils commencent se disputer. Lazzlo connat leurs discussions, vite interminables. C'est la dispute qui leur plat ; les arguments qu'ils changent leur sont indiffrents. Aujourd'hui, elle n'a pas envie d'assister au numro.
Elle s'en va, assiste une runion. Personne ne lui parle de "l'affaire", en discussion au Comit. Elle sent cependant une ambiance inhabituelle. Une suspicion vague l'entoure. Elle rentre trs tard et pense, encore une fois, Lazzlo, celle de Lyon les Eaux. Elle a de plus en plus envie de la rencontrer. Comment faire ? Peut-tre se dguiser pour que l'autre, au moins, ne se reconnaisse pas ? Autrement, elle sera tellement choque que le contact n'aura pas lieu... Elle s'imagine, ouvrant la porte, et se dcouvrant de l'autre ct... Non, ce n'est pas possible... Proccupe par ses rflexions, Lazzlo ne parvient pas s'endormir.
Thodore lui, passe la nuit s'agiter : il met la dernire main aux prparatifs, invente une excuse pour justifier aux yeux d'Henri leur absence commune, au moment o ils commencent faire figure d'accuss. Demain, ils resteront six heures Lyon les Eaux. Pour la premire fois, la machine de Loyasse renforcera celle de la Croix Rousse. Tout est parfaitement au point. Tout... sauf Lazzlo. Que va-t-il se passer cette fois ? Thodore n'est pas certain que Lyon les Eaux suffise crer l'enchantement amoureux. Et puis, Lazzlo est tellement imprvisible ! Lentement, l'angoisse monte en lui. Peut-tre ne devrait-il pas emmener Lazzlo ? Seulement, il y a cet espoir, cette probabilit d'amour... De plus, ses compagnons ne comprendraient pas : ils ont accept d'inclure Lazzlo dans l'exprience titre de cobaye, pour examiner les effets du passage sur ceux qui appartiennent aux deux mondes. Thodore, lui, n'est pas significatif, puisqu'il n'a peut-tre pas de double. Le malaise cataleptique de Lazzlo, l'autre fois, a inquit. Thodore doit emmener nouveau la jeune femme pour dterminer si le choc tait fortuit ou non. L'attente des baisers de Lazzlo l'a fait accepter avec enthousiasme. A prsent, il a peur. Il voudrait que l'exprience n'ait pas lieu. Il craint de ne pas la retrouver ou, pire encore, que, l'ayant retrouve, il la perde au retour, de la mme manire incomprhensible...
L'heure arrive, nanmoins.
Lazzlo et Thodore rejoignent la cave de la Croix-Rousse. Deux hommes sont l, le visage masqu par une cagoule car Lazzlo ne doit pas les voir. Thodore chuchote son oreille que l'opration, aujourd'hui, est dlicate : il faut coordonner les deux machines et contrler les flux lectriques mis en jeu. Il sera ncessaire de priver de courant toute une partie de la ville. Tout cela exige une attention minutieuse.
Les deux voyageurs s'assoient sur leur sige. A voix basse, Thodore explique Lazzlo que, ce coup-ci, il doit absolument rapporter des photographies, et excuter certaines tches qu'on lui a confies. Il partira seul faire ce travail, et ils se retrouveront ensuite pour se promener, "disons, trois heures plus tard. " Lazzlo acquiesce, elle en profitera pour aller rder autour de Lazzlo. Elle n'en parle pas Thodore : il s'y opposerait, et finirait srement par la convaincre.
Le ronronnement, d'abord imperceptible, dvient un hurlement strident. Et c'est nouveau le silence. Ils sortent. Autour d'eux, erre le fantme de Lazzlo et Thodore. Une gne inconsciente les loigne l'un de l'autre, attentifs viter tout frlement ambigu. D'un commun accord, muettement exprim par le choix de l'itinraire, ils oublient le pont suspendu, et descendent la Rivire par le jardin des Chartreux.
Lazzlo demande Thodore ce qu'il va faire pendant ces trois heures. "Je vais l-bas", rpond-il vasivement en montrant la ville. "Rendez-vous devant l'Opra."
Lazzlo lui sourit: "Thodore, tu y seras ? C'est sr ?"
"Naturellement ! Pourquoi me demandes-tu a ?"
"Je ne sais pas... Tu me fuis... Tu m'vites... Je tÕennuie ?"
Thodore ne trouve rien rpondre, stupfi par ce qu'il appelle en lui-mme l'inconscience de Lazzlo, ou peut-tre, corrige-t-il, son innocence : on dirait qu'elle ne se rend pas compte de ce que cela signifie d'tre ici, ensemble... "Bon, j'y vais, tout l'heure !", et, sans se retourner, il se dirige grands pas vers les Terreaux.
Lazzlo, d'abord trouble par ce dpart, se laisse aller l'excitation d'avoir trois heures devant elle. "Je vais faire des btises !", se dit-elle avec exultation.
Elle est dcide : elle ira voir Lazzlo, celle d'ici, Lazzlo des Eaux. Elle saute dans un taxi-vedette : "A Saint-Clair, s'il vous plat." Commodment affale sur le sige, elle allume une cigarette, s'installant, comme au cinma, pour voir se drouler le paysage. Une le partage en deux le cours de la Sane. De hauts immeubles baignent dans l'eau, ces immeubles qu'on voit partout Lyon. En levant la tte, on se croirait dans une rue de Lyon en Terres. Mais, lorsqu'on la baisse, on voit la base des murs plonger dans la Rivire, se creusant parfois d'un porche pour recevoir des embarcations. Par endroits, les maisons s'cartent pour laisser la place une passerelle. Mais la vedette s'approche dj du premier confluent, celui des Terreaux. Devant, on aperoit les remous produits par le choc, presque angle droit, de la force du Rhne et de l'inertie de la Sane.
Un trane plus sombre, un peu cumante, barre la rivire en oblique. Le pilote se dporte droite, frle les maisons pour arrondir le virage. La vedette tangue un peu, dpasse le confluent et fait un large demi-tour pour le franchir au plus prs du courant. La trpidation du moteur augmente et ils pntrent dans la presqu'le, approximativement entre la rue Constantine et la rue d'Algrie, remarque Lazzlo.
Le chauffeur cherche lentement sa route entre les petits bateaux qui dchargent les marchandises. "C'est l'heure des livraisons !", grogne-t-il. Dans cette voie commerante, les faades des maisons s'ouvrent en arcades, un peu au-dessus de l'eau. Une large galerie permet la circulation des pitons. A travers le va-et-vient des livreurs, montant et descendant prcipitamment les quelques marches qui, du quai, conduisent l'eau, Lazzlo devine les vitrines illumines des magasins. "Si j'ai le temps tout l'heure", se dit-elle, "je viendrai lcher les vitrines... "
Enfin chapp l'embouteillage, le taxi vedette arrive aux Terreaux. Lazzlo admire : le fleuve, libr des constructions, s'largit en un bassin peu prs triangulaire, dont le grand ct, lgrement incurv, est spar de la place par une longue balustrade de pierre assortie celle qui, l-haut, ferme la terrasse du Palais Saint-Pierre. Leur reflet, dform par les vagues qui s'amortissent mollement, se superpose ou se redouble... Lazzlo retrouve avec ravissement la fontaine aux chevaux de bronze : le socle circulaire s'exhausse de l'eau par des degrs du mme marbre que la vasque. A quelques mtres, la bordure s'ouvre, s'avance en un perron d'o de grosses pierres plates poses dans l'eau, ici peu profonde, permettent de rejoindre l'le d'eau mergeant de l'eau. Lazzlo flicite la fontaine de s'intgrer si bien l'lment liquide. La blancheur de l'cume crache par les chevaux contraste superbement avec la teinte sombre du Fleuve. Lazzlo rve aux hautes eaux, lorsque, la vasque immerge, les jets d'eau tombent directement dans le Fleuve dont alors les chevaux semblent sortir en jaillissant.
Mais la vedette a abandonn la place, vers laquelle Lazzlo tourne vainement la tte. Elle s'est engage le long de la faade latrale de l'Htel de Ville. Le Fleuve coule avec plus de force, entre les dernires maisons de la Croix-Rousse et le grand btiment. Ils laissent l'opra sur leur droite. Dj, le pilote ngocie l'entre dans le cours principal du Rhne, affrontant les turbulences. Ils remontent. Lazzlo perd de vue les faades familires du quai lorsque le taxi se glisse entre deux les. "Il faut que je visite tout cela", pense-t-elle en regardant passer les ponts au-dessus de sa tte. "On devrait voir Saint-Clair", mais le Fleuve n'est pas le mme. Les les, les bancs de sable, ont t consolids et construits, barrant la vue et supprimant les repres. Comme ils sortent enfin de l'entrecroisement des rseaux de l'eau et de la pierre - tissu insolite, jet sur la nue et majestueuse perspective -, Lazzlo aperoit Saint-Clair "comme un village de pcheurs", dressant ses balcons devant la courbure du Fleuve.
Mais, en amont, le ciel est dchir par la longue ligne oblique de la rampe en viaduc qui, au dbouch du priphrique, franchit le Fleuve, et s'lve, au-dessus des toits, jusqu'au plateau de la Croix-Rousse. C'est stupfiant ! Lazzlo voudrait tre l-haut, cent mtres de hauteur, pour explorer le paysage ! Elle voudrait dcrire en automobile ce cercle qui entoure la ville : aprs l'habituel Boulevard Priphrique, emprunter ce viaduc qui, sur plus d'un kilomtre, domine tout ce ct de Lyon, avant de s'enfoncer en tunnel sous le plateau dont il ressort pour se jeter dans le Boulevard de la Croix-Rousse, d'o il rejoint Fourvire par le pont suspendu de Dehaitre - le pont suspendu !
Une secousse arrache Lazzlo son voyage. Ils sont arrivs au dbarcadre de Saint-Clair. Lazzlo paye, toujours surprise que l'argent qu'elle a emport puisse servir ici. Elle entre dans la Grand Rue, tonne de la trouver aussi strictement identique. Mme l'odeur dÕgout est au rendez-vous. Toutefois, en levant la tte, un bout de viaduc, au fond, rappelle Lyon les Eaux. Au moment d'entrer dans sa maison, dont la porte vert-fonc ouvre sur le mme couloir marron, dall de larges pierres claires, elle s'inquite tardivement de n'avoir rien combin l'avance. Comment s'y prendre avec Lazzlo ? Elle ne peut tout de mme pas sonner chez elle et dire, comme si tout allait de soi : "Bonjour Lazzlo ! C'est moi, Lazzlo !" Elle se sent capable -elle se croit capable - de supporter la rencontre. Aprs tout, elle en a vu d'autres ! Mais Lazzlo, qui ne s'attend rien, comment ragira-telle ? "Qu'est-ce que je ferais, moi, s'il m'arrivait une chose pareille ?", se demande-t-elle. Elle ne sait pas. Elle ne parvient pas imaginer sa raction. "J'aurais d emporter quelque chose pour me dguiser, au moins de grosses lunettes de soleil, cela lui aurait vit le choc", regrette-t-elle en s'approchant des botes aux lettres.
Et c'est le choc : pas de Lazzlo.
Elle ne comprend pas : Thodore a pourtant affirm qu'elle devait exister Lyon les Eaux. Elle l'admet, puisque c'est par hasard qu'elle est arrive ici, lors de sa fuite. Les circonstances qui l'ont conduite Lyon ne sont pas lyonnaises et chappent donc aux effets de la transformation de la ville. Et cependant, elle ne se trouve pas ! O diable suis-je passe ?
"Vous cherchez quelque chose ?", demande, d'un ton bougon, une trs grosse femme, en robe de chambre sale, descendue vider sa poubelle.
"Oui ! Lazzlo K. On m'a dit qu'elle habite l."
"Connais pas !", grommelle l'lphantine matrone qui remonte l'escalier en soufflant fortement. Lazzlo, sans bouger, attend que la porte du premier tage ait claqu. Elle a reconnu la locataire que le dsÏuvrement a pouss s'emparer des fonctions de concierge, dont elle s'autorise pour jeter dans les botes aux lettres des mots ravageurs et sans orthographe ni ponctuation, relatifs aux poubelles, la porte d'alle non ferme, aux bruits nocturnes et ainsi de suite. C'est bien elle, dont les aventures, relles ou supposes, ont anim plus d'un repas joyeux. Willy dclare toujours qu'il fera une bande dessine dont ce personnage caricatural sera l'anti-hrone. On fabule sur son amant, un petit homme maigre, et on leur invente des pripties grotesques... Pas de doute, c'est la mre Elphantin qu'elle vient de voir ! Seulement, ce n'est pas la mme puisqu'elle ne connat pas Lazzlo.
Abasourdie, elle contemple les botes aux lettres. Un nom finit par en surgir : Schmidt. Ouf ! Les frres Schmidt sont bien l ! Elle se dcide : ils doivent connatre Lazzlo. O qu'elle soit Lyon, elle ne peut pas ne pas conspirer, d'une manire ou d'une autre. Les Schmidt pourront donner son adresse. Lazzlo monte lentement l'trange escalier familier, rflchissant son absence. Dans l'enchanement des causes et des hasards, elle cherche le maillon qui manque... Est-ce le Moulin Joli ? Elle a bien remarqu tout l'heure qu' sa place coule le Fleuve. Lazzlo se force poursuivre la rflexion : de ce fait, il se peut qu'elle n'ait pas rencontr Thodore... D'ailleurs, existe-t-il Lyon les Eaux ?... Donc, elle n'a pas fait la connaissance des frres Schmidt au Moulin Joli... Tout s'est pass diffremment. Ils ne lui ont pas propos l'appartement du troisime tage, ou bien, ici, il n'tait pas libre... Sa tte s'embrouille. Au troisime tage, elle regarde sa porte. Oui, c'est bien sa porte, aux gros panneaux rugueux. Il manque seulement, sur le sol, cette tche blanche qu'a laisse le vinaigre, lorsque la bouteille qu'elle portait aux Schmidt lui a gliss des mains. A part a, c'est pareil. Lazzlo a l'ide d'essayer ses cls pour voir si elles ouvrent. Mais s'il y a quelqu'un... ? Elle lit le nom crit sur la plaque : Dumoulin. "Tant pis, je sonne !". Une femme, ni jeune ni vieille, ouvre. Lazzlo demande si, par hasard, elle ne connatrait pas Lazzlo K. On lui a dit qu'elle habitait cet immeuble... Par dessus l'paule de la femme, elle entrevoit son couloir. Oui, cette horrible tapisserie qui reprsente des soldats de Napolon, traits faon image d'Epinal... Elle n'a jamais eu le courage de la remplacer. Les actuels occupants non plus... moins que a leur plaise.
"Lazzlo K. ? Encore une trangre !", grogne-t-on l'intrieur de l'appartement, "Non ! On connat pas !". Et la porte se referme schement.
Encore un tage. Schmidt. "Pourvu qu'ils soient l !" Anxieuse soudain, elle se demande quoi ils vont ressembler. Elle frappe. Archibald apparat, il ressemble Archibald. "Tiens Lazzlo !", fait-il joyeusement, "Entre donc !" Et il s'efface pour la laisser passer. Lazzlo doit faire un violent effort pour admettre que cet Archibald n'est pas Archibald et qu'elle non plus n'est pas Lazzlo, celle qu'il connat. Tout est tellement identique qu'elle a failli lui sauter au cou, l'entraner l'intrieur, et lui raconter, comme elle le ferait s'il tait Archibald, l'invraisemblable histoire : "Il m'arrive une affaire compltement folle... Imagine-toi que... " Elle se reprend de justesse :
"Lazzlo K. ?", interroge-t-elle.
"Oui bien sr! Il n'y en a qu'une ! Rassure-toi, Lazzlo chrie, tu es unique !", rpond Archie, croyant une plaisanterie. "Eh bien, justement, je la cherche... " "Je vais te la montrer", rtorque le jeune homme qui la conduit devant un miroir, ce miroir au rebord noir, marquet d'argent, que Lazzlo connat si bien. Elle se dgage et, parlant trs vite, explique qu'elle n'est pas Lazzlo K.
"Quoi ?", sursaute l'autre, se demandant o elle veut en venir. "Lazzlo ! Qu'est-ce que tu racontes ?" Embarrasse elle invente : elle est la sÏur jumelle de Lazzlo, Batrice - le premier nom qui lui passe par la tte - Elle arrive de province et cherche retrouver sa sÏur, dont elle ignore l'adresse. Dans une lettre, Lazzlo lui a parl de ses amis Schmidt. Elle est venue les voir pour qu'ils lui donnent des indications.
Archibald n'en finit pas de s'exclamer devant l'incroyable nouvelle et l'absolue ressemblance entre les deux jeunes femmes. "Jamais Lazzlo ne nous a parl de toi", s'tonne-t-il, encore incrdule. Il se demande si Lazzlo ne cherche pas le mystifier. "Vous avez la mme voix, le mme regard, la mme allure... "
"C'est a les vraies jumelles", essaye-t-elle de plaisanter, pendant qu' la drobe, elle admire, elle aussi, l'invraisemblable gmellit : les meubles sont les mmes, disposs aux mmes endroits. L au mur, est accroche cette peinture qu'elle a offerte aux Schmidt : des maisons roses lances se refltent dans l'eau calme d'un petit port...
Lazzlo se sent mal l'aise. Elle coupe court, prtexte qu'elle est presse. Il lui faudrait l'adresse.
"Oui bien sr !", dit Archie, pas encore sorti de son ahurissement. "C'est loin. Dans les HLM de la banlieue Sud. Aux Minguettes", et il indique un numro, rue des Martyrs, dixime tage. Lazzlo tressaille, reconnaissant l'appartement d'o le chat... L o d'ennuyeuses runions... Qu'a-t-elle bien pu devenir pour chouer l-bas ?... Elle n'ose interroger davantage. Archie propose de la conduire, brlant d'envie de les voir ensemble. Elle refuse : "Ne te drange pas, je connais Lyon" et elle dit au revoir en hte. Pench sur la rampe, Archibald lui crie de revenir avec Lazzlo : "Faites-moi plaisir! Venez toutes les deux ensemble ! On fera des photos !"
Lazzlo est dj en bas. Elle respire grands traits l'air ftide et pollu. Elle ira pied au rendez-vous avec Thodore. A pas rapides et indiffrents, elle marche, fumant cigarette sur cigarette. La dissimilitude du semblable ! Quel vertige ! A ct, le paradoxe temporel est une simple farce ! Lazzlo n'est plus certaine prsent de vouloir rencontrer Lazzlo. Peut-tre est-ce prfrable de ne pas l'avoir trouve.
Prise par ses penses, elle oublie le paysage. Sans s'en rendre compte, elle a quitt le Fleuve. L'eau est un canal qui passe derrire les lourds immeubles de Morand : le brutal paralllpipde retrouve dans son dos l'eau qu'il a chasse pour poser ses fondations. Un pont en dos d'ne enjambe le Fleuve et la conduit sur les terrasses de l'Opra.
Thodore est dj l, l'appareil photo en bandoulire, les poches dbordant de plans et de cartes postales. Il est joyeux et excit d'avoir arpent la ville dans tous les sens, et dpens une fortune en taxis. "Mais qu'as-tu, Lazzlo ? Tu es toute ple ! Qu'est-ce qui t'es arriv ? QuÕas-tu fait pendant ce temps ?"
"Ce n'est rien... Je te raconterai plus tard". Il ne prend pas garde son dsarroi.
"Viens, on va se promener !", dit-il gaiement, la fivre de l'exploration ayant chass ses craintes et sa peur de Lazzlo.
"Attends un peu ! Buvons d'abord quelque chose", rclame-t-elle.
Il la prend par la taille. Elle se laisse entraner une table, l'extrmit de la terrasse, au bord de l'eau qui clapote doucement. En face, les derniers remous du violent virage du Fleuve s'alanguissent sur les degrs de la faade arrire de l'Htel de Ville. A leur gauche, s'tend la perspective de la rue de la Rpublique, ce tranquille canal aux molles ondulations ombrages.
Lazzlo boit son verre d'un coup et refait surface. Elle sent sans dplaisir le bras de Thodore entourer ses paules nues qui frmissent sous cette caresse retenue. Ils descendent les marches jusqu' un de ces petits bateaux plats moteur lectrique, qui ont seuls le droit de circuler dans le canal de la Rpublique. Thodore demande au pilote d'aller "le plus lentement possible." Assis cte cte, au fond de l'embarcation, l'exigut du sige les pousse l'un contre l'autre, nouveau complices du dlit qu'ils vont commettre. Troublant peine l'eau, la barque drive sans bruit sous les saules pleureurs entre lesquels l'Ïil refuse de voir les immeubles, banalement identiques.
La voix de Lazzlo, trs basse, un peu rauque, tout prs de la bouche de Thodore, murmure : "Les saules ont tellement pleur sur nous que leurs larmes baignent leur pied"... et, franchissant les quelques centimtres, les lvres de Lazzlo se posent sur celles de Thodore, sans cependant aller jusqu'au baiser. Thodore tremble. Trs doucement, pour ne pas rompre le charme, il entrouvre les lvres. Elle sent ce contact glisser en elle, s'y rpandre, irradiant tous ses nerfs. Elle se dtache et, s'abandonnant, se blottit contre lui. Thodore embrasse son cou nu. Il caresse Lazzlo avec une lenteur de plus en plus violente. Lazzlo, lascive, se laisse enlacer... Un choc. Le bateau s'est arrt un peu avant le deuxime confluent dont sa lgret lui interdit d'affronter les tumultes. Ils le quittent et, troitement presss l'un contre l'autre, franchissent le mince pont mtallique qui rejoint la Place Bellecour, o ils s'effondrent sur un banc, au milieu des baisers et des embrasements, indiffrents aux passants, et aux eaux elles-mmes. Des moments ternels passent ainsi...
"Il reste moins d'une heure !", s'crie soudain Thodore d'une voix vanouie. "Il faut rentrer !" Ils se lvent, et remontent ttons vers la Croix-Rousse, paves dlaisses par les vagues. Parfois, n'y tenant plus, ils s'enfoncent dans un couloir dsert : ils se serrent alors se briser les os, comme pour craser dans cette sauvage treinte leur dsir exaspr. Il faut repartir, reprendre la progression, en somnambules en proie au cauchemar. Sans savoir comment, ils regagnent la maison de la Croix-Rousse. Il reste dix minutes.
Thodore s'arrte devant la porte de la cave : que se passera-t-il lorsqu'ils seront revenus Lyon en Terres ? "Lazzlo ! Ne m'abandonne pas !... Lazzlo !". Il l'embrasse, presque frocement. "Dis-moi ce qui s'est pass la dernire fois... Lazzlo !" Affole soudain elle aussi : "Je ne sais pas ! Je t'assure, je ne sais pas. Je ne peux rien expliquer. Je ne veux pas t'abandonner... Thodore !" Et elle l'treint avec dsespoir.
"Deux minutes !", rle-t-il tout coup. Ils se prcipitent. Ont peine le temps de regagner leur sige. Dj, les voyants s'clairent... N'aurait-il pas fallu plutt affronter ensemble la dfinitive dsintgration ? Les techniciens s'approchent d'eux, regardent, tonns, Thodore dont la chemise refuse de se ranger dans le pantalon, Lazzlo qui se rajuste. Feignant de s'occuper des instruments, les hommes masqus dtournent la tte des visages et des cous rouges et meurtris, des yeux vagues qui se cherchent.
"Attends-moi dehors, je te rejoins tout de suite", lance Thodore Lazzlo en dbloquant la porte pour la laisser sortir. Elle s'assoit dans le jardin, au milieu des chats... ces chats d'ici qui sont aussi les chats de l-bas... Ses nerfs et ses sens se dtendent, et la fatigue s'empare d'elle. Elle s'endort l, par terre, parmi les chats.
Thodore l'examine avec anxit. Son sommeil calme le rassure. Avec un attendrissement passionn, il la porte dans l'automobile qui, rapidement, regagne la petite maison de Saint-Just.
Plus tard dans la nuit, Lazzlo ouvre les yeux : elle reconnat l'alcve et la grande pice aux trois fentres, qu'claire la lune dcroissante, dj haute dans le ciel. Thodore dort tout habill sur la couverture tout contre Lazzlo, dont le spare l'paisseur de la literie. Elle effleure sa joue d'un baiser, lui sachant gr de cette dlicatesse : Lazzlo nÕest pas certaine d'avoir envie que Thodore soit l, et qu'ils s'veillent si proches l'un de lÕautre, presqu'enlacs.
Avec accablement, elle sent monter en elle le refus de Thodore. ''Ca ne va pas recommencer !", proteste-t-elle.
Elle touffe. Cette prsence ct d'elle l'angoisse.
Sans bruit, elle carte le drap, en recouvre doucement Thodore, descend du lit avec prcaution, gne de cette contrainte. Elle enfile un peignoir et descend dans le jardin. La nuit est chaude. Lazzlo fait les cent pas sur la petite pelouse, ne pouvant supporter le crissement des graviers. Elle fume des cigarettes, refusant les toiles et la lune dont la beaut l'irrite. Lazzlo marche. Elle essaye de retenir Thodore qui s'loigne. Une fois encore, Lazzlo fait les cent pas sur la Place Noire, devinant encore la silhouette fuyante de Thodore, chass d'elle par une force de rpulsion dsesprante et implacable. Elle veut l'appeler, sa bouche reste muette : aucun son, jamais, ne trouble le silence de la Place Noire. Thodore a disparu. Lazzlo reste l, immobile, scrutant son absence...
Quelques heures plus tard, Thodore arrive, inquiet de ne l'avoir trouve nulle part, dcourag de la deviner perdue. Avec une tendresse afflige, elle se serre contre lui, sans parvenir franchir le foss que la nuit a creus entre eux. Thodore ne demande rien, assistant, sans le voir, au naufrage.
Lazzlo a peur qu'il l'abandonne : "Thodore ! Je ne peux pas ! Ici, je ne peux pas. Retournons l-bas pour nous aimer... "
Thodore ne sait plus. La violence du reflux redout l'branle tellement qu'il doute mme de Lyon les Eaux...
Heureusement, les jours suivants ne leur laissent pas de rpit. Henri a lanc une riposte de grande envergure. Reprenant et enrichissant sa critique de "l'aventurisme irresponsable" de Thodore, il la prouve en examinant le comportement dÕArnulphe, cette "ngligence criminelle" qui le fait disparatre pendant des jours, entranant Lolaz avec lui, sous prtexte de rdiger son rapport provocateur et nuisible. Si encore, fulmine Henri, ce temps avait t consacr un travail "utile l'organisation" ! Henri, qu'on devine cumant de fureur, calcule combien de diffusions, de runions, de rendez-vous, Arnulphe et Lolaz ont sacrifis. Et il conclut triomphalement : "Arnulphe critique 'le gaspillage des forces' pour proposer de reprendre notre compte les explosions de la Guillotire, ce qui conduirait la destruction immdiate du groupe. C'est un plan irresponsable ! La preuve en est donne par le comportement irresponsable d'Arnulphe qui, dplorant le gaspillage, commence par gaspiller ses propres forces et celle de Lolaz en travaux nuisibles, inutiles et dangereux."
Henri n'oublie pas de renforcer l'argument en mettant profit l'absence des deux coupables, le jour de Lyon les Eaux: "Aprs avoir lanc leur bombe, sem le dsarroi et le doute dans l'Organisation, que font-ils ? Ils disparaissent ! Oui, un jour entier ! N'est-ce pas la preuve dfinitive et sans appel de leur irresponsabilit ? Peut-on prendre au srieux, une seule minute, des gens qui ont une attitude et un comportement aussi rdhibitoirement irresponsables ?"
Et, aprs cette introduction vigoureuse, sinon convaincante, vient le coup de gnie crapuleux : reprenant son compte l'analyse d'Arnulphe et sa critique de "l'chelle artisanale de notre activit", Henri l'approuve : "Oui, c'est vrai, nous ne parviendrons rien en travaillant de cette manire mesquine et puisante. Arnulphe a raison de poser le problme, seulement il le rsout mal : il veut des rsultats immdiats ! Il veut que, du jour au lendemain, nous passions cette 'chelle industrielle' dont il souligne - juste titre- la ncessit. Et il propose que nous nous jetions dans de dangereuses aventures, pour chapper au problme qu'il a lui-mme soulev ! Attention, Arnulphe !". Et Henri, d'un ton devenu patelin, met en garde Thodore "et ceux qui seraient tents de le suivre" contre "les mfaits de l'impatience".
Et l, le vieux charlatan sort le lapin de son chapeau : "Il nous faut une solution raliste, qui permette d'aller dans le sens d'un travail l'chelle industrielle, sans nous mettre en danger". Et Henri propose alors d'abandonner la clandestinit "qui dvore toutes nos forces", d'ouvrir un local public "ayant pignon sur rue", de diffuser "au grand jour" les tracts et le journal, de recruter largement "de nouveaux adhrents enthousiastes dont les forces grossiront rapidement notre potentiel de propagande"...
En une habile conclusion, Henri suggre de donner la responsabilit de la mise en place de la nouvelle organisation du travail ... Arnulphe "auquel nous devons faire confiance, malgr ses erreurs qui proviennent, somme toute, d'un louable souci de dvelopper notre activit... "
Thodore commence par protester, avec toute la rage de celui qui est dup, et toute la colre qui s'est accumule en lui depuis le retour de Lyon les Eaux. Il vient trouver Lazzlo pour que, ensemble, ils combattent celui qu'il appelle "le vieux grigou" ou "le vieux singe". Lazzlo reste vasive. Elle a eu de nouvelles discussions avec Willy. Lasse, elle n'a pas envie de se battre. Dsabuse, elle ne comprend plus l'indignation de Thodore : "Il se fait des illusions ! Le plan de s'approprier les explosions de la Guillotire est bien trop beau, trop audacieux, pour des gens pris dans leur routine. On ne fera jamais grand chose avec eux, de toutes faons. Si Thodore veut de grandes choses, il n'a qu' partir, comme je l'ai fait souvent... "
De plus en plus, Lazzlo pense que l'orgueilleux slogan, "ce que nous voulons : rien", est faussement nihiliste. Vouloir "rien", c'est beaucoup trop. Il faudrait ne rien vouloir, comme les explosionnaires de la Guillotire. Dcidment, c'est eux qu'aime Lazzlo ! Si elle savait comment les rejoindre, elle plaquerait immdiatement Henri et toute sa bande. Seulement, les explosionnaires, eux, sont vraiment inexistants et insaisissables. Alors, il n'y a qu' rester l, suivre le petit train-train mgalomane d'Henri... D'ailleurs, elle a envie d'assister au spectacle du "passage la lgalit", de voir comment les gens se comporteront et quoi ressemblera la nouvelle forme d'organisation...
Thodore ne parvient pas obtenir son concours. Aux premiers mots qu'elle prononce pour s'expliquer, elle voit Thodore s'enflammer, lui proposer de dmissionner tous deux avec clat... Elle fait alors marche arrire, lude les questions, vite les rponses, s'enveloppant de flou, comme d'encre une seiche pourchasse... "Je ne sais pas vraiment... Il faut voir ce que a donne... Que faire d'autre ?... "
Lazzlo se soumet, reconnat vaguement s'tre emballe, n'avoir pas rflchi aux consquences... On ne lui en demande pas plus, affectant de croire qu'Arnulphe l'a entrane. Thodore se bat, seul contre tous, rdigeant des contre-rapports qu'on condamne sans discussion : "personne n'a raison contre l'organisation", rpte Henri jour aprs jour, identifiant celle-ci son chef. A plusieurs reprises, Lazzlo est mise au pied du mur, lorsque les autres adoptent des motions condamnant "l'aventurisme d'Arnulphe". A contrecÏur, elle s'abstient. Elle ne peut plus dsormais soutenir Thodore, mais il est hors de question de cder aux pressions qui visent les opposer. Elle ne vote pas contre Thodore. Comme Henri a donn des consignes de modration, les autres se contentent de cette abstention.
Aprs quelque temps, Thodore capitule, dmoralis par ce qu'il appelle en lui-mme "la trahison de Lazzlo". Comme il s'est bien battu, on lui accorde les honneurs de la guerre. Henri est trop content d'avoir gagn pour ne pas feindre d'tre fair-play avec celui qui accepte de raliser "le passage la lgalit" et la rdification de l'organisation.
L'orage semble dissip. Les Horloges reprennent leur tic-tac mcanique. Et tout recommence, car la vieille garde ne digre pas l'abandon de la clandestinit : pendant des annes, les gens se sont pntrs de la ncessit du secret le plus absolu, de la fermeture la plus totale. Pour cela, ils ont tout sacrifi, accept le surmenage le plus exagr. Ils ne peuvent admettre qu'Henri dise "nous nous sommes tromps", se justifiant d'une pirouette : "Compagnon Horloger (1802-1850) avait raison son poque. Aujourd'hui, les conditions sont diffrentes". Leur dvotion envers le Chef se change en haine.
Batrice prend la tte de l'opposition, revendiquant l'inexistence, la non-inscription dans la ralit, au nom du vieux principe d'irresponsabilit : "Il faut tre irresponsable, si l'on ne veut pas devenir un constructeur de prison... Vous tuez la rvolution !"
Henri rplique qu'elle sacrifie l'action la mtaphysique, et lui oppose sa propre condamnation de "l'irresponsabilisme" de Thodore ! On ne peut pas critiquer et revendiquer l'irresponsabilit ! Et ainsi de suite, pendant de longues polmiques, enflammes et sordides, auxquelles Lazzlo assiste, lointaine et indiffrente. Elle rvasse au milieu du tumulte, faisant semblant - vieille prcaution! - de prendre des notes. Elle songe Lazzlo, Lazzlo des Eaux, son double inconnu. Elle imagine sa surprise lorsqu'Archie -l'autre Archie- lui aura parl de sa sÏur jumelle. Et l'incomprhension d'Archie ! Comme il n'y a aucun indice, aucune preuve, aucune raison, Lazzlo des Eaux finira sans doute par croire une plaisanterie d'Archie qui lui-mme pensera avoir t mystifi !... "Pourtant, Lazzlo", lui murmure Lazzlo, "nous sommes bien sÏurs jumelles... toi, Lazzlo des Eaux, moi, Lazzlo en Terres... "
Parfois, cette vocation de sa visite Saint-Clair la conduit penser Thodore : il ne vient plus la voir chez elle ; leurs relations se limitent des contacts de travail, au cours desquels il vite de la regarder et de lui parler directement. Impuissante, elle souffre pour lui et se dsole de leur sparation...
En fin de compte, Batrice est exclue avec fracas, lors d'une sance dramatique. "Des prisonniers qui complotent la cration de nouvelles prisons, voil ce que vous tes !", hurle-t-elle. "Vous trahissez, vous trahissez Compagnon Horloger (1802-1850) en donnant son nom la prison que vous construisez !". Ses partisans, effrays par son dlire et ses outrances, l'abandonnent, et rejoignent Henri.
Quelques jours plus tard, on repche dans la Sane le cadavre de Batrice...
Pendant ce temps, Thodore court les avocats, les agences immobilires... pour mettre en Ïuvre "le passage la lgalit". Un jour, il demande Lazzlo de l'accompagner : il a trouv un local, il voudrait avoir son avis. C'est rue Sainte Catherine, derrire la Place des Terreaux, l o, pense Lazzlo, passe le premier bras du Fleuve. Ils montent au troisime tage : une grande salle de runion, obscurcie par la proximit du btiment d'en face -une autre pice - une petite cuisine - et, tout au bout, en retrait par rapport au reste, une dernire chambre, plus longue que large, miraculeusement ensoleille, car la cour s'largit du recul symtrique de la construction. En bas, la hauteur du premier tage, deux petites terrasses opposes s'ornent chacune d'une statue de lion, patine par la crasse. Les deux cratures de pierre se font face, jamais proches et lointaines. Lazzlo ne peut s'empcher d'y trouver une allgorie de ce couple bizarre qu'elle forme avec Thodore...
"Attends, j'ai encore quelque chose te montrer", dit celui-ci. Ils redescendent, vont au fond de la cour. Vus d'en bas, les lions ont l'air encore plus misrable. Un escalier dessert le btiment qui ferme le U de l'immeuble. Thodore, aprs s'tre assur que personne ne le voit, pousse une grille qui pivote en grinant, ouvrant la cage du lion. De prs, il est minable, couvert d'une lpre malsaine qui dvore sa gueule. Thodore enjambe une fentre. Ils arrivent dans une petite pice, encombre de gravats, qui communique avec un atelier de grandes dimensions dont le plafond est support par des colonnes mtalliques chapiteaux pseudo-corinthiens. Le jour entre par de hautes fentres, en contre-bas d'une arrire-cour que Lazzlo ne parvient localiser. L'autre lion est encore plus mlancolique et pitoyable, avec ses pattes casses, et ces verrues que font sur son dos les chiures des pigeons. Il tourne le dos Lazzlo et Thodore qui ont maintenant pntr dans une pice, jadis coquette, lambrisse jusqu'au plafond d'un bois qui a t rose, dont peut-tre le lion est sorti un jour, pour s'approcher de l'autre, pour franchir d'un bond l'abme qui les sparait. Ayant hsit, il a t ptrifi, condamn au pourrissement et la dcomposition...
Un escalier en bois conduit des locaux qui, l'tage suprieur, recouvrent peu prs le tiers de la surface de l'atelier. Lazzlo remarque une grosse porte. Thodore actionne le loquet : les voil dans une ruelle troite qui se termine l. Thodore referme soigneusement le passage, derrire eux : "C'est une impasse", dit-il, parallle la rue Sainte Catherine, et au-dessus d'elle. Certains immeubles de la rue ouvrent l, au niveau de leur deuxime tage... Ce sera notre entre secrte."
Lazzlo lui prend le bras : "Offre-moi boire", demande-t-elle, dsireuse de prolonger leur rconciliation. Ils se rendent au Moulin Joli. Lazzlo, assise contre Thodore, contemple une fois de plus les moulures du plafond, ces espaces partiels, disjoints, et pourtant inclus les uns dans les autres. Elle trouve dans un verre de whisky le courage de poser la question qui, depuis un moment, s'est forme dans sa tte. Sans regarder Thodore, elle interroge: "O en tes-vous?"
Avec empressement, Thodore rpond : "Registre du Commerce"... "SARL"... "statuts"... "grant minoritaire"... "scurit sociale de Henri"...
Lazzlo l'interrompt : "Non !... Je veux dire... Lyon les Eaux ?"
Un silence.
L'habituel silence.
Thodore finit son verre, allume une nouvelle cigarette, et, d'une voix en-dehors, comme s'il faisait le compte-rendu administratif d'une chose qui ne les concerne pas, raconte : les travaux se poursuivent ; la machine de Loyasse a atteint sa puissance maximale ; Lyon les Eaux arrive prsent exister pendant dix heures ; cependant, les expriences sont ralenties par la ncessit de priver d'lectricit des quartiers entiers pour viter la surtension. Le jour du grand passage, cela n'aura plus d'importance : on coupera le courant toute la ville...
Lazzlo demande si, avant, il l'emmnera nouveau : tout parat aller son terme, auquel, dfinitivement, disparatra Thodore. Lazzlo veut une nouvelle chance. Thodore est pris au dpourvu. Il a abandonn l'ide, craignant que Lazzlo ne veuille plus, trop effray d'ailleurs, de ce qui se passerait s'ils y retournaient ensemble. De plus, ses associs ont class l'affaire : lors du dernier retour, ils ont voulu un bulletin de sant de Lazzlo. Thodore s'est demand s'il devait raconter ce qui leur tait arriv... Peut-tre, s'agit-il d'un effet imprvu du passage qui demanderait des tudes supplmentaires ? Seulement,
comme il n'avait nulle envie de parler de leur relation dramatique, il s'est tu, se limitant aux faits : aprs tout, le deuxime fois, Lazzlo n'est pas tombe en catalepsie. Aussi n'a-t-il plus t question de Lazzlo, dj mle de trop prs un complot qu'elle aurait d ignorer. A prsent, il sera difficile de trouver un moyen...
Il rpond enfin: "Moi j'y vais demain, mais tu ne peux pas m'accompagner. Peut-tre, la prochaine fois, aurai-je invent quelque chose, demain, ce n'est pas possible".
Lazzlo due songe un moment. Puis, il lui vient une ide folle : "Rends moi un service ? Il faudrait mettre une lettre la poste... "
Il sursaute : "L-bas ?"
"Oui, l-bas... "
"Je ne sais pas si j'ai le droit, mais je le ferai si tu veux", acquiesce-t-il, avec rticence, se demandant de quoi il s'agit.
"Attends une minute !" Lazzlo appelle le garon pour qu'il lui rapporte boire ; elle rflchit la manire dont elle va tourner sa lettre Lazzlo des Eaux. Faut-il parler de la mystrieuse sÏur jumelle ? Non, cela ne ferait qu'embrouiller les choses : ne pas donner d'explication puisque la vrit est inconcevable. Elle ouvre un cahier et commence crire :
"Lazzlo, je t'cris sans pouvoir te dire qui je suis, pardonne-moi ce mystre... Il faut que je te pose une question : connais-tu une Place Noire, toujours vide et silencieuse, ferme au loin, par la trane sombre d'un rempart dans lequel scintille une petite lumire ?
"Lazzlo, je t'en prie, rponds-moi, sans te demander qui je suis, ni de quel droit je te demande ce que tu as toujours tu... Rponds-moi, Lazzlo, rponds-moi.
"Je n'ai pas d'adresse. S'il te plat, entre dans le clotre du Palais Saint-Pierre et sur le premier pilier droite en entrant, cris seulement OUI (je connais ce cauchemar) ou NON (je ne le connais pas). Et, pour signer, trace un carr autour du mot que tu auras crit, et dessine un petit cercle chaque coin."
Elle arrache la page, qu'elle plie et glisse dans une enveloppe sur laquelle elle inscrit l'adresse communique par Archie, celui de l-bas, rue des Martyrs, aux Minguettes, et, surmontant sa rpugnance intervenir dans la vie de Lazzlo, colle le timbre. "Tant pis pour elle !", se dcide-t-elle. "Il faut bien que je sache ce qui m'attend". Elle s'imagine, plus tard, devenue Lazzlo des Eaux, redcouvrant cette lettre mystrieuse, s'interrogeant une fois de plus sur l'criture, si semblable la sienne... Je saurai bien assez tt ce que j'en aurai pens !". Rsolument, elle tend la lettre Thodore.
Il demande s'il peut regarder. Sur la rponse affirmative - pourquoi lui cacher ?-, il lit l'adresse et tique :
"Tu sais ce que tu fais ?". Il faut bien qu'elle dise que oui.
Le silence revient, tandis que leurs penses bruissent autour d'eux comme des feuilles sches sur un arbre d'automne...
A son retour, Thodore l'informe qu'il a post la lettre. "Emmne-moi avec toi la prochaine fois", implore Lazzlo, "ou du moins, prviens-moi de ton dpart". Thodore promet. Les affilis ne voient pas l'utilit de la faire retourner : l'exprience est concluante, cela suffit ; on a dj pris trop de risques en transfrant deux fois une inconnue... Thodore enrage de n'avoir pas prvu le dsir de Lazzlo. Il aurait fait un rapport alarm sur son tat de sant, ou, au moins, dubitatif. Ainsi la troisime fois n'aurait pos aucun problme. Mais, comment prvoir quoi que ce soit avec Lazzlo ? Et lui-mme, il avait trop peur, pour envisager d'affronter une troisime fois l'preuve...
Peu peu, les Horloges de la conspiration se transforment en carillon. Thodore a install le local, ouvert des bureaux. Le journal est vendu dans les rues. Les curieux affluent. On organise les volontaires. Henri triomphe : vous voyez que j'avais raison ! Certes, on est encore loin de l'chelle industrielle mais on a dj quitt l'artisanat !
"Arrtez vos montres quand sonnera l'heure ! Arrtez-tout !", ces ides commencent se faire connatre.
Lazzlo voit trs souvent Thodore. Il a invent toutes sortes de commissions et de sous-commissions pour lesquelles il rclame l'aide de Lazzlo. Il l'obtient sans peine, car le vieux singe se sert de Lazzlo pour exploiter toutes les capacits de Thodore... "le poisson qu'on met devant le chat pour l'emmener o on veut !", ironise celui-ci qui se sert de la ruse d'Henri pour ne plus quitter Lazzlo.
Un jour, il la prvient qu'il va repartir Lyon les Eaux. Seul. On n'a pas autoris la jeune femme passer nouveau. Lui-mme ne devait pas y retourner. Seulement, on a not, Lyon en Terres, des phnomnes troublants : les bureaux de la ville ont signal d'importantes infiltrations d'eau, surtout dans la presqu'le. C'est vers le confluent, heureusement presqu'inoccup, que la monte des eaux est la plus forte. A Ainay, de nombreuses caves sont inondes. Il a fallu fermer le niveau infrieur du parking souterrain de la Place Bellecour. Du ct de Perrache, une vieille btisse s'est mme effondre, les fondations mines par l'humidit. Rien de catastrophique encore, sauf l'absence d'explication : il n'y a eu, en amont, ni pluies, ni inondations. L'argument officiel de "la remonte de la nappe phratique", s'il permet de rassurer la population, ne rend pas compte des causes du phnomne. Certains affilis se demandent si les expriences ne sont pas responsables, l'approche du seuil critique. On dirait que, au lieu de coexister, Lyon les Eaux submerge Lyon en Terres.
"Le vieux scrupule de l'apprenti sorcier !", tente d'ironiser Thodore. On le fait passer l-bas une nouvelle fois pour interroger les contacts nous au cours des voyages prcdents, et savoir si, de l'autre ct, Lyon les Eaux, sont apparus des signes inquitants de ce qui serait alors une dislocation de l'espace. Quelques uns se demandent si des erreurs dramatiques n'ont pas t commises, soit dans la formule mathmatique, soit dans son application et si, au lieu de rester parallles, les deux espaces-temps ne vont pas se percuter...
Lazzlo lui prend la main : "Rends-moi encore un service. Cela ne te demandera pas beaucoup de temps. Entre dans le clotre du Palais Saint-Pierre. Regarde le premier pilier. Il devrait y avoir un message, crit de telle faon." Thodore accepte.
Lazzlo, anxieuse, s'accorde un jour de vacances pour attendre la rponse. A pas lents, elle se dirige vers la Guillotire abandonne par la police que l'inutilit de ses efforts spectaculaires et ridicules a dcourage. Il ne reste qu'une surveillance symbolique. Le primtre des explosions, prsent dfinitif, a t largement publi et diffus. Les maisons qui taient cheval sur le trac ont t vacues, et leurs propritaires et locataires grassement indemniss par la Ville et l'Etat, dsireux de faire pardonner leur incapacit protger les biens.
L'explosion quotidienne est entre dans les meurs. Les habitants, revenus dans leur quartier, demandent tous les matins en descendant l'escalier, "o cela a eu lieu cette fois", et, le soir, viennent voir en famille, comme ils visiteraient des travaux. On a renonc reconstruire. On se contente de dblayer les dcombres.
"Tout le ct Nord est presque termin", dit quelqu'un Lazzlo, avec la mine satisfaite de celui qui voit avancer un difficile ouvrage ! En gros, la dmolition suit la rue Villeroi, sauf l'approche du Rhne, o la ligne s'inflchit, sectionnant proprement les maisons. Un large boulevard s'est ainsi ouvert. On y mne jouer les enfants en bas ge. Les plus grands s'amusent au milieu des ruines. Les vieux viennent prendre le soleil.
Une seule maison est encore debout, l'angle de la rue Villeroi et de l'avenue de Saxe. C'est l que sont concentres les forces policires encore prsentes : "Il faudra bien qu'ils y viennent, et alors, on les coincera", a dclar le Prfet, sans conviction.
"Ils" ne viennent0 pas. Comme si "Ils" avaient cr exprs cet abcs de fixation, "Ils" profitent de la libert d'action ainsi gagne pour dynamiter les autres cts de l'approximatif quadrilatre. Les gens, pris au jeu, esprent chaque matin apprendre la chute de la maison policire. Certains prennent des paris clandestins, auxquels les explosionnaires restent indiffrents, aussi insoucieux de la complicit prsente de la population qu'ils l'taient, au dbut, de sa panique : ils vont leur chemin qu'ils ont dtermin eux-mmes, et dont eux-seuls, connaissent le but, ou l'absence de but. Et, paradoxalement, c'est cela qui plat, et pas seulement Lazzlo.
Ayant fait son tour de Guillotire, elle rend visite une connaissance, qui travaille aux bureaux d'urbanisme de la ville. Intrigue, elle dsire en savoir davantage sur les inondations signales par Thodore. "Ah ! Tu es au courant ?", s'tonne son interlocuteur. "C'est inexplicable !" Il montre sur le plan les zones dj atteintes, o des couleurs diffrentes indiquent les cotes. Il dsigne l'extrmit de la presqu'le, colore en rouge, le quartier d'Ainay, teint en rose fonc: "En quinze jours, le niveau a mont de sept mtres. Peut-tre est-ce pour cela qu'il y a eu toutes ces pannes d'lectricit ?... " Lazzlo remercie, change quelques propos amicaux, et prend cong.
Toute la journe, elle dambule travers la ville. On croirait qu'elle dit adieu aux lieux, vieux amis, seuls acteurs de ses aventures... Elle va partout, sans cependant se rsoudre passer sur la rive droite de la Sane. Elle voudrait revoir Saint-Just, Loyasse, o elle n'est pas alle depuis longtemps. Quelque chose l'en empche.
Elle suit le Rhne trs loin en amont, jusqu'aux chutes de Miribel. Il fait nuit depuis plusieurs heures,
lors qu'elle regagne Saint-Clair. Un mot de Thodore
l'attend : au clotre Saint-Pierre, sur le premier pilier, il a vu un carr, dessin la craie, orn d'un cercle chaque coin. Et dans ce carr, un seul mot : OUI.
Lazzlo a un tourdissement. Ainsi, Lazzlo des Eaux n'ignore pas le cauchemar de la Place Noire... Lazzlo attendait une rponse ngative. Elle croyait que les eaux auraient recouvert la Place Noire. Elle-mme, n'en tait-elle pas libre, les deux fois o elle s'est rendue l-bas ? La Place Noire l'a-t-elle laisse tranquille parce qu'elle la tient dj, entourant de ses vertiges Lazzlo, l'autre, celle qu'elle sera bientt... qu'elle sera ? Non, cela ne vaut pas la peine.
Un immense dcouragement l'envahit, d'o finit par natre une pense : retourner l-bas avec Thodore, mme si, pour l'emmener, il doit trahir ses compagnons. Retourner, esprer que l'enchantement se reproduira. Et cette fois, ils ne rentreront pas... Ils s'aimeront, jusqu' ce que l'heure du retour les anantisse. Il faut que Thodore vienne avec elle. Il le faut. Elle contemple le OUI sinistre, et voit que Thodore a ajout quelques lignes, crites la hte :
"L-bas aussi, il se passe des choses incomprhensibles et inquitantes. Il y a un problme. Quelque chose ne va pas. A bientt."
Les jours suivants, Thodore est invisible. Agit, proccup, il ne vient aux bureaux qu'en courant. A peine s'il a le temps de lancer un rapide sourire Lazzlo... Elle le guette, et parvient l'intercepter alors qu'il descend l'escalier. Tout en dgringolant les marches, il explique que les infiltrations augmentent, menacent la ville d'engloutissement, et que Lyon les Eaux aussi est menace. Quelque chose a draill. Les expriences ont provoqu une dstabilisation de l'espace-temps. Les affilis sont en pleine panique : ils craignent que Lyon les Eaux ne parvienne pas devenir possible, tout en ayant rendu impossible l'existence de Lyon en Terres. Lazzlo s'accroche lui :
"Thodore, laisse tomber tout a. Il n'y a plus rien faire. Prisse Lyon o l'amour n'a pas de place ! Emmne-moi l-bas avec toi, tant qu'on peut encore passer. Qu'importe ce qui adviendra ! Emmne moi ! Partons !"
Ils sont dj arrivs dans la rue. "Lazzlo!", dit Thodore trs vite, "je vais essayer !"
Lazzlo veut le prendre dans ses bras.
Il est parti...
Pensive et angoisse, Lazzlo descend la presqu'le, traverse la place Bellecour, et se dirige vers Ainay, bouscule par la foule agite des passants qui vont en sens inverse. Un gros homme press la heurte et la fait tomber. Elle sort de ses penses : il se passe quelque chose. Les gens courent. Ils fuient. On dirait la dislocation panique d'une manifestation aprs la premire charge de police. Pourtant, aucune n'tait prvue et, d'ailleurs, ce n'est pas dans ce quartier qu'on les fait.
Lazzlo arrive arrter quelqu'un: "Qu'est-ce qu'il y a ?", demande-t-elle. LÕhomme, se dgageant d'une secousse brutale, reprend sa course et, sans se retourner, lance derrire lui : "Restez pas l !... l'inondation !"
Lazzlo persiste. Non sans mal, elle se fraie un passage au milieu de la foule affole qui la repousse contre les murs.
Enfin l'glise d'Ainay ! l'eau recouvre le parvis, s'engouffre dans l'glise. Le niveau monte trs vite, affleure dj la base des colonnettes du porche. A droite, venant de la Sane, l'eau jaillit de la vote, en face de l'glise. De longues et hautes vagues dferlent en saccades rptes.
Lazzlo fait demi-tour. Les rues sont dsertes prsent, mais non pas vides : des flots d'eau s'lancent sur elle, une fois d'abord, comme par accident, puis une autre et une autre, sur un rythme irrgulier qui s'acclre. L'assaillant par derrire, ils cherchent la prendre dans leur ressac qui, pour un temps, libre la rue, jusqu' l'attaque suivante. Prise aux jambes, ceinture parfois, Lazzlo rsiste, s'accroche une grille, se cale dans l'ouverture d'une porte, se retient un rverbre. Lorsqu'elle ne trouve pas de prise, le flot l'entrane, la jette contre les voitures, les murs, o elle trouve parfois un ancrage.
Meurtrie, trempe, glace, elle progresse avec peine, sans pouvoir reprendre haleine entre deux de ces terribles treintes. Elle prend pied rue Victor Hugo, encore sec. Essouffle, puise, Lazzlo n'aura pas de rpit : l'eau, venant de Perrache, s'lance sur elle, front liquide d'un mtre de hauteur dont la crte se recourbe comme si elle tendait vers Lazzlo des milliers de griffes blanches pour la saisir et l'emporter.
De l'autre ct, la place Bellecour est dj envahie par une eau violente, parcourue de vagues qui bondissent soudain trs haut et se brisent avec la mme brutalit rapide. Lazzlo s'enfuit. Elle ne va pas loin. Le carrefour est infranchissable : un large fleuve court puissamment, emportant dans ses tourbillons des meubles, des morceaux de bois, des automobiles, avec lesquels il dfonce les vitrines.
Elle revient en arrire. D'une ruelle latrale, un torrent dchan fonce sur elle.
Un porche s'ouvre, grotte obscure au pied de la falaise des faades. Poursuivie par la mare montante, Lazzlo s'y engage sans rflchir, pntre dans une grande cour rectangulaire.
Lazzlo est enferme.
Les maisons barrent le passage. Aux quatre coins, les porches deviennent des bouches qui veulent la happer et dont sortent les langues violentes des flots ; elles se jettent sur Lazzlo qui leur chappe, et se retirent pour revenir encore.
Cette cour, est-ce la prison, Lazzlo par les eaux destine ? Dans cet espace clos, la vague suivante contrarie le retrait de la prcdente, la heurtant avec des bruits sourds que domine parfois le tintement des vitres brises. L'eau s'lve. Lazzlo est plonge jusqu' la taille dans les remous noirtres dont elle ne sent plus le froid. Elle n'essaie pas de nager. De toute sa force, elle se cramponne aux barreaux des fentres d'un btiment bas qui s'tend au milieu de la cour. Barreau aprs barreau, elle avance. Le passage d'une fentre une autre, surtout, est prilleux car il n'y a plus de prise jusquÕ ce que le bras tendu puisse saisir la barre de fer suivante. Lazzlo s'approche ainsi d'un escalier de fer. Profitant d'une brve accalmie, elle s'lance, court, tombe. Le courant l'enlve, la submerge, la suffoque. Elle parvient attraper la rampe, s'y accroche, se trane genoux sur les marches, atteint enfin la terrasse qui couvre le btiment.
A cette hauteur, peine un tage, elle est sortie de l'eau qui bouillonne, moins d'un mtre en dessous. L'abri est prcaire. Lazzlo se tient au centre pour ne plus voir la masse tournoyante. La tte dans les mains, effondre par terre, elle se cache des quatre gueules bantes qui vomissent, en spasmes de plus en plus imptueux, des paquets d'eau de plus en plus terribles.
Affrontant les vagues, la trop basse plateforme ressemble un radeau pris dans la tempte. Lazzlo glisse et s'agrippe la balustrade qui en fait le tour. Elle n'en peut plus. Ses doigts crisps vont lcher le fragile bastingage. Une vague plus forte l'emportera. Lazzlo tombera dans l'eau noire. Un clair d'ironie lui montre sa mince silhouette, coulant avec ce navire dont elle n'est pas capitaine, qui n'est pas mme un navire.
C'est la terre qui coule...
Noces cataclysmiques de Lyon les Eaux et de Lyon en Terres... Lyon les Eaux, en proie quelle symtrique catastrophe ?
Prisse Lyon ! Qui a pens cela ?
Prisse Lazzlo, l'amoureuse, jamais emprisonne dans la prison liquide...